À Vienne, la rentrée des musiciens après de difficiles mois de silence


Après un long confinement qui a mis à rude épreuve leur motivation, les artistes lyriques de la capitale autrichienne s’apprêtent à retrouver leur public, entre excitation et appréhension.

Tels des «sportifs de haut niveau qui doivent relancer une machine» rouillée, les musiciens retrouvent leur public à Vienne après un long confinement qui a mis à rude épreuve leur motivation et chamboulé leur pratique du métier.

Dans l’antre doré du Musikverein, salle à l’acoustique exceptionnelle où se joue le mythique concert du Nouvel an, Sophie Dervaux enchaîne les répétitions, sur une partition de Gustav Mahler. Pas question de rater ses retrouvailles avec le public, qu’elle n’a plus côtoyé depuis une tournée au Japon en novembre. Après la reprise dans la capitale autrichienne, direction le Danemark puis la Norvège, comme dans le monde d’hier. «On ne s’attendait pas à ce que ça dure quasiment 200 jours», raconte à l’AFP cette bassoniste française de 29 ans, entrée il y a six ans à l’Orchestre Philharmonique de la ville dont elle est employée à vie. Elle avoue avoir vécu «des phases très, très difficiles»: «Je me demandais pourquoi travailler, pourquoi faire mes gammes puisque je n’ai pas de concerts». Après avoir «laissé son instrument de côté pendant pas mal de temps», la jeune femme a finalement «réussi à trouver des projets personnels» – enregistrements de disques notamment – pour retrouver l’envie et garder son niveau.

«Retrouver les sensations»

Daniel Froschauer, premier violon, salue de son côté «les nombreux concerts en ligne qui l’ont maintenu musicalement en vie», à la différence de la chape de silence de la première vague de la pandémie, au printemps 2020. Tous évoquent l’échappée offerte par ces vidéos, qu’elles soient bricolées par les musiciens eux-mêmes dans des conditions artisanales et diffusées sur les réseaux sociaux, ou l’œuvre de producteurs professionnels. «C’était une excellente option pour nous mais qui laisse un sentiment d’inachevé», confie M. Froschauer, également président du Wiener Philharmoniker. Rien de comparable en effet avec une performance devant spectateurs, souligne le virtuose autrichien de 55 ans, qui a renoué avec cette «joie» il y a une dizaine de jours à la Scala de Milan. «Soudain, vous jouez pour quelqu’un et cela fait toute la différence.»

Dans ce temple de la musique classique, 15.000 concerts étaient programmés par an avant la pandémie. Laurent Delage, agent d’artistes lyriques, s’est déjà pressé à la soirée de réouverture du prestigieux Opéra de Vienne (Staatsoper), avant de filer dans le sud de l’Autriche pour assister à une représentation du Barbier de Séville. Les chanteurs repartent à zéro, explique ce Français installé en Autriche depuis 1993. «Il leur faut retrouver les sensations perdues depuis un an et se relancer dans le grand bain des représentations en trois dimensions. Outre les muscles et nerfs qui se sont relâchés pendant le confinement, certains ont perdu leurs repères, c’est très déstabilisant.»

« À l’image de patients qui viennent de sortir du coma, personne ne connaît l’étendue des dégâts »

Michael Schade, ténor d’opéra

«Je me sens nerveux comme au premier jour d’école, c’est une palette d’émotions», témoigne le ténor d’opéra Michael Schade. En route vers son «premier concert de l’année devant un auditoire», il évoque «l’excitation» de la reprise, mais aussi son anxiété pour l’avenir du secteur culturel. «À l’image de patients qui viennent de sortir du coma, personne ne connaît l’étendue des dégâts», estime l’interprète de 56 ans, qui prédit «un effet durable» de la crise sanitaire. Dans les grandes institutions, comme les opéras de Vienne ou de Paris, «vous pouvez peut-être appuyer sur le bouton» et faire repartir la machine, mais quid des plus petites structures?

Loin des ors du Musikverein, Benjamin Prins, metteur en scène d’opéra qui a fait ses débuts à Vienne, déplore «une hécatombe financière». «J’ai perdu 70% de mon chiffre d’affaires (..) et si je tiens toujours, c’est grâce à mes économies», assure-t-il, notant aussi l’impact psychologique dévastateur de cet arrêt brutal. «J’ai trois, quatre créations restées dans la tête. Je suis en état de saturation», lâche-t-il. À plus long terme, l’artiste craint que la pandémie ne porte «le coup de grâce» aux «productions pharaoniques» et «cosmopolites», essence même de l’opéra.



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