fbpx

«Quelles sont les causes du départ de Mario Draghi ?»


FIGAROVOX/TRIBUNE – La chute de Mario Draghi s’explique par la verticalité de son pouvoir, analyse l’historien italien. S’il a réussi à coaliser la plupart des partis pour gérer la pandémie et le plan de relance, il n’a pas su écouter les voix discordantes sur les questions géopolitiques, explique-t-il.

Stefano Pilotto est docteur en histoire des relations internationales, spécialiste des questions européennes et des Balkans, et professeur à la MIB School de Management de Trieste.


Le mois de juillet est souvent la période où le destin intervient de façon impitoyable pour mettre fin aux gouvernements italiens, c’est la saison où les intolérances atteignent des sommets imprévisibles et où les forces de désagrégation déclenchent des attaques mortelles pour les institutions, pour les personnalités politiques, pour le bon sens. La France n’est pas étrangère à de telles expériences, si l’on se rapporte aux Trois Glorieuses par exemple. Le gouvernement italien, dirigé par Mario Draghi depuis 17 mois, a perdu le mercredi 20 juillet, de façon patente, le soutien de trois partis politiques de sa majorité (Mouvement 5 étoiles, Lega, Forza Italia), à la suite d’une séance plénière dramatique au Sénat. Le premier ministre, dans son discours d’ouverture, a déclaré être disposé à reprendre la barre du gouvernement à condition que les partis de la majorité soient à leur tour disponibles pour recréer avec force et conviction ce large et solide consensus qui permit la naissance du même gouvernement, le 13 février 2021. «Êtes-vous prêts ?», a répété Mario Draghi en s’adressant aux partis de la coalition. L’évidence répond non.

La crise a été provoquée, au début, par la décision du Mouvement 5 étoiles, dirigé par l’ancien premier ministre Giuseppe Conte, de ne pas voter le dernier décret gouvernemental concernant les aides d’État aux différentes catégories de la population italienne, faute de manque d’attention aux propositions présentées par le mouvement lui-même. L’attitude de Giuseppe Conte n’a pas seulement provoqué la scission d’une partie non négligeable du Mouvement 5 étoiles, dont le ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio est le représentant le plus éminent, mais elle a offert la chance à deux partis du centre droit – la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi – de profiter du désengagement de Giuseppe Conte pour poser une condition inacceptable à Mario Draghi, c’est-à-dire la création d’un nouveau gouvernement sans la participation du Mouvement 5 étoiles, alors que le premier ministre exige un soutien très vaste d’unité nationale.

Quelles sont les causes qui ont conduit à la chute inévitable de Mario Draghi ? Pourquoi un homme réputé et respecté perd-il le soutien d’une partie importante de la classe politique de son pays à un moment où tout suggérerait de ne rien changer par rapport aux équilibres existants ? Trois volets essentiels paraissent déterminants: la pandémie de Covid-19, la crise ukrainienne et la dégradation actuelle du pouvoir d’achat.

Il fallait satisfaire presque tout le monde par le biais d’un programme général acceptable par toutes les forces politiques, dans une dimension d’urgence où la priorité était d’aider le pays à sortir de la pandémie et de relancer la croissance et l’emploi.

Stefano Pilotto

Mario Draghi a été appelé au pouvoir au moment où Matteo Renzi, au mois de février 2021, a quitté du jour au lendemain la majorité qui soutenait le gouvernement dirigé par Giuseppe Conte. Cette démarche est apparue comme fort peu loyale à l’égard d’un homme (Giuseppe Conte) qui avait investi toutes ses ressources pour faire face à une crise impondérable dont la portée était dévastatrice pour le monde entier. Mais dans l’imminence de la gestion des fonds européens pour la reconstruction (l’Italie s’est vue reconnaître le droit à recevoir 209 milliards d’euros au total), Mario Draghi est apparu à l’opinion publique comme l’homme providentiel, l’éminence éclairée qui aurait servi au mieux les intérêts de la nation, en raison de sa grande compétence en matière économique et financière et de son expérience dans le domaine des institutions communautaires (il a été président de la Banque centrale européenne pendant huit ans, de 2011 à 2019).

N’étant pas un homme politique de carrière et se présentant comme un technicien utile pour faire face à une situation d’urgence, Mario Draghi a fondé son action politique sur une condition préalable contraignante: il ne voulait accepter la responsabilité de gouverner qu’avec une majorité d’unité nationale très vaste, susceptible de garantir un soutien presque inconditionnel à une action de gouvernement qui se voulait rapide et efficace. L’état d’urgence, en d’autres termes, exigeait un pouvoir exécutif libre d’agir sereinement pour le bien du pays sans entraves parlementaires, sans débats verbeux, prolixes et artificiels concernant l’action du gouvernement. Il fallait satisfaire presque tout le monde par le biais d’un programme général acceptable par toutes les forces politiques, dans une dimension d’urgence où la priorité était d’aider le pays à sortir de la pandémie et de relancer la croissance et l’emploi.

Tout se déroulait assez bien, parfois très bien. La discipline de Mario Draghi était partagée, saluée et soutenue. Son approche légèrement autoritaire était tolérée sinon favorisée par une opinion publique neutralisée par la pandémie. Mais le 24 février les troupes russes sont intervenues en Ukraine. Cette donnée a changé en profondeur la tâche et le rôle du premier ministre. Le déroulement impondérable de l’histoire posa un défi supplémentaire au chef du pouvoir exécutif: son devoir ne se bornait plus qu’à la gestion de l’urgence sanitaire et à la relance de l’économie nationale par le truchement d’une utilisation avisée des fonds pourvus par Bruxelles. Un conflit militaire aux frontières de l’Union européenne exigeait la définition d’une action politique adéquate, où le poids de l’idéologie pouvait se superposer de façon impérieuse sur les intérêts économiques tout court. C’est à ce moment-là que Mario Draghi a montré ses limites au niveau historique et politique. L’un des plus grands experts du monde en matière d’économie et finances s’est trouvé, peut-être, désemparé face à une tache qui paraissait le dépasser. Peut-on lui reprocher de ne pas être aussi préparé en histoire et en politique, qu’en économie et finances ? Bien sûr que non. Personne n’est préparé en profondeur sur tous les sujets de la connaissance universelle.

Mario Draghi gouvernait tout seul, il poursuivait son action politique sans trop se laisser gêner par les opinions de ceux qui naviguaient sur son même navire, il paraissait vouloir devenir le champion de la fidélité atlantique à outrance.

Stefano Pilotto

Face à la crise en Ukraine, Mario Draghi a refusé d’élaborer une ligne politique proprement italienne, se rangeant à 200% sur la ligne suivie par les États-Unis et la plupart des pays occidentaux de l’Union européenne. Pourquoi s’exposer au risque de choix dangereux si on peut s’abriter sous la carapace d’un Occident sans doute éclairé par le génie de la plus grande puissance du monde ? Ce fut un pari. Il n’est pas certain que ce fut un pari gagné. Une action politique parmi les plus véhémentes à l’encontre de la Russie, un zèle parfois surprenant visant à relancer les sanctions économiques, politiques, culturelles et sociales contre le peuple russe, une volonté indéracinable de fournir non seulement des équipements civils et les aides sanitaires à la population ukrainienne, mais aussi des armements légers et lourds aux forces armées de Kiev, contre l’avis et du Mouvements 5 étoiles, de la Ligue et de la majorité de l’opinion publique italienne: Mario Draghi gouvernait tout seul, il poursuivait son action politique sans trop se laisser gêner par les opinions de ceux qui naviguaient sur son même navire, il paraissait vouloir devenir le champion de la fidélité atlantique à outrance. Toute politique musclée à l’égard d’une grande puissance provoque des conséquences inévitables, surtout si on est dépendant de cette grande puissance au niveau énergétique. Les conséquences n’ont pas tardé à frapper les intérêts économiques et financiers des Italiens: difficultés pour remplacer l’approvisionnement russe de gaz et de pétrole, accroissement rapide de l’inflation, accroissement des taux d’intérêt, contraction du crédit, diminution de la croissance et probable perspective de récession, détérioration du pouvoir d’achat. Ces évidences ont conduit le Mouvement 5 étoiles à hausser la voix pour se faire entendre.

Mario Draghi semble payer maintenant son manque de sensibilité à l’égard de ceux qui demandaient davantage de modération dans le cadre de la gestion de la crise ukrainienne, afin de limiter les dégâts associés à la crispation dans le domaine des relations internationales. La constitution de la République italienne n’est pas la constitution de la Ve République française. Notre constitution n’a pas d’article 16, alors que Mario Draghi a paru gouverner parfois sur les ailes d’un article 16 imaginé et souhaité. Dans le cadre d’une république parlementaire où chaque parti de la coalition détient un droit de veto permanent, le premier ministre doit prêter une grande attention à toute revendication quotidienne et être sensible aux différentes perceptions politiques de son entourage et de sa coalition. La majorité des Italiens souffre devant le départ d’un homme de très grande qualité qui a pensé pouvoir utiliser constamment l’outil de la question de confiance pour continuer son action gouvernementale comme un rouleau compresseur plein de vertus. Il a misé sur son prestige irréfutable, mais cela n’a pas suffi, le sens du respect réclamé par la population prenant le dessus. Maintenant l’Italie s’apparente, pour reprendre Dante, à une «nave senza nocchiero in gran tempesta» (un bateau sans timonier dans une tempête orageuse) et nul ne peut prévoir comment il faudra réagir à cette crise, qui ne manquera pas d’avoir – hélas – des retombées négatives sur l’Europe.



Lire la suite
www.lefigaro.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.