Le Black Album, l’inoxydable œuvre au noir de Metallica, fête ses 30 ans


Sorti au cœur de l’été 1991 après des mois de gestation au bord de la crise de nerf, l’album a projeté le groupe de heavy metal sur le devant de la scène.

Neuf mois d’enregistrement avaient métamorphosé le studio californien One On One Recording en hauts fourneaux. Il n’en fallait pas moins pour remodeler le minerai brut de Metallica en fonte de calibre mondial et son métal rugissant en standard clinquant du rock. Mais la mue décisive de la bande chevelue de San Francisco ne s’est pas faite en un jour. Produire un classique ne s’improvise pas et, pour y parvenir, les quatre compères s’étaient astreints à un rythme d’enfer et à une cohabitation tempétueuse non pas avec le diable, mais avec son meilleur second, le très besogneux producteur Bob Rock. À la sortie de cette forge infernale, une galette de presque 63 minutes, sobrement intitulée Metallica, rapidement rebaptisée Black Album en raison de sa pochette d’un noir asphyxiant. L’épreuve a porté plus de fruits qu’on saurait en tirer d’une corne d’abondance. Preuve de sa nature immédiatement culte, l’album Metallica s’est vu consacrer un épisode de la série documentaire britannique Classic Albums, dix ans à peine après sa sortie : le disque était devenu l’œuvre la plus contemporaine à y être présentée, aux côtés des vénérables productions de Jimi Hendrix ou des Who. «C’est notre Dark Side of the Moon», se félicitait le guitariste Kirk Hammett. Si bien que l’album paru dans les bacs le 12 août 1991, il y a tout juste trente ans, reste l’un des plus vendus au monde aujourd’hui.

Pour les quatre compères de la formation, les Four Horsemen, il y a de quoi savourer. En 1989, le Grammy Award de la meilleure performance Hard Rock-Metal leur avait filé entre les doigts à la surprise générale, au profit du rockeur flûtiste Jethro Tull. Malgré la bonne réception de …And Justice for All, paru en 1988, ainsi que de leur grandiloquent single, One, la production catastrophique de l’ensemble, enregistré après la mort du bassiste historique Cliff Burton, leur avait coûté la prestigieuse récompense et la reconnaissance du grand public. Le groupe, honteux et confus, jura qu’on ne l’y prendrait plus. Leur prochain essai devait être le bon.

Une production épurée

«On avait besoin d’être guidés», expliqua des années plus tard James Hetfield, le chanteur et second guitariste du groupe. La solution est toute trouvée : Lars Ulrich, fondateur, batteur et tête pensante de Metallica s’envole à Vancouver d’où il revient accompagné de Bob Rock. L’homme providentiel au nom prédestiné est producteur, et venait alors de se faire remarquer pour son énergique et tonifiant travail sur Dr. Feelgood, l’album glam de l’été 1989 signé Mötley Crüe. Les cinq hommes s’enferment en studio, près de Los Angeles, à partir octobre 1990. Fini l’esbroufe ; l’épure, la mélodie et l’efficacité sont les mots d’ordre. À rebours des compositions complexes de leur disque précédent, les chansons doivent se faire une place à la radio.

Entre les murs lambrissés du studio et les magazines de charme, les premiers mois de cet effort tournent au carnage, et à l’incompréhension. Les métalleux turbulents ont la peau dure et ne se laissent pas apprivoiser par le producteur, qui prodigue tant bien que mal ses conseils à un mur revêche. La confection laborieuse de l’album progresse à pas de fourmis, ponctués par les mufleries des quatre gaillards. Bousculés dans leurs habitudes, les jeunes hommes sont invités à enregistrer ensemble et jouer de concert afin de reproduire l’atmosphère électrique de la scène. Peu habitués à l’exigence démesurée de leur nouvel associé, les Metallica commencent à regretter leur choix et regimbent. «Je dois préciser qu’à l’époque nous étions jeunes, naïfs, et on campait sur nos positions. Fallait pas déconner avec nous !», se remémore Lars Ulrich dix ans plus tard. «Ils se méfiaient de moi, confirme le souffre-douleur Bob Rock. Quand je faisais des commentaires sur leurs chansons, ils n’en tenaient pas compte et m’ignoraient complètement.»

Formellement intitulé Metallica, le cinquième album du groupe est plus connu sous le nom de Black Album en raison de sa pochette haute en couleur. Universal Music

Malgré tout, les briques élémentaires des premiers morceaux s’assemblent sous l’impulsion de Lars qui pense avoir identifié au moins plusieurs tubes en devenir dans les cartons du groupe. À partir d’une cassette bardée d’accords enregistrés en tournée, le batteur distingue un formidable riff de Kirk ; il l’appelle, lui demande de tripler la séquence initiale. L’intro percutante d’Enter Sandman est née. La ballade Nothing Else Matters, elle, fleurit à partir d’une improvisation privée de James Hetfield, qu’il souhaitait garder pour lui-même. Pas de bol, sa chanson douce est récupérée par ses camarades, se voit magnifiée d’une orchestration et devient l’un des singles les plus mémorables des années 1990. Le guitariste, plus habitué à mugir en féroce marin des hymnes frénétiques plutôt qu’à susurrer de touchantes complaintes, va jusqu’à suivre un cours accéléré de chant pour améliorer sa technique et prendre confiance en lui.

Moins brutales, et d’un tempo moins effréné que ce que proposent alors leurs rivaux les plus directs, les Megadeth et autres Slayer, les chansons de l’album gagnent en épaisseur harmonique et en mélodie. Le pachydermique Sad But True est pensé comme la chanson la plus heavy possible, tandis que Wherever I May Roam est l’occasion pour le quatuor d’incorporer quelques nappes d’instruments exotiques. La quatrième roue du bolide, le bassiste Jason Newsted, est aux anges. Bizuté puis brimé à son arrivée dans le groupe, en 1986, il s’en donne à cœur joie et multiplie les fioritures d’arrière-son. Consciencieux, il va jusqu’à jeter les bases du traditionnel morceau instrumental qui accompagne chaque album, avant d’apprendre qu’il s’agira plutôt d’une composition chantée. Ouverture oblige, les champions hargneux du heavy metal dérogent à leurs propres traditions. Comble de la trahison pour les fans les plus conservateurs, une seconde ballade – The Unforgiven – trouvera également sa place sur le disque.

Le heavy metal à son plus haut

«Cet album est un peu plus facile à écouter pour les personnes qui n’avaient jamais entendu Metallica auparavant», reconnaît volontiers James Hetfield dans les pages de Rolling Stone, en novembre 1991. La compétition était devenue rude. Depuis le milieu des années 1980, les musiques rock et le heavy metal triomphent en Occident ; crinières longues et moutonnantes, guitares luisantes, équipages de cuir, rivalités entre thrasheux rentre-dedans et glameux tapageurs… Plus rien de cela ne surprenait son monde en 1990. Même MTV aligne une émission populaire sur le métal ! Les Metallica partent à contre-courant, coupent leur Jack Daniel’s à l’eau et lèvent le pied. L’intuition de Bob Rock se confirme : il y avait bien un créneau, une synthèse, une fusion à opérer entre l’école de la violence et celle de la mélodie. «Ça n’a pas été une partie de plaisir. Je n’avais encore jamais participé à un disque aussi difficile», a, depuis, évoqué Lars Ulrich, qui s’était juré de ne plus revoir Bob Rock de son vivant. Ils retravailleront malgré tout ensemble sur une demi-dizaine de projets.

Composition, enregistrement, mixage et autres expérimentations s’accélèrent début 1991, alors que les musiciens découvrent avec fascination, sur le téléviseur du studio, les flashs infos de CNN sur la crise au Koweït et les images de la première guerre du Golfe. À la limite du burn-out, l’équipe s’offre une virée à Vancouver pour changer d’air – et de clubs de strip-tease. La production s’achève enfin en juin : quelque part entre les piles de Playboy et la Tempête du Désert a surgi l’étincelle. Acclamé de toutes parts, le Black Album s’est écoulé, depuis sa sortie, à plus de 30 millions d’exemplaires. Album de métal le plus vendu au monde, il est aussi un chant du cygne : dès le mois suivant, en septembre 1991, sortait Nevermind de Nirvana. L’ère du grunge, qui couvait en embuscade depuis Seattle, allait surgir avec fracas.



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