« Les artistes sont des passeurs d’humanité »


A 46 ans, le compositeur Raphaël Cendo s’est imposé comme l’une des figures majeures de la musique contemporaine : pilier du festival ManiFeste, il y présente cette année deux pièces, dont une création, et anime une académie de concert dirigé. Le récipiendaire, en octobre 2020, du Lion d’argent de la Biennale de Venise est l’un des chefs de file de la musique saturée, mouvement initié au début du XXIe siècle en réaction à une certaine bien-pensance esthétique française, qui a fait école notamment à l’étranger. Aujourd’hui, le Français, Berlinois d’adoption, se tourne vers une nouvelle intuition ; la « réconciliation » (réconciliationisme). Nous avons rencontré Raphaël Cendo dans un des studios de l’Ircam, où il peaufine la partie électronique de Double Cheese Passions, qui sera créé le 11 juin à la Cité de la musique.

Quelle a été votre réaction à l’arrivée de la pandémie de Covid-19, en 2020 ?

Dans un premier temps, la stupéfaction. Dans un second, la réflexion. Je ne voyais plus la nécessité de composer. Alors j’en ai profité pour articuler ma réflexion sur le papier, condenser les intuitions que j’avais commencé à diffuser au cours d’académies et de master class à mes étudiants, que j’exhortais à arrêter de faire comme moi. Le résultat est un petit livre de 27 pages qui vient d’être publié par ma maison d’édition, Ona.

« Double Cheese Passions » aurait dû être créé il y a un an. Que raconte ce titre ?

Double Cheese fait évidemment référence à McDonald’s, cette viande molle, inconsistante. Passions dénonce le fait que les nôtres sont aujourd’hui dans le même état. En collectant des infos disparates sur Internet, j’ai inventé un personnage nihiliste (joué par la chanteuse Christina Daletska) appelé Fuffi Baxter, sorte d’icône schizophrène de notre temps – Fuffi est le nom que l’on donne aux chats errants en Argentine, Baxter fait référence au film éponyme de Jérôme Boivin (1989), l’histoire de ce chien philosophe qui élabore un plan pour tuer sa gentille famille d’accueil. Mais la musique dit tout à fait autre chose. Elle parle d’une réconciliation qui passe par cette suite d’accords que je jouais au piano quand j’avais 8 ans. De sons qui m’ont construit et me portent encore.

« On vit dans une société où tout est en train d’exploser. Cela induit un monde qui redevient complexe, et c’est magnifique »

Vous vous dites aujourd’hui saturé par la saturation ?

La fonction de cette musique, ancrée dans la fureur et l’excès, repoussant les limites instrumentales, n’était pas une musique de paix. C’était une mise en garde, avec des pièces annonciatrices comme Décombres, en 2006, ou Introduction aux ténèbres, en 2009. Elle avait pour but d’anticiper la catastrophe, non pas la pandémie, mais la mondialisation. C’est arrivé. Aujourd’hui, il faut passer à d’autres intuitions. Sortir du saturationisme pur est pour moi un réflexe de survie.

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