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Ces femmes qui disent « non » au pouvoir



Ces femmes qui disent "non" au pouvoir

On leur propose un poste plus élevé que celui qu’elles occupent, mais elles refusent d’y aller. Professeure à l’Essec, Viviane de Beaufort a étudié ce phénomène connu aux Etats-Unis sous le nom d’« opting out », qu’elle traduit en français par le « pas de côté » des femmes. « J’ai voulu lancer une réflexion autour des moteurs de carrière et des choix professionnels de femmes dirigeantes », explique la directrice du Centre européen de droit et économie et du programme Women Empowerment, dont le Women Board Ready Essec Exec est une déclinaison. Ses 280 alumnae ont répondu aux questions de cette professeure engagée qui, avec cette formation, accompagne depuis 2011 la mise en œuvre de la loi Copé-Zimmermann sur les quotas de femmes dans les conseils d’administration.

Cette étude, que l’auteure a présentée à Challenges en avant-première, tombe à point nommé. Même si elle concerne plutôt les dirigeantes d’entreprise, elle semble faire directement écho à l’actualité politique, avec le récent refus opposé par plusieurs femmes à une offre de poste de Premier ministre. Trente ans après Edith Cresson, seule et unique femme à avoir exercé cette fonction sous la présidence de François Mitterrand, Emmanuel Macron souhaiterait promouvoir une femme pour démarrer son deuxième quinquennat. Sans succès pour le moment. Véronique Bédague, l’ancienne directrice de cabinet de Manuel Valls à Matignon et aujourd’hui numéro 2 du groupe immobilier Nexity, Valérie Rabault, la présidente du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, ou encore Christelle Morençais, la présidente LR de la région des Pays-de-la-Loire, auraient ainsi décliné la proposition. En cause : le respect de leurs valeurs.

Challenges – Pourquoi cette étude, maintenant ?

Viviane de Beaufort – En 2011, dans la foulée de la loi Copé-Zimmermann, j’avais réalisé une première étude sur le thème « Femmes et pouvoir ». Cette loi devait améliorer la gouvernance des entreprises et les femmes se sont précipitées pour être candidates à des postes d’administratrices. J’ai pensé qu’il serait intéressant de refaire un état des lieux, en lien avec l’adoption de la loi Rixain promulguée en décembre dernier, qui instaure des quotas de femmes dans les instances dirigeantes en plusieurs étapes : 30% de femmes dans les comités de direction en mars 2026 (contre 22,4% dans les Codir du SBF 120 en mars 2022), puis 40% en mars 2029. Je me demandais si les femmes répondraient à ce nouveau champ des possibles.

Comment avez-vous procédé ?

J’ai fait appel à ma communauté de femmes certifiées Women Board Ready en leur envoyant un questionnaire sur leurs choix professionnels. Par exemple, Vous est-il arrivé de refuser une promotion, un job de direction, une expatriation, ou une proposition d’une autre entreprise ? D’autres questions portaient sur les motivations de ces refus (personnelles, familiales, valeurs) et sur ce qu’elles souhaiteraient changer dans l’accompagnement des carrières en entreprise. A celles qui en avaient envie, j’ai proposé des entretiens plus longs et plus détaillés.    

Quelles conclusions tirez-vous de cette enquête ?

Ma surprise, c’est qu’il s’agit d’un choc de valeurs bien plus que d’un problème de gestion. D’un côté, il y a les idéalistes qui acceptent en pensant qu’elles pourront changer les choses. De l’autre, beaucoup de déception sur le fonctionnement de l’entreprise, et des femmes qui considèrent que ce qu’on leur propose est trop éloigné du terrain. Elles estiment qu’il leur faudrait passer trop de temps en réunions et en démarches politiques car on attend d’elles qu’elles ne fassent pas de vagues. Ces femmes sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le pense.

Concrètement, quelles pourraient être les conséquences de ce « pas de côté » des femmes ?

Cela risque d’être la mauvaise surprise de la loi Rixain. C’est pourquoi je compte publier intégralement cette enquête fin mai, et organiser un événement-table ronde pour que les entreprises en prennent conscience. C’est un sujet de long terme. Cela fait penser au phénomène de la « grande démission » apparu aux Etats-Unis à l’été 2020, à la suite de la pandémie du Covid-19. Est-ce que cela va arriver aussi chez nous ? Il faut se poser la question. Nous avons déjà vu des phénomènes de burn out et de démission chez les jeunes. Si les femmes s’y mettent aussi, l’impact sera considérable. Car la conséquence, c’est l’entre-soi qui continue.

Existe-t-il des remèdes contre cette tendance ?

La loi ne suffit pas. Il faut que les dirigeants, comme l’ont fait certaines entreprises pionnières, prennent conscience que cette situation est mortifère, et qu’ils ont besoin de mettre en place des politiques d’égalité sur le moyen terme, au besoin en changeant certaines règles du jeu. Je leur dis : ouvrez vos chakras et regardez les choses différemment.

L’actualité a mis en avant le refus de plusieurs femmes d’être nommées à la tête du prochain gouvernement. Cela correspond-il à ce que vous décrivez dans votre étude ?

Absolument, c’est la même démarche. Il n’y a pas de différence entre le secteur privé et le public, de ce point de vue. Mon étude évoque une interpellation de fond sur le sens, accélérée par la crise, qui conduit des femmes à renoncer, non pas à leurs ambitions et à leur idéal, mais au système classique. Il ne suffit plus de leur proposer le poste, nombre d’entre elles se donnent le droit de poser des conditions et refusent lorsqu’il n’y a pas grand sens. Peut-être Emmanuel Macron aurait-il dû, dès le départ, dire qu’il gardait son gouvernement de transition et qu’il procéderait au remaniement important après les législatives. Que ce soit dans les entreprises ou en politique, aujourd’hui la porte s’ouvre mais les femmes posent leurs conditions ou disent « merci, mais non merci. »



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