Les Bornées, pour davantage de mixité dans le cyclisme



Les Bornées, pour davantage de mixité dans le cyclisme

Maude Baudier, adepte de triathlon et de cyclisme, nous parle de la start-up Les Bornées qu’elle a co-fondée fin 2017. Son but: promouvoir la mixité dans l’univers très masculin du cyclisme et du triathlon, à travers des ateliers de mécanique, des stages de sport, ou encore des sorties en vélo (les « rides »), animés par des ambassadeurs et des ambassadrices un peu partout en France. La communauté est à ce jour présente dans vingt-quatre villes françaises et compte 60% de femmes. La jeune sportive raconte la genèse des Bornées et discute de ses projets futurs, mais aussi des difficultés qu’elle a pu rencontrer lorsqu’elle s’est lancée dans l’entrepreneuriat.

Challenges – Qu’est-ce que les Bornées?

Maude Baudier: Nous sommes ce qu’on pourrait appeler une « sport tech à impact ». Les Bornées, c’est une entreprise du sport qui travaille sur des sujets sociaux d’inclusion. Elle a dans le même temps une importante dimension technologique que nous souhaitons développer davantage.

Comment est né le club des Bornées?

En 2017, je me suis mise au vélo de route. J’étais déjà pratiquante de la course à pied, j’avais couru le marathon, et je cherchais un sport complémentaire pour éviter de me blesser. Je me suis inscrite à l’Étape du Tour – une des épreuves du Tour de France ouverte aux amateurs qui a lieu en montagne. J’ai annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux et des hommes se sont permis de m’écrire pour me dissuader de faire la course, en affirmant que c’était trop difficile pour une femme. Je me suis alors rendue compte de l’ampleur du sexisme et de la misogynie dans le cyclisme. Cela explique en partie pourquoi les femmes sont très peu présentes dans ce sport: elles représentent seulement 6% des participants de l’Étape du Tour, tandis que la Fédération française de cyclisme ne compte que 10 % de femmes licenciées. Il y a quelques décennies, le marathon était également le pré carré des hommes, alors qu’aujourd’hui on estime qu’environ 40% de ses participants sont des femmes! J’ai donc voulu remédier au manque de mixité dans le cyclisme.

Selon vous, pourquoi une telle sous-représentation féminine existe-t-elle?

Tout d’abord, un environnement bienveillant et accueillant fait toute la différence. Les conditions dans lesquelles les femmes roulent peuvent en effet être dissuasives. De nombreuses cyclistes féminines font face à l’hostilité de certains hommes qui, piqués dans leur fierté, leur signifient qu’elles ne sont pas capables. Certaines subissent également des agressions verbales et physiques lorsqu’elles roulent ou dépassent des hommes: elles peuvent se faire pousser ou recevoir des mains aux fesses. De manière générale, les femmes occupent moins l’espace public que les hommes. Ensuite, elles se sous-estiment, elles n’ont pas assez confiance en leurs capacités. L’accompagnement vers la prise de confiance en soi est donc cruciale. Enfin, les femmes manquent souvent de compétences en mécanique car on ne leur a pas appris lorsqu’elles étaient petites, contrairement aux garçons. Résultat, arrivées à l’âge adulte, nombre de femmes ne savent pas comment changer une roue. Donc quand on veut aller faire du vélo en extérieur, on a peur de crever et de se retrouver sur le bas-côté, abandonnées. Les Bornées avaient initialement pour but de répondre à ces trois problématiques. A cela s’ajoute le problème de la charge mentale: lorsqu’un couple a des enfants, la femme sacrifie beaucoup plus de son temps personnel que son conjoint. Comme le vélo est un sport qui demande beaucoup de temps, les femmes le pratiquent moins.

D’où vient le nom des Bornées?

C’est un jeu de mots! C’est tout d’abord une expression de cycliste: quand on commence à faire du vélo, on nous dit qu’on va « borner », c’est-à-dire parcourir beaucoup de kilomètres. Et c’est aussi un trait de caractère qui me définit bien: je suis entêtée, quand un homme me dit qu’une femme n’est pas capable, je vais avoir envie de lui prouver qu’elle peut même être meilleure que lui.

Où le club est-il présent?

Nous sommes présents dans vingt-quatre villes en France et deux en Suisse. Nous souhaitons également nous implanter dans d’autres villes. L’idée est de pouvoir trouver notre communauté partout, grâce à un maillage territorial assez développé et qu’on continuera de développer. Un club, c’est un ancrage territorial. Si tu déménages, si tu te retrouves à devoir te déplacer pendant quelques semaines loin de chez toi dans le cadre de ton travail ou de tes études, alors toute personne inscrite dans un club perd tout ça. Mon rêve ce serait de dire, à l’année, tu vis à Paris, tu as ton groupe les Bornées, mais si tu pars en vacances à Montpellier, tu peux aussi aller rouler avec les Bornées, et si tu donnes une conférence à Madrid dans le cadre de ton travail, tu as aussi la possibilité de retrouver une communauté de cyclistes.

Combien d’adhérents comptez-vous aujourd’hui?

Nous venons de passer la barre des 400 abonnés, qui ont adhéré à un membership payant, et à ce jour, un peu plus de 1800 personnes au total sont venues rouler avec les Bornées. Jusqu’en mars 2021, on pouvait venir rouler avec les Bornées gratuitement, sans avoir de membership. Mais il y avait des personnes qui venaient rouler avec nous toute l’année, sans dépenser un centime! Depuis le printemps dernier, il faut donc payer afin de pouvoir rouler avec nous, car cela nécessite beaucoup de travail en amont des séances. Il est cependant possible de faire une période d’essai  gratuite d’un mois. Nous avons à ce jour réussi à convertir quatre cents personnes pour s’abonner. Rappelons qu’il faut débourser 45€ par an pour souscrire à un membership loisir, et 200 euros par an pour un membership club. Nous nous attendons à plus de conversions dans les prochains mois car les mesures sanitaires ont dissuadé les gens de venir. Nous continuons à organiser des rides, mais en raison des rassemblement limités à six personnes, les places partent vite, et notre organisation n’est pas aussi flexible et libre qu’avant.

Quelles sont vos sources de revenus?

Les inscriptions des adhérents (qui représentent 19% de notre chiffre d’affaires), les stages que l’on propose (45%), et les produits estampillés Les Bornées, comme des gourdes ou des maillots (36%).

A combien s’élève votre chiffre d’affaires? Êtes-vous rentables?

Notre chiffres d’affaires a augmenté: il est passé de 12.000 euros en 2019 à 60.000 euros en 2020. Nous ne sommes malheureusement pas encore rentables, mais nous estimons une rentabilité à fin 2022.

Quelles répercussions la crise sanitaire a-t-elle eu sur votre activité?

Nous avons perdu beaucoup d’argent en 2020 en raison du Covid et des restrictions sanitaires. Nous avons dû rembourser beaucoup de nouveaux inscrits, c’est très frustrant. Mais nous avons de la chance, nous avons continué à faire de la croissance. Et je suis confiante en l’avenir: pas uniquement d’un point de vue business, mais aussi en nombre d’utilisateurs, le vélo a connu un gros boom. Je pense que nous allons avoir un intérêt grandissant pour le cyclisme.

Quels sont vos projets futurs?

Nous avons tout juste commencé une levée de fonds, avec plusieurs objectifs en tête. Premièrement, nous souhaitons pouvoir continuer à nous développer en Europe, avec un cap sur l’Europe francophone dans un premier temps. Il y a également de nombreux Français établis dans des pays non francophones qui sont aussi intéressés, donc on songe à ouvrir des clubs dans des villes comme Munich ou Londres, où d’importantes communautés de Français sont présentes. Mais la question est de savoir quand et comment. Le développement d’une ville nécessite un budget et le recrutement d’ambassadeurs. En raison du Covid, on a été obligé de ralentir notre développement, pour pouvoir financer tous les projets déjà lancés. Deuxièmement, nous comptons également recruter, car actuellement nous ne sommes que quatre salariés, ce qui commence à être insuffisant. Troisièmement, nous avons besoin de développement technologique en faisant appel à des professionnels. J’ai développé le site web tel qu’il est actuellement, mais ce n’est pas mon métier. J’aimerais que le site soit doté de fonctionnalités complémentaires qui permettraient de fluidifier certains processus, de faciliter l’inscription en ligne.

Quel montant souhaiteriez-vous lever?

Nous espérons pouvoir lever un million d’euros cette année afin de soutenir notre développement jusqu’en 2024. Nous ouvrons cette fois-ci notre capital à des business angels qui sont intéressés par notre start-up. C’est le cas de certains sportifs médiatisés, notamment des cyclistes professionnels français, dont nous ne pouvons communiquer officiellement les noms pour l’instant. Entre 2020 et 2021, nous avions déjà fait une première levée de 100.000 euros en love money. C’est exactement le montant que nous souhaitions lever.

Quelle est la nature du partenariat que vous avez noué avec Audrey Merle, triathlète professionnelle et championne du monde de relais mixte ?

Audrey Merle, qui encadre certains séjours de triathlon que nous organisons, est une ambassadrice un peu particulière. Elle représente les Bornées, mais nous la sponsorisons également, nous lui apportons un soutien en retour: nous l’équipons et lui donnons une dotation financière. Je tiens à ce que les femmes athlètes soient rémunérées: dans le triathlon, les athlètes sont peu ou non rémunérées, et les marques profitent et abusent des athlètes. J’ai donc décidé de mettre une dotation financière dans la partie contractuelle.

En tant que femme entrepreneure, avez-vous rencontré certaines difficultés?

Être une femme seule à la tête de son entreprise, ce n’est pas facile, surtout en levée de fonds ! On se retrouve confrontée à beaucoup de clichés, quand on arrive à l’âge de faire des enfants. Je sais que j’ai plus de difficultés en tant que femme à lever de fonds mais j’ai de la chance, car c’est ma banque de famille qui m’accompagne. Elle ne regarde pas mon genre mais qui je suis. Je sais que ce n’est pas forcément la même situation pour toutes les femmes. J’ai également fait appel aux Sprinteuses, un incubateur aidant les femmes qui entreprennent dans le sport, et qui a été co-réalisé par Tremplin et Willa. Ce qui manque, ce sont des fonds d’investissement avec des investissements prioritaires pour les femmes. Au même titre que des obligations existent dans certains secteurs, je trouverais ça positif qu’il y ait potentiellement une quote-part des investissements dans les fonds d’investissement qui soient réservés à des projets pilotés par des femmes. Car je sais que ma levée de fonds aurait déjà été clôturée si j’avais été un homme.



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