Kapwani Kiwanga ou l’art de l’émancipation


« The Marias » (2020), de Kapwani Kiwanga.

L’art d’échapper et de révéler, tout en subtilité, les rapports de force. Kapwani Kiwanga, qui a été auréolée du prix Marcel-Duchamp entre deux confinements, est à l’image de son travail, encore largement méconnu du public français : d’une acuité bouillonnante et sobre à la fois. Tandis que ses arrangements floraux, doubles poétiques de ceux qui ont accompagné l’indépendance de chaque pays africain, ont quitté l’exposition du Centre Pompidou des nommés au prix 2020, la Canadienne installée à Paris déploie au Crédac, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), un ensemble d’œuvres où la botanique s’avère à nouveau plus loquace qu’il n’y paraît au premier abord.

La pandémie est passée par la programmation, ballottée entre reports et incertitudes, mais le centre d’art et sa directrice, Claire Le Restif, ont le sens du rebond. L’artiste y préparait une exposition participative pour le printemps 2020 lorsque le premier confinement a gelé le projet. Il y était question de distances sociales et culturelles, à partir des travaux de l’anthropologue américain Edward T. Hall (1914-2009). Face au poids de la distanciation sociale qui s’est imposée dans nos quotidiens, Kapwani Kiwanga a préféré explorer un autre champ de recherche de son travail : ce que la botanique recèle de résistance et de potentiel de liberté, « en déplaçant la subjectivité vers l’historique des Caraïbes et des Afro-descendants ».

Survie dans la nature

« Cima Cima » : le titre de l’exposition est presque chantant. C’est une invention à partir du mot « cimarron », les « marrons » en espagnol, c’est-à-dire les personnes réduites en esclavage devenues fugitives dans les Amériques. Cette émancipation ne tenait qu’à leurs stratégies de survie dans la nature, entre habitations précaires et agriculture dissimulée. « Penser marronnage offre un point de vue différent sur le lien entre l’homme et l’environnement naturel, car il s’agissait d’y disparaître, d’y vivre camouflé », explique Kapwani Kiwanga. Un contexte et une philosophie qui s’accompagnaient de gestes à partir desquels elle a imaginé deux installations et rassemblé des travaux antérieurs.

Kapwani Kiwanga : « Les graines portent en elles la potentialité de se libérer d’un système oppressif et de subsister »

Le parcours s’ouvre sur un monumental champ de canne à sucre conceptuel : un dédale de lés de papier fabriqués à partir de fibres de canne, suspendus et espacés de 90 centimètres, soit la mesure traditionnelle des plantations de cette culture liée à l’histoire de l’esclavage. Intitulée Matières premières, l’installation fonctionne comme un rébus d’échos, un paysage abstrait à la circulation contrainte et rythmée par la lumière naturelle, où l’on croise des fragments de lames de machettes.

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