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«Une dissolution du Parlement italien est fort probable»


ENTRETIEN – La crise politique qui s’ouvre en Italie pourrait être lourde de conséquences pour l’Europe, analyse Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po.


Cet article a été publié le 15 juillet 2022, le lendemain de l’annonce de la démission de Mario Draghi. Nous vous reproposons de le relire à l’occasion du refus de trois partis du gouvernement d’accorder la confiance au président du Conseil des ministres italien.


Marc Lazar est professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et président de la School of government de l’université LUISS à Rome. Il a récemment publié, avec Ilvo Diamanti, Peuplecratie. Les métamorphoses de nos démocraties (Gallimard, 2019).


LE FIGARO. – Le président du conseil Mario Draghi a remis jeudi 14 juillet sa démission à Sergio Mattarella, qui l’a refusée. Qu’est-ce qui a précipité cette crise de gouvernement ?

Marc LAZAR. – Ce qui a précipité cette crise de gouvernement, c’est cette décision du Mouvement 5 étoiles, aujourd’hui dirigé par Giuseppe Conte, de sortir de l’hémicycle parlementaire du Sénat pour ne pas avoir à se prononcer sur la confiance et protester à l’égard du gouvernent Draghi. Selon ce mouvement, un certain nombre de ses revendications ne sont pas satisfaites, à la fois celles de l’incinérateur de Rome – car le Mouvement 5 étoiles a une composante écologiste – et une série de dispositions sociales ; c’est un peu paradoxal parce que ce qui était discuté lors de cette séance au Sénat, c’était précisément des aides sociales proposées par le gouvernement de Mario Draghi. Mais au-delà de ce qui a servi de prétexte à cette crise, cela s’explique par la volonté du Mouvement 5 étoiles de faire entendre sa voix dans la perspective des prochaines élections qui devaient se tenir, avant le déclenchement de cette crise, au début de l’année 2023.

Cela marquerait la fin de cet attelage hétéroclite qui regroupait tous les partis hormis Fratelli d’Italia. Cette alliance ne pouvait-elle fonctionner qu’en temps de crise ?

On est toujours en situation de crise, mais cette crise a évolué. Ce gouvernement d’union nationale avait été élaboré et proposé par le président de la République Sergio Mattarella – ce qui au passage nous fait comprendre l’importance de son rôle – parce qu’il y avait la situation du Covid qui était très compliquée en Italie, et parce que l’Union européenne a mis à disposition de l’Italie plus de 200 milliards d’euros dans le cadre du plan de relance de l’UE. En tant qu’ancien président de la BCE, Mario Draghi était une figure en mesure de mener à bien ce plan de relance. La plupart des partis avaient accepté de soutenir son gouvernement à l’exception de Fratelli d’Italia.

Depuis à peu près un an, ce gouvernement d’unité nationale était caractérisé par une guérilla incessante, avec la Lega, le Mouvement 5 étoiles et, dans une bien moindre mesure et de façon prudente, le Parti démocrate.

Marc Lazar

On est à nouveau dans une situation de crise à cause de la guerre en Ukraine et de la situation énergétique – alors que l’Italie est presque totalement dépendante de la Russie et de l’Ukraine pour ses approvisionnements – de l’inflation et du coût de la vie. C’est le moment qu’a choisi le Mouvement 5 étoiles pour lancer cette crise de gouvernement, et cela lui vaut beaucoup de critiques ces jours ci. En fait, depuis à peu près un an, ce gouvernement d’unité nationale était caractérisé par une guérilla incessante, avec la Lega, le Mouvement 5 étoiles et, dans une bien moindre mesure et de façon prudente, le Parti démocrate. Chaque partie essaie de se positionner dans la perspective des élections et de faire entendre sa différence par rapport aux autres. On était à la fois dans une situation d’union nationale et de différenciation.

Cette stratégie pourrait-elle s’avérer payante pour le Mouvement 5 étoiles, en perte de vitesse, pour les prochaines élections ?

C’est ce que croient ses dirigeants, à commencer par l’ex-président du Conseil, Giuseppe Conte. Le Mouvement 5 étoiles est effectivement en perte de vitesse : il était le premier parti politique italien à l’issue des élections de 2018, avec plus de 32% des suffrages, et n’est aujourd’hui crédité que de 12% des intentions de vote. C’est en outre un mouvement divisé. Le ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio, qui était un populiste parmi les populistes, est devenu critique des populistes, des extrémistes, et pro-européen. Or aujourd’hui le Mouvement 5 étoiles croit se refaire une santé en déclenchant cette crise de gouvernement.

Ce que le Mouvement 5 étoiles a mal anticipé c’est que, si jamais il y avait dissolution des chambres par le président de la République, les Italiens devraient voter fin septembre ou début octobre. Après la longue trêve estivale en Italie, cela laisse très peu de temps pour apparaître crédible. En déclenchant cette crise, le Mouvement 5 étoiles ne s’attendait peut-être pas à ce que celle-ci se résolve éventuellement par la dissolution très rapide des chambres. Ils espéraient sans doute avoir plusieurs mois devant eux, en étant à la fois membres du gouvernement et parti d’opposition, ou alors – c’est le bruit qui circule à Rome – en se retirant complètement du gouvernement. Mais à la date d’aujourd’hui, on ne sait pas si la législature arrivera à son terme. L’hypothèse d’une dissolution et donc d’élections à la rentrée est fort probable sans être certaine.

Ce que nous montre l’expérience italienne, c’est que des formations qu’on peut appeler anti système, protestataires, populistes, lorsqu’elles sont confrontées au pouvoir, voient toutes leurs contradictions exploser.

Marc Lazar

Si le Mouvement 5 étoiles se retire de la coalition, Mario Draghi dispose théoriquement toujours d’assez de députés pour avoir une majorité, mais il refuse ce scénario…

Exactement. Habilement, le président de la République Sergio Mattarella, usant des prérogatives que lui accorde la pratique constitutionnelle, a dit à Mario Draghi qu’il refusait sa démission ; et il lui a proposé d’aller faire une communication aux chambres ce mercredi 20 juillet, ce que Draghi a accepté. Le président de la République gagne ainsi cinq jours, c’est autant de temps qu’il va pouvoir mettre à profit pour ouvrir toutes les opportunités possibles.

Dans le premier cas, Mario Draghi peut continuer à gouverner sans le Mouvement 5 étoiles. C’est tout à fait possible arithmétiquement au sein du parlement, mais ça se heurte à plusieurs problèmes : Draghi a refusé, disant qu’il n’était pas un politique et qu’il avait accepté d’être à la tête d’un gouvernent d’union nationale, ce qui n’aurait plus le même sens si le Mouvement 5 étoiles rejoignait l’opposition. Cela voudrait aussi dire que s’il continuait, il devrait accepter un certain nombre de revendications du Mouvement 5 étoiles, et en serait donc affaibli. Or il avait comme priorité de réaliser le plan de relance italien avec un dispositif qu’il contrôlait parfaitement ; il ne tolérerait pas d’être presque sous tutelle. Même si Mario Draghi acceptait ce scénario, reste à savoir si la Lega continuerait de participer à ce gouvernement, ou si ses craintes de voir Fratelli d’Italia et le Mouvement 5 étoiles agréger tous les mécontentements prendrait le dessus. La marge de manœuvre de Mario Draghi est donc très étroite.

Dans le deuxième scénario, si Draghi refuse obstinément de rester au Palais Chigi, siège de la présidence du Conseil, le président de la République pourrait trouver une personnalité – politique ou non politique – qui prendrait la tête du gouvernement jusqu’à la fin de la législature, début 2023. Il justifierait ce choix en expliquant qu’on ne peut pas voter dans le contexte actuel – avec la guerre en Ukraine, la crise énergétique, etc. C’est une possibilité. On aurait un gouvernement qui expédierait les affaires courantes et qui rassurerait au niveau international.

La troisième hypothèse, si les deux précédentes s’avéraient impossibles, serait la dissolution des chambres – le Sénat et la Chambre de députés – et la convocation d’élections fin septembre ou début octobre.

Sur la seconde hypothèse, on a l’impression qu’en Italie il y a un problème de renouvellement des élites politiques, comme on l’a vu au moment de la réélection de Sergio Mattarella à la présidence de la République. Y a-t-il vraiment des personnes en mesure de prendre la tête du gouvernement ?

Oui, la politique a horreur du vide et vous avez toujours des responsables politiques, parfois guère connus en Italie ou en Europe, plutôt centristes, modérés, qui seraient en mesure de diriger le gouvernement pendant sept mois, jusqu’aux prochaines élections. Et il y a une autre ressource qu’utilise souvent l’Italie dans ces cas-là, c’est une personnalité technique, fournie très souvent par la Banque d’Italie – où avait travaillé Mario Draghi mais aussi Lamberto Dini, Carlo Azeglio Ciampi avant lui. Le gouverneur de la Banque d’Italie est toujours une personnalité respectée dans les milieux politiques, financiers et économiques en Italie comme au niveau européen et international du fait de sa fonction.

L’échec de Mario Draghi, s’il est confirmé mercredi prochain, c’est un mauvais coup pour Emmanuel Macron qui n’aura plus son allié italien.

Marc Lazar

Faut-il tirer de cet épisode des conclusions sur la capacité des partis anti-système et des partis de gouvernement à gouverner ensemble sur le long terme ?

Ce que nous montre l’expérience italienne, c’est que des formations qu’on peut appeler anti système, protestataires, populistes, lorsqu’elles sont confrontées au pouvoir, voient toutes leurs contradictions exploser. Ça a été le cas du Mouvement 5 étoiles puisqu’il y a cette aile de la protestation qui est contente de ce qu’elle a fait en ouvrant cette crise, et une aile modérée qui a pris conscience de la complexité des choses. Le cas emblématique étant Luigi Di Maio, le même qui voulait tout changer à son arrivée au pouvoir et qui était venu soutenir les Gilets jaunes alors qu’il était vice-président du conseil — créant un incident diplomatique parce qu’il n’avait pas averti les autorités françaises —, aujourd’hui est devenu critique des populistes et proeuropéen. Il a fait une déclaration récemment disant que son cœur se brisait en voyant combien la Russie se réjouissait de ce qui se passe en Italie. Il en va de même pour la Lega, qui est traversée aujourd’hui en proie à des tensions entre une aile de la protestation qui ne se reconnaît pas du tout dans cette alliance avec le Parti démocrate de centre gauche d’Enrico Letta et une autre aile plus responsable qui veut être une droite italienne, ferme sur des questions de sécurité et d’immigration, et responsable du point de vue économique, défendant les intérêts des entreprises du Nord. L’expérience du pouvoir a fait exploser les contradictions de ces deux mouvements.

Quels sont les enjeux européens soulevés par cette crise de gouvernement ?

Les enjeux européens sont essentiels. On peut partir de la déclaration de Dimitri Medvedev affirmant: «Boris Johnson, Mario Draghi, qui sera le prochain ?» La Russie se réjouit de voir que le Royaume-Uni et l’Italie affrontent ces difficultés ; cela démontre la situation très périlleuse dans laquelle est l’Europe aujourd’hui, avec un chancelier allemand très discret, et un président de la République française affaibli.

Mario Draghi est quelqu’un qui a une immense autorité en Italie et au niveau international. Il est respecté et écouté lors des sommets des chefs d’État et de gouvernement ; l’Italie a repris du poids sur la scène internationale grâce à lui. Depuis février 2021, quand Draghi est arrivé comme président du conseil, la relation franco-italienne s’est beaucoup renforcée. Les deux pays sont d’accord pour demander l’assouplissement des critères de Maastricht, car ils sont très endettés. Ils veulent agir ensemble sur les questions d’inflation et pour élaborer une politique énergétique et de défense commune. Ils adoptent une attitude assez proche avec quelques nuances sur l’Ukraine. Par ailleurs, Mario Draghi et Emmanuel Macron s’entendent très bien car ils s’estiment beaucoup.

L’échec de Mario Draghi, s’il est confirmé mercredi prochain, c’est un mauvais coup pour Emmanuel Macron qui n’aura plus son allié italien. La relation avec l’Allemagne a toujours été prioritaire par rapport à celle avec l’Italie. Mais aujourd’hui il y a davantage de points communs actuellement entre l’Italie et la France qu’entre la France et l’Allemagne sur quelques sujets essentiels. La sortie de scène de Mario Draghi embarrasserait Paris mais aussi l’Union européenne.


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