Avocats d’affaires: la vérité sur la crise du cabinet Fidal



Avocats d'affaires: la vérité sur la crise du cabinet Fidal

Fidal fait figure d’exception dans un monde du conseil dominé par les Anglo-Saxons. Pour son centenaire en 2022, le cabinet d’avocats d’affaires continuera de célébrer son leadership sur le marché français. Mais le modèle qui a fait son succès, bâti sur un ancrage fort dans les territoires, avec un réseau de 90 bureaux locaux, allié à des experts référents dans leurs spécialités, est très ébranlé. L’activité peine à se redresser et les départs augmentent.

Le coup de semonce est venu en 2019 de son plus proche partenaire, KPMG. Après des années de collaboration fructueuse, celui qui compte parmi les quatre géants mondiaux de l’audit propose à Fidal de devenir « member firm ». Fort d’une croissance de 8% et soucieux d’éviter des conflits d’intérêts qui réduiraient le potentiel du cabinet, Yves de Sevin et Régis Lassabe, à la tête de Fidal, disent non. KPMG débauche alors une centaine d’avocats de son ex-partenaire pour constituer l’ossature d’un cabinet concurrent: KPMG Avocats.

Poids des régions

La déflagration a provoqué une perte d’expertise et de chiffre d’affaires. Mais pas seulement. « Après les départs, la direction a proposé de réagir avec une stratégie de croissance forte, faite d’acquisitions et de recrutement de talents, qui aurait permis de redresser la barre, expose un ancien avocat associé. Les

dirigeants en régions s’y sont opposés. » Entre avocats, les associations fonctionnent au consensus. Chez Fidal, chaque inflexion est pesée au trébuchet et entraîne des échanges entre les 500 associés. Résultat: quelques mois avant l’assemblée générale de mars 2020, une campagne autour d’un coup de frein sur les dépenses est pilotée par François de Laâge de Meux, le directeur de la région Aquitaine Atlantique. La direction précédente, accusée de ne pas avoir anticipé la déflagration KPMG, s’efface.

Dès lors, une stratégie d’économies est menée partout: les locaux, le personnel administratif, les spécialités non rentables, car en développement. Le siège de l’avenue Kléber à Paris, emblématique d’un cabinet puissant, est délaissé pour un regroupement à la Défense. La nouvelle direction veut aussi redonner leur pouvoir aux régions face à Paris, qui ne rapporte plus assez.

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Départs conséquents

Les coups de rabot n’épargnent pas l’équivalent de la R&D: une direction technique d’une soixantaine d’experts, chargée d’élaborer la doctrine juridique, d’être en relation avec les administrations et de soutenir les équipes en régions. Le coût est élevé, mais sans objectifs commerciaux. « La nouvelle gouvernance a pris la décision de demander de facturer leurs prestations, affirme un ex-associé de Fidal. Le contrôle qualité et l’innovation seront moins importants pour tout le cabinet. » Jean-Godefroy Desmazières, membre du directoire de Fidal, balaie la critique: « Un sujet monté en épingle. La réduction des coûts n’a concerné que la direction générale et les fonctions supports. Une direction technique forte et le numérique sont les axes de notre stratégie. Nous avons simplement proposé que les experts retrouvent une relation au client, mais jamais plus de 10% de leur temps. »

Dans la chasse aux coûts, les rémunérations des directeurs de pôle ont été réduites. « Cela a provoqué un manque d’enthousiasme considérable et de nouveaux départs, notamment chez les experts les plus pointus », se désole un associé. « Le recentrage sur les entreprises de taille intermédiaires et le manque de complémentarité avec les bureaux en régions font que je ne m’y retrouve pas », confirme un autre.

Résultat: Hubert de Frémont, spécialiste de la mobilité sociale, a rejoint Simon Associés après une seule saison. Bertrand Biette, directeur du restructuring, est parti avec son équipe chez Jeantet. Sylvie Le Damany, l’associée qui a créé le pôle gouvernance et prévention des risques juridiques et éthiques, négocie son départ avec la médiation du barreau de Paris. En régions, des bureaux entiers font sécession. Mikaël Eveno a rejoint Taj, le cabinet de Deloitte, avec douze avocats de Montpellier, Nice et Toulouse. Le bureau de Brest, un des plus dynamiques, s’est vidé pour composer un concurrent direct. « Si nous ne profitons plus de l’expertise de Fidal et de sa capacité d’investissement, quel est l’intérêt de rester? » déclare un partant. Pendant ce temps, KPMG Avocats est à l’offensive, en recrutant à tour de bras des experts dans les secteurs de pointe.

Actions invendables

Certes, la masse salariale de Fidal a diminué de 11% sur l’exercice clôturé au 30 septembre 2020. Mais le chiffre d’affaires s’est aussi contracté de 12%, à 286 millions d’euros. Et les pertes nettes atteignent 30 millions. « Ce résultat est lié à la crise du Covid et à des dépréciations d’actifs incorporels, se défend Jean-Godefroy Desmazières. L’excédent brut d’exploitation sera positif en 2021. » Pour autant, la distribution de dividendes pour 2020 a de grandes chances d’être, comme l’an passé, annulée. La direction ne prévoit d’ailleurs pas un retour au niveau de 2019 avant 2024. Pour 2021, la croissance a plafonné à 0,8% à fin avril, alors que Fidal table sur une hausse 5% sur l’exercice afin de limiter les pertes à 13 millions d’euros. « L’activité est revenue très fort, nous bouclerons l’exercice sur une croissance supérieure à l’objectif », martèle Desmazières.

Les départs d’associés et la crise sanitaire ont provoqué la chute du cours de l’action, et les promus renâclent à s’acquitter de leurs obligations d’achat: il n’y a plus de marché, et les partants n’arrivent plus à céder leurs titres aux prix fixés. Des recours devant divers bâtonniers ont été intentés pour obliger Fidal à agir afin que les actions soient rachetées. L’assemblée générale du 27 mai a entériné une division par deux de la valeur de l’action. Les partants, concernés au premier chef, n’y étaient pas conviés.


Lionel Fareau



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