15, 17, 18 ou 112: la querelle des numéros d’urgence

15, 17, 18 ou 112: la querelle des numéros d’urgence

L’idée d’un « 911 » à la française fait des vagues. L’Assemblée nationale examine à partir de ce mercredi 26 mai une proposition de loi présentée par le député LREM du Var Fabien Matras qui soutient la création d’un numéro unique pour les appels d’urgence. Samu, pompiers, police, gendarmerie… Aujourd’hui, 13 lignes d’urgence coexistent. Selon le gouvernement, les sapeurs-pompiers réalisent près de 4,3 millions d’interventions par an, soit 11.700 par jour. De son côté, le Samu reçoit près de 2.500 appels par jour. Or, dans près de 30% des cas, ces appels relèveraient de la demande d’information ou de conseil médical. « La suractivité opérationnelle du secours d’urgence engendrée par l’accroissement des risques rappelle la nécessité d’envisager l’activité de secours comme un ensemble, au‑delà des clivages culturels pouvant préexister », peut-on lire dans l’exposé des motifs du texte cosigné par quelque 500 parlementaires et présenté en commission des lois le 12 mai dernier. « Ainsi, la synergie entre les professionnels de santé et la sécurité civile doit être renforcée, la présente proposition de loi prévoit donc la fusion des plateformes d’appels d’urgence à travers un numéro unique, le 112. »

Système de secours « hérité des années 1980 »

Le débat est un véritable serpent de mer. Emmanuel Macron, lui-même, avait promis en octobre 2017 qu’un

numéro unique pour les urgences serait mis en place. Depuis, les choses traînent en longueur. Et ce, malgré la crise des services d’urgences, dont les personnels se sont massivement mis en grève en 2019, suivie de celle du Covid-19, pendant laquelle les pompiers avaient dénoncé dans un rapport choc la saturation du 15 et la mauvaise organisation des secours pendant la première vague. Les sapeurs-pompiers soutiennent d’ailleurs fermement la proposition de loi qui doit permettre « de moderniser l’organisation de notre système de secours, qui obéit encore à un fonctionnement hérité des années 1980 et est aujourd’hui dépassée », salue Grégory Allione, président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France (FNSPF), qui chapeaute les quelque 250.000 pompiers du pays, cité par l’AFP. « Cela permettra un gain de temps et une meilleure répartition de nos moyens en fonction de la nature de l’urgence, et de garder un maximum les moyens pompiers pour les situations d’urgence, alors qu’ils sont aujourd’hui parfois sollicités pour un peu tout et n’importe quoi », martèle-t-il.

Mais il faudra encore attendre quelques années avant que le numéro unique soit opérationnel. En effet, la proposition de loi prévoit une expérimentation « pour une durée de trois ans » qui démarrerait à l’issue du processus législatif… Plusieurs configurations de rapprochement des services de secours seront au banc d’essai dans des territoires d’une « même zone de défense et de sécurité »: un rapprochement de « l’ensemble des services », un rassemblement sans « police-secours », ou un simple « regroupement » du Samu et des médecins de garde en lien avec les autres services d’urgence. Le texte instaure aussi la mise en place de plateformes communes, physiques ou dématérialisées, entre les services d’incendie et de secours (SIS) et les Samu. « On a 13 numéros d’urgence, il faut simplifier le système, plaide Fabien Matras, auprès de l’AFP. On ne supprime pas la régulation médicale ».

« Une file d’attente où tout se mêlera »

Car c’est bien là que le bât blesse: les urgentistes s’opposent fermement au regroupement de ces numéros d’appel, craignant que cela n’entraîne au contraire un allongement des temps de prise en charge des urgences vitales. Une tribune publiée le 22 mai dans le JDD et cosignée par François Braun, président du Samu Urgences de France, Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France, Karim Tazarourte, président de la Société Française de Médecine d’Urgence, Dominique Hunault, président de la Chambre Nationale des Services d’Ambulances, entre autres, ainsi que plusieurs députés, dénonce les risques pour la santé des citoyens et le coût important pour le contribuable: « En France, il n’y a pas parmi les pompiers de médecins qualifiés qui assurent la régulation médicale des appels. En appelant un numéro unique, pour parer à toute éventualité la réponse la plus probable sera l’envoi d’une ambulance, conduisant par précaution la personne aux urgences de l’hôpital le plus proche. Cela reviendrait à gaspiller des moyens, alors même que les ressources sont limitées. »

Pour SOS Médecins, « cette proposition de loi ouvre à nouveau la ‘querelle des numéros’ aussi absurde que vaine ». Dans un communiqué, ses dirigeants estiment que « l’idée d’une file d’attente où tout se mêlera n’est pas une bonne idée. Elle implique la mise en place d’une infrastructure délirante pour traiter la femme enceinte qui s’alarme d’un symptôme inattendu, le retraité dépendant choqué par une chute, les parents alertés par la fièvre de leur enfant, le skateur blessé d’une entorse, le travailleur épuisé pris d’une crise de nerfs, mais aussi la famille victime d’un cambriolage ou d’un incendie. » Ils mettent en avant les expérimentations déjà en cours par le gouvernement, comme le fameux service d’accès aux soins (SAS), qui est enfin sorti des cartons après avoir rebondi des mains d’Agnès Buzyn à celles d’Olivier Véran au ministère de la Santé. Le but est de désengorger les urgences en orientant davantage les malades vers la médecine de ville. Proposé dans le cadre du Pacte pour la refondation des urgences et réaffirmé lors du Ségur de la santé, le SAS est entré dans sa phase pilote cette année… En vue d’une généralisation en 2022. « Et voici une nouvelle expérimentation qui va tout percuter, tacle le Dr Serge Smadja, secrétaire général de SOS Médecins France. On voudrait installer la pagaille générale, on ne s’y prendrait pas autrement! »

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