À Dharavi, bidonville de près d’un million d’habitants, rap et hip-hop font espérer une vie meilleure


Forts d’une mobilisation exemplaire face à la pandémie, les ados de cette ville dans la mégalopole de Bombay ont percé avec un clip pétri de résilience.

Kar Dikhaya a été un cri d’espoir. Enregistrée à l’été 2020 dans la banlieue tentaculaire de Bombay, en Inde, la chanson signifie «On l’a fait», en hindi. L’exploit chanté tient au contexte de sa réalisation, qui a vu une communauté indienne faire corps et relever le défi de la mobilisation face à la pandémie de Covid-19. Elle redouble aussi de sens par l’identité inattendue de ses acteurs et producteurs de fortune : une bande de jeunes habitants de Dharavi, le plus grand bidonville d’Inde. D’une fierté triomphante, et réalisé à l’aide de leurs téléphones portables, le clip de rap a reçu les éloges de nombreux professionnels et de vedettes internationales. Autant d’acclamations qui font, depuis, rayonner ces jeunes indiens épris de hip-hop.

«Au début, nous avions peur. Qu’allait-il nous arriver? Mais nous avons soutenu les médecins (…) maintenant c’est votre tour». Plus entraînante, et sans doute plus sincère, que la fanfaronnade de McFly et Carlito sur les gestes barrières, Kar Dikhaya évoque – à la fois en hindi et en tamoul – la lutte des jeunes contre la discrimination qui frappe le bidonville labyrinthique de Dharavi. Qui est leur quartier, leur maison. Systématiquement associée aux immondices et aux maladies, l’agglomération abrite environ un million de personnes dont la plupart vivent dans des taudis d’une seule pièce, sans sanitaires, obligeant à partager des toilettes communes. Acclamée par des célébrités comme le compositeur oscarisé A.R. Rahman, la chanson a braqué l’an passé les projecteurs sur les conditions de vie de Dharavi et sur l’admirable résilience de sa jeunesse.

Une académie rap pour changer la donne

Parmi la bande d’adolescents prêts à tout bousculer, Ayush Tegar Renuka, 16 ans, se dit «tellement fier» d’appartenir à cette communauté. «Le Dharavi que montrent les chaînes de télévision et le vrai Dharavi sont des lieux très différents», affirme celui qui a commencé à pratiquer le breakdance à l’académie de hip-hop Dharavi Dream Project il y a trois ans, à rebours des suppliques de sa mère qui craignait qu’il ne finisse à l’hôpital. Comme elle, de nombreux parents ont hésité à inscrire leurs enfants aux cours gratuits de l’académie, jugeant la pratique du hip-hop périlleuse, menaçante pour leur scolarité. Ou simplement inutile.

Dolly Rateshwar, 38 ans, cofondatrice du Dharavi Dream Project, avec le soutien de la startup Qyuki et du géant américain Universal Music Group, était déterminée à les faire changer d’avis. Au début, elle était anxieuse à l’idée de s’aventurer dans Dharavi mais les adolescents qu’elle y a rencontrés l’ont touchée. «J’ai été élevée dans une famille très conservatrice (…) J’ignorais qu’il y avait un monde plus grand que le mien, explique à l’AFP cette fille de prêtre hindou. Je craignais que ces gamins ne se perdent dans la vie parce qu’ils ignorent les opportunités s’offrant à eux.»

J’avais la confiance à zéro avant de commencer à rapper. L’académie a changé ma vie.

Joshua Joseph , dit MC Josh

L’école propose des cours gratuits de breakdance, de beatboxing et de rap à une vingtaine d’élèves. Le projet s’est rapidement développé, avec des jeunes comme Joshua Joseph – alias MC Josh – qui voit dans le hip-hop un moyen de faire entendre leurs voix. Si les rappeurs noirs américains ont pu dénoncer le racisme dont leur communauté est victime, dit-il, avec le hip-hop ces jeunes Indiens peuvent aussi dénoncer les inégalités criantes et les mauvais traitements infligés aux populations marginalisées en Inde. «J’avais la confiance à zéro avant de commencer à rapper, confie à l’AFP le jeune homme de 21 ans, l’académie a changé ma vie.»

«Mission Dharavi» contre le coronavirus

Avec l’irruption du coronavirus au printemps 2020, ses revenus se sont effondrés du jour au lendemain et un strict confinement a été imposé à Dharavi pendant plusieurs mois. Les autorités ont tout de suite mesuré le risque pour le bidonville et lancé la «Mission Dharavi», instaurant confinement obligatoire, assainissement strict des toilettes communes, «camps de la fièvre» pour le dépistage, salles de quarantaine, etc. Dharavi n’avait enregistré fin juin 2020 que 82 décès sur les 4500 recensés à Bombay. À l’instar du bidonville, le personnel de l’académie ne s’est pas laissé intimider par le virus et a dispensé les cours sur internet.

Un cours de breakdance sur les toits de Dharavi, en juillet 2021. Punit PARANJPE / AFP

Au fur et à mesure que la pandémie progressait, Dolly Rateshwar a compris que l’académie pouvait étendre sa portée et a diffusé sur Instagram une invitation à suivre ses cours. Elle a reçu 800 demandes dès les premières 24 heures. Un an plus tard, l’école dispense des cours via internet à 100 jeunes, dont la moitié est de Dharavi. Quelques centaines d’élèves occasionnels se connectent de partout en Inde et de l’étranger.

J’essaie aussi de leur parler d’autres carrières possibles dans l’industrie musicale, comme manager d’artistes, ou les réseaux sociaux. Je veux, par-dessus tout, qu’ils gardent la tête haute.

Dolly Rateshwar, cofondatrice du Dharavi Dream Project

En dépit de leur succès aussi remarquable qu’inattendu dans la lutte contre le Covid-19, les habitants du bidonville demeurent confrontés à la stigmatisation. Une situation qui ne décourage pas Dolly Rateshwar, dont le principal objectif de reste de faire entendre la voix de la jeunesse de Dharavi et de leur assurer des perspectives. «Évidemment, tout le monde veut devenir une superstar mais (…) j’essaie aussi de leur parler d’autres carrières possibles dans l’industrie musicale, comme manager d’artistes, ou les réseaux sociaux, dit-elle. Je veux, par-dessus tout, qu’ils gardent la tête haute.»

Pour l’enseignant Vikram Gaja Godakiya, l’académie représente bien plus qu’un salaire de base. «Les gens ont toujours été injustes envers Dharavi», estime ce jeune de 21 ans, soulignant que la pandémie a rendu les employeurs plus réticents encore à embaucher des habitants de bidonvilles. Lorsqu’il a commencé à faire du breakdance en cachette il y a neuf ans en regardant des vidéos sur YouTube, il n’aurait jamais imaginé en faire son métier. «Le breakdance a donné un sens à ma vie, assure-t-il, je veux que mes élèves comprennent qu’ils peuvent tout faire s’ils s’y donnent à 100%.»



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