Qui est Nicolas de Tavernost, futur patron du groupe TF1-M6?


la machine Nespresso. Un son familier au 8e étage du siège de M6, à Neuilly-sur-Seine, près de Paris. Voilà des années que « Tatav' » compense son ancienne addiction à la cigarette par une grosse consommation de café. Ce 20 mai, le président du directoire sort en plus d’un marathon éreintant: quatre jours de négociations durant le week-end de l’Ascension pour finaliser ses fiançailles avec TF1, filiale de Bouygues.

Après des mois de suspense et de cour intense, avec foule de candidats (Bolloré, Niel, Berlusconi… ), le géant du BTP a été choisi pour reprendre les 48% de l’allemand Bertelsmann dans son groupe. Le duo s’unit pour créer fin 2022, si tout se passe bien, le quatrième acteur européen avec 3,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Bouygues, avec 30% du capital, en sera l’actionnaire de contrôle exclusif. Mais c’est Tavernost, 71 ans, l’homme de Bertelsmann, qui deviendra PDG. La course de fond ne fait que débuter. Mieux vaut reprendre un petit jus…

Rassurant pour les marchés

Ses quatre enfants l’ont rebaptisé Highlander. Par deux fois déjà, le président a été prolongé à la tête de M6. Le baron Nicolas Abel Bellet de Tavernost est-il la condition sine qua non du seigneur allemand pour sécuriser les 16% qu’il gardera un temps dans le futur groupe? La réponse fuse: « Je ne suis pas une condition, et cela me met en rogne que l’on dise que je m’accroche. J’ai toujours dit que je ne serai pas un obstacle à la consolidation pour laquelle je me suis battu. Mais il faut bien assurer le service après-vente. » Enfant, le petit Nicolas se rêvait en agriculteur, ou architecte. Début mai, lors d’un tête-à-tête, il filait plus librement la métaphore: « C’est ma responsabilité d’être là pour expliquer le fonctionnement de l’appartement, les parties les plus exposées au soleil, et celles plus à l’ombre. Eviter, surtout, que le soleil ne tourne. »

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Un analyste tranche: « Bouygues et Bertelsmann ont choisi celui qui rassure les marchés. » Dans un Paf ravagé par les Gafa, M6 reste l’une des chaînes les plus rentables d’Europe. « C’est le meilleur, salue Maxime Saada, président du directoire de Canal+, propriété de Vincent Bolloré, candidat éconduit. Le bon gestionnaire qui réalise la moitié du chiffre d’affaires de TF1, mais pèse moitié plus en Bourse! » De quoi justifier que Bouygues « sacrifie » l’actuel patron de TF1, Gilles Pélisson? Confirmation, à peine voilée, du PDG du géant du BTP, Olivier Roussat, ce même 20 mai: « Nicolas a une expérience inégalée, reconnue de tous. Sa façon de passer à travers les vagues qui ont balayé le secteur, d’avoir su adapter l’entreprise, fait qu’il est l’homme de la situation. »

En trente-quatre ans de boutique, Nicolas de Tavernost en a vu d’autres. Il est le gardien du temple M6, depuis ce jour où, jeune cadre nerveux venu s’occuper du câble à la Lyonnaise des Eaux, il tannait le PDG Jérôme Monod, pour qu’il investisse dans la télévision. Nul attrait pour les paillettes du petit écran – il n’a jamais monté les marches à Cannes – mais pure logique financière. « Selon lui, pour être rentable dans le câble, la Lyonnaise ne pouvait se contenter d’être un agent commercial, il fallait des contenus », raconte Philippe Bony, directeur général des chaînes thématiques de M6, recruté dès 1986 par Tavernost.

Toujours prompt à dégainer

Depuis, aucun des actionnaires, allemand ou autre, n’a eu à se plaindre de ce manager qui a toujours défendu leurs intérêts avec l’ardeur, la rigueur et les excès du moine-soldat. Normal pour celui qui a fait ses classes chez les jésuites, puis les maristes. Petit dernier et seul garçon d’une famille de cinq enfants, il a aussi appris très tôt l’intérêt de s’agiter pour se faire entendre. Jadis, Dominique Baudis, alors président du CSA, le surnommait le « cow-boy ». Toujours prompt à dégainer. A en rajouter, surtout: « Un jour, avant un rendez-vous avec TF1, pour mieux incarner une chaîne jeune, Nicolas est repassé au bureau pour se changer en tenue plus sportswear, et troquer sa berline de fonction contre un utilitaire M6 », raconte, hilare, un ex-collaborateur.

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« Au début, nous étions en mode survie, plaide Philippe Bony. La chaîne perdait jusqu’à 1 million de francs par jour. » Alain Weill, PDG d’Altice France (BFM, RMC…) et autre agitateur du Paf, a sa propre analyse: « Nicolas, par son implication et sa fidélité, est un manager qui se bat comme un entrepreneur. M6, c’est sa boîte. » L’intéressé, à sa manière, confirme: « Pas besoin d’être propriétaire pour se sentir chez soi! L’audiovisuel est un combat permanent : le film du samedi soir, la deuxième coupure de pub… A chaque fois, une bataille d’Hernani. Depuis le début, on a dû pousser les portes. »

Qui est Nicolas de Tavernost, futur patron du groupe TF1-M6?

En 2002, alors directeur général adjoint de M6, avec Jean Drucker, président, et Thomas Valentin, directeur des programmes, à la Plaine-Saint-Denis. Au décès de Drucker, fondateur de la chaîne, en 2003, Tavernost lui succédera. Valentin, actuel vice-président, a été de tous les combats avec Tavernost. (Bestimage) 

Dès sa création en 1987, l’ex- « petite chaîne qui monte » joue le challenger. « Plus créative, prenant des risques et in fine plus rentable, assure Thomas Valentin, vice-président et complice de tous les combats. Il y a plus d’avantages – et de liberté – à être là où les autres ne sont pas. » Et pour percer, aucun combat n’est vain. La cible préférée depuis toujours? Le leader TF1. « Il est obsédé par ça », s’amuse Maxime Saada. Longtemps, Nicolas de Tavernost a trouvé rival à sa mesure avec Patrick Le Lay, patron de la Une jusqu’en 2008. Les deux hommes, aussi charismatiques, colériques et exigeants avec eux-mêmes, sont faits pour s’aimer. Mais leurs coups bas et joutes verbales font la joie des médias, et donnent des ulcères aux équipes. Programmes, droits sportifs… Au début, TF1 fait pression sur les annonceurs pour qu’ils retirent les budgets à M6. Tavernost rend coup pour coup.

Comme ce jour où il se dit preneur des droits de Téléfoot, monument de la grille dominicale de TF1, en cours de renouvellement. Lorsque la Ligue nationale de football ouvre les enveloppes, celle de M6 est vide! Entre-temps, TF1 a doublé son offre.

« Un chien en négo »

L’apogée de la haine sera le mariage de raison, en 1996, au sein de TPS. Patrick Le Lay rêve d’un acteur puissant pour contrer Canal+, Tavernost plutôt d’une offre complémentaire à bas prix. Le conseil de TPS devient un ring de boxe. Tavernost s’oppose à la présence gratuite de TV Breizh, le bébé de Le Lay? Ce dernier lui écrit une lettre en breton, dénonçant « ces hauts fonctionnaires qui méprisent la France d’en bas en sabots ». Fin 2005, TPS se vend à Canal+. Moment surréaliste, relate un acteur: signature dans la salle du conseil avec Jean-René Fourtou, PDG de Vivendi, Tavernost, Le Lay… A son tour de signer, ce dernier fixe Tavernost droit dans les yeux: « Tu n’es qu’un voleur! » Réponse du tac au tac: « Je ne te dois rien. »

Sans pitié, le patron de M6 l’est autant avec ses fournisseurs. « En négo, c’est un chien », avoue Henri de Maublanc, ami et serial entrepreneur qui lui a vendu les sites Mister-gooddeal et MonAlbumPhoto. Alors à Orange, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, se rappelle la licence M6 Mobile conclue en 2005: « Nicolas de Tavernost est un excellent négociateur. Il connaît ses dossiers. Une négociation avec lui est toujours un grand moment qu’il vaut mieux avoir bien préparé! » Sa technique pour déstabiliser l’adversaire? L’appel en numéro masqué. Un jour, un producteur le prend à son jeu: « Appel anonyme, je décroche: ‘Bonjour, c’est Nicolas.’ Je lui réponds: ‘Bonjour… et comment va Cécilia?’ Gros blanc… C’était bien la première fois. » Car le reste du temps, Tavernost est un vrai « marchand de tapis ». Sa boutade préférée pour les producteurs: « Combien tu me donnes pour que je diffuse ton émission? »

Qui est Nicolas de Tavernost, futur patron du groupe TF1-M6?

En 2013, lors de la victoire en Coupe de France remportée par les Girondins de Bordeaux, au Stade de France (Seine-Saint-Denis). Nicolas de Tavernost a déboursé 15 millions d’euros pour le club en 1999, acquisition statutaire pour la chaîne qui met enfin pied dans le foot. Lorsque les résultats mitigés du club – et l’actionnaire Bertelsmann – l’obligent à vendre, ce sera un crève-cœur pour lui. (Pdn/Sipa)

Raide sur les dépenses

Frugal, le moine-soldat de M6 en a le look: physique sec, costumes fripés, cheveux en bataille – coupés, paraît-il, chez le coiffeur du village, près de son fief et refuge familial, dans l’Ain.

« Fini, la vie de château à TF1! » prédit un cadre. En interne, les témoignages affluent sur sa gestion serrée. « Tavernost, c’est Google Earth. Il sait et surveille tout », dit un proche. Bibiane Godfroid, présidente de Newen (groupe TF1), et ex-patronne des programmes de M6, nuance: « Il regarde la dépense, mais quand il le faut, il y va. »

Ainsi, en 2009, lorsque la Une fait monter les enchères sur l’émission MasterChef. Elle jette l’éponge et déniche un autre concept, Top Chef, plus cher, mais prêt à être diffusé avant celui de TF1. « En quelques minutes, c’était plié. »

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L’intérêt de la boutique, encore et toujours. En 1999, M6 veut changer de statut et entrer dans le foot? Tavernost dégaine 15 millions d’euros pour les Girondins de Bordeaux. Lorsque, en 2018, leurs résultats en dents de scie l’obligent à vendre, c’est « un crève-cœur, la rare fois où devant les troupes, il a parlé avec des trémolos dans la voix », raconte Bony. Heureusement, M6 a empoché 70 millions au passage… Autre émotion forte, en 2001, quand la chaîne brise le tabou sur la téléréalité, avec Loft Story. Tollé de l’intelligentsia – et de Patrick Le Lay, qui se fend d’une tribune dans Le Monde fustigeant la « télé poubelle et ses sous-produits pornographiques ».

Le patron s’est pourtant fait violence pour valider ce concept – pour les vingt ans, il refusera une émission anniversaire. Le Loft colle à la liturgie maison: audiences, cours de Bourse et recettes de pub. Cela mérite bien quelques sacrifices.

« Calmé » un peu…

Sans surprise, Tavernost exige la même abnégation de ses ouailles. Appels dès potron-minet, coups de gueule à la moindre chute d’audience, droit de regard sur tout contenu jugés « déséquilibré » pour l’annonceur… « M6 est une bonne école mais, à ce rythme, on ne tient pas ad vitam aeternam« , lâche un ancien.

Quitter M6? La trahison suprême. Surtout si c’est pour la chapelle d’en face. Le boss a alors la rancune tenace. La légende dit qu’il a une fois troqué un départ contre une série. « Un jour, je lui pique un proche collaborateur, dit un patron de chaîne. Appel et colère noire de Tavernost, qui avait aussi passé ses nerfs sur l’intéressé. Peu de temps après, je le croise à un match, où il me félicite sur une récente opération. Je le taquine: ‘Tu vois qu’il me fallait Untel pour boucler l’affaire!’ ‘Parfait! me répond-il. Tu me le rends maintenant?' » 

« Avec les années, je me suis calmé », ose l’intéressé. « La chaîne a grandi, il est plus apaisé », étaye Thomas Valentin. Et de l’apaisement, il en faudra pour mobiliser TF1 que le preux Nicolas a si longtemps combattu! « Au début, ça va lui faire tout drôle de saluer les audiences du 20 Heures de Gilles Bouleau », s’amuse un ami. Marchés, régulateurs, annonceurs, producteurs et deux actionnaires de poids veillent au grain.

Qui est Nicolas de Tavernost, futur patron du groupe TF1-M6?

En 2018, avec Gilles Pélisson, PDG du groupe TF1, unis pour combattre la baisse des aides à l’audiovisuel envisagée par le CNC. Les deux hommes plaident depuis longtemps pour une consolidation du Paf. Surprise des chefs avec la fusion, les deux actionnaires du nouvel ensemble ont choisi Tavernost comme futur PDG. (Je.-C. Marmara/Figaro Photo)

Henri de Maublanc décode: « Nicolas est un entrepreneur agile. Bertelsmann a toujours vu l’intérêt de le laisser faire. C’est aussi pour cela que sa succession a toujours été compliquée. » Le patron du groupe M6 a usé plus d’un prétendant. Son talon d’Achille? « Ça ne va pas durer éternellement, ni M6 ni TF1 ne sont un Ehpad, rassure le chevalier de M6. Mon job est de décrocher le feu vert à la fusion, d’aider Bouygues à trouver une solution durable et de faire tourner la boutique. D’ici là, Top Chef reste concurrent de Koh-Lanta et on continue à vendre de la pub! » Pas mécontent finalement de « reprendre l’armure ». L’an dernier, le patron a eu le Covid. Il s’est arrêté une journée.

Chevalier du paf

1950 Naît à Villefranche-sur-Saône (Rhône).

1973 Sciences-Po Bordeaux. 1974 Secrétariat d’Etat aux PTT.

1981 Direction générale des télécoms.

1986 Directeur des activités audiovisuelles à la Lyonnaise des Eaux.

1987 Directeur général adjoint de M6.

2000 Président du directoire de M6.

2022 Futur PDG de l’entité issue de la fusion entre M6 et TF1.

Ce qu’ils disent de lui

Bibiane Godfroid, présidente de Newen (groupe TF1): « L’erreur à ne pas commettre? Lui montrer qu’on a peur. C’est un grand fauve. J’ai vu des éléments brillants perdre leurs moyens devant lui. » 

Gilles Pélisson, PDG de TF1: « La niaque du challenger, Nicolas a ça dans le sang, tout en jouant le charmeur, le séducteur. Pas facile de ne pas être d’accord avec lui. »

Henri de Maublanc, cofondateur d’Aquarelle.com: « Un être et un entrepreneur libre, qui s’est organisé pour le rester en faisant en sorte que sa boîte tourne. »

Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions: « Redoutable dans la négociation, efficace dans la formule et drôle. Nicolas a surtout prouvé qu’il était un grand patron. »

Yann de Kersauson, ancien chef de cabinet de M6: « Chaque instant de la fusion, il va défendre la maison pour les équipes et les actifs qu’il a construits. »

Maxime Saada, président du groupe Canal+: « Cette sortie ‘par le haut’, une fusion, est sans doute la moins douloureuse pour lui. Cette fois, il aura peut-être moins de mal à laisser les clés de la maison, car elle n’aura plus rien à voir avec ce qu’il a bâti. »



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