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derrière la dénonciation de la pollution, le succès grandissant du « flight tracking »


Un jet privé décolle de l’aéroport de Luxembourg-Findel, au Luxembourg, le 18 juillet 2012.

Cet été, la presse people a vu fleurir des dizaines d’articles au sujet des jets privés utilisés par Drake, Taylor Swift, Kylie Jenner ou la Miss France Diane Leyre. « Taylor Swift accusée de trop polluer : la chanteuse repérée en train de se cacher en sortant de son jet privé », titrait ainsi Public. « Voici les stars qui abusent avec leur empreinte carbone », a écrit Grazia. « Les réseaux sociaux pressent les célébrités de descendre de leurs jets privés », ajoutait Elle.

A l’origine de ces critiques adressées aux stars, une même pratique : le flight tracking. Elle consiste à suivre en temps réel ou à retracer les déplacements des avions et jets privés à partir des signaux qu’ils transmettent publiquement, grâce à des plates-formes comme ADS-B Exchange, FlightAware ou FlightRadar24.

D’abord réservés à une poignée de passionnés, ces sites ont vu leur popularité grimper en flèche ces derniers mois. Ainsi, lorsque la présidente de la Chambre des représentants aux Etats-Unis, Nancy Pelosi, s’est rendue à Taïwan au début du mois d’août, les internautes étaient tellement nombreux à suivre sur FlightRadar24 le parcours tortueux de son aéronef que le site est devenu temporairement inaccessible ; près de trois millions d’utilisateurs ont suivi les vols, selon les statistiques du service, qui reçoit en moyenne deux millions de visites par jour.

Les « bots » se multiplient

Si la pandémie et la guerre en Ukraine expliquent en partie la popularité grandissante du flight tracking, ce sont surtout les comptes automatisés créés sur les réseaux sociaux (des « bots ») qui ont joué le rôle de catalyseur d’intérêt, au premier rang desquels le compte @ElonJet, qui répercute sur Twitter tous les déplacements de l’avion appartenant au magnat de la tech Elon Musk.

Loin de s’arrêter à ce premier succès – près de 500 000 followers en deux ans d’existence –, son fondateur, le jeune développeur américain Jack Sweeney, a créé une myriade de comptes similaires permettant, entre autres, de suivre les déplacements du patron de Meta, Mark Zuckerberg, de l’Etat russe, et de tout un ensemble de milliardaires et de célébrités. Ajoutant au passage à chaque tweet une donnée absente du projet initial : le bilan carbone. « C’était quelque chose que mes abonnés me demandaient d’ajouter », expliquait Jack Sweeney dans un entretien accordé au Monde en mai.

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Inspirés par l’expérience, d’autres internautes ont lancé leurs propres comptes, à l’image de @iflybernard (60 000 abonnés sur Twitter) et @laviondebernard (75 000 abonnés sur Instagram et 31 000 sur Twitter). Etablis sur la même idée – répertorier le bilan carbone de chaque déplacement du jet privé de Bernard Arnault, première fortune de France et troisième homme le plus riche de la planète –, ils suivent à présent d’autres avions appartenant à de grandes entreprises et milliardaires français, du groupe Decaux à Total, en passant par ceux de Vincent Bolloré, François-Henri Pinault ou Martin Bouygues.

« Notre intention est de montrer qu’un large panel de personnes continue d’utiliser leurs jets privés en pleine urgence climatique », expliquent au Monde les deux personnes derrière le compte @laviondebernard, qui souhaitent garder l’anonymat.

Car au cours d’un été marqué par les canicules à répétition et les incendies, et alors que le gouvernement multiplie, depuis plusieurs mois, les appels à la sobriété énergétique pour lutter contre le réchauffement climatique et d’éventuelles pénuries liées à la guerre en Ukraine, la gabegie écologique des jets privés passe mal.

Inégalités sociales

« L’écologie des petits gestes, même si on sait que c’est indispensable, c’est pas ça qui va changer la trajectoire du changement climatique », estime ainsi Pierre, qui a également souhaité rester anonyme, ingénieur aéronautique de 35 ans aux commandes du compte @Iflybernard, qui souligne « le lien très fort entre inégalités sociales et inégalités en termes de bilan carbone ». Et de citer en exemple Bernard Arnault et ses quinze allers-retours Paris-Bruxelles effectués en deux ans, alors que ce déplacement est facilement réalisable en train.

Tous se félicitent que, grâce à leurs publications, le sujet ait pris de l’ampleur sur la scène médiatique et déclenché des premiers effets concrets. « Le jet F-GVMA de LVMH a arrêté de voler », constatent ainsi les auteurs de @laviondebernard, selon lesquels cela « coïncide avec le récapitulatif de ses vols du mois de mai, qui a généré un premier buzz médiatique ». « On imagine qu’il a loué d’autres avions mais déjà, c’est un premier effet. Il semble qu’il faut désormais se cacher un peu plus quand on voyage en jet », plaisante de son côté Pierre.

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Les créateurs de ces comptes ont conscience des remarques qui leur sont adressées en matière de vie privée mais balaient la critique, arguant que ces données de vol sont publiques. « On ne peut pas dire que ce sont des déplacements de vie privée et en même temps mettre son jet au nom de la compagnie », rétorque Pierre. « Si, selon certains, notre compte porte atteinte à la vie privée, les utilisateurs de jets privés portent atteinte à la vie sur Terre, tout court », tranchent pour leur part les animateurs de @laviondebernard.

Leurs comptes continuent en tout cas de faire des émules. Outre des pages similaires apparues en Italie ou en Norvège, un petit nouveau baptisé @YachtCO2tracker a fait son apparition en juillet ; il vise cette fois à épingler un autre véhicule particulièrement polluant qu’affectionnent les puissants : les yachts.

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