Dans la Bretagne romaine en crise, découverte de vestiges humains décapités


ARCHÉOLOGIE – Des archéologues pensent avoir tranché la question de la présence d’importants corps décapités dans l’arrière-pays de Cambridge en Angleterre.

L’accumulation de défunts exécutés à Somersham a de quoi faire froid dans le dos, ou faire perdre la tête. Dans ce village anglais du Cambridgeshire, la fouille de trois ensembles funéraires situés en bordure d’une ferme romaine a révélé aux archéologues britanniques 52 sépultures anciennes. À l’intérieur de celles-ci ne se trouvaient pas moins de 17 corps décapités, leur crâne déposé aux pieds des dépouilles inhumées en pleine terre. Soit 33% des morts identifiés sur le site, plus de dix fois la proportion moyenne de décapitations qu’on retrouve dans les nécropoles romaines de Bretagne. Pire encore, une femme de ce groupe présentait même des traces de torture. Que s’était-il donc passé à Somersham, pendant l’Antiquité ?

Fouillée par l’unité archéologique de l’université de Cambridge entre 2001 et 2010, la ferme romaine de Somersham a été fondée au Ier siècle ap. J.-C., à l’emplacement d’un précédent établissement agricole de l’âge du Fer. À l’instar de plusieurs fermes et petits villages voisins, elle pourrait avoir été associée ou directement administrée par l’armée romaine, dont elle devait fournir le ravitaillement alimentaire. Aujourd’hui surnommé Knobb’s Farm, le site – occupé jusqu’au IIIe siècle – n’a pu être fouillé qu’en sa périphérie, le centre archéologique de l’établissement ayant été détruit lors de travaux réalisés dans les années 1960. Or, les marges funéraires tardives de cette ferme se sont avérées être très curieuses, puisque en plus de la quinzaine de corps décapités, 13 sépultures abritaient également des défunts inhumés face contre terre, une position peu commune associée à une forme de condamnation, de rejet ou d’humiliation. Comment expliquer cette concentration de particularités ? La ferme avait-elle été victime de bandits sanguinaires ? Était-elle l’alcôve champêtre de rituels interdits ?

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Un Empire romain tardif plus autoritaire

Réexaminé plusieurs années après la fouille, le cas étrange des sépultures de Somersham a fait l’objet d’une étude parue en mai dans la revue scientifique Britannia . Signée des archéologues de l’université de Cambridge qui avaient découvert le site, elle propose de voir dans le nombre élevé de tombes à connotation négative (décapitation, enterrement face contre terre) identifiées autour de Knobb’s Farm les traces brutales d’une application sévère de la loi. Considérant la brutalité de la décapitation ainsi que le caractère humiliant de la position inversée, les chercheurs ont écarté l’hypothèse d’une punition d’esclaves – crucifiés et bouillis vivants s’il le faut, mais dont l’humiliation n’aurait pas de sens -, ainsi que l’hypothèse d’un massacre ou d’un combat, puisque hormis la personne torturée, aucune trace de blessures récentes liées à un affrontement à l’arme blanche n’a été aperçue. Il leur restait par conséquent à trancher entre la piste judiciaire ou rituelle.

L’une des sépultures romaines tardives de Knobb’s Farm, près de Somersham (Cambridgeshire). Dave Webb/Cambridge Archaeological Unit

Contre la proposition de décapitation rituelle, les archéologues ont pointé du doigt le fait que les tombes concernées n’étaient pas tenues à l’écart des autres sépultures, et que la séparation de la tête avec le corps s’est produite du vivant des victimes, et non pas après leur mort. Or, «si l’ablation de la tête d’une personne vivante faisait partie d’un rituel, alors ce que nous voyons ici est un sacrifice humain», ont constaté les chercheurs de l’université de Cambridge. La pratique est non seulement interdite dans l’ensemble de l’Empire mais, en prenant comme exemple les sacrifices animaux, on devrait s’attendre à voir des victimes consentantes égorgées au couteau par le devant de la gorge. Ce qui n’est pas le cas ici, puisqu’une victime au moins s’est débattue et que les têtes ont été tranchées par un coup d’épée asséné à l’arrière du cou.

Demeure ainsi la décapitation judiciaire. Bien attestée par les sources écrites, cette hypothèse a paru d’autant plus séduisante aux scientifiques que la datation de ces sépultures – pour l’essentiel issues de la fin du IIIe siècle au IVe siècle – correspond à une période de tension accrue dans l’Empire. «L’augmentation des décapitations en Bretagne coïncide avec la sévérité croissante du droit romain, expliquent les chercheurs. Le nombre de crimes passibles de la peine de mort a plus que doublé au IIIe siècle et quadruplé au IVe siècle». Les établissements ruraux autour Somersham étaient liés à l’armée romaine, ce qui pourrait en outre signifier que la loi aurait été appliquée avec une intransigeance particulièrement redoutable à Knobb’s Farm, d’autant plus que l’Empire, à partir de la fin du IIIe siècle et du règne de l’empereur Dioclétien, est marqué par l’instauration d’un régime impérial plus autoritaire : le Dominat. Aucun des individus exécutés ne présente, enfin, de signe de parenté, si bien qu’ils devaient sans doute avoir été des soldats – la piste des esclaves ayant été écartée au préalable. Jugés coupables d’une faute quelconque, flanqués de la peine capitale, ils ont été par la suite inhumés d’une manière traditionnelle.

Le nombre élevé de décapitations locales reste bien entendu à nuancer, dans la mesure où les sépultures jusqu’à présent découvertes à Somersham ne représentaient qu’une fraction de la population totale qui devait avoir occupé le site pendant près de deux siècles. Pour autant, les archéologues pensent que l’hypothèse d’une série d’exécutions judiciaires pendant l’Empire romain tardif reste la meilleure explication de ce taux anormalement élevée de morts décapités dans cette ferme a priori anodine du Cambridgeshire. Quant à savoir la faute commise par les 17 de Somersham, c’est là un secret que les morts ont emporté avec eux : il est encore des mystères auxquels le tête à tête des archéologues avec les vestiges ne sait encore répondre.



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