Pendant la pandémie de Covid-19, les auteurs de science-fiction transformés en prophètes


Des magasins dévalisés, des rues désertes, des voyageurs masqués : depuis le début de la crise liée au Covid-19, nombre de Français ont eu le sentiment d’être soudainement projetés dans un univers de science-fiction. « La conjoncture sanitaire brassait un éventail thématique (épidémie, zoonose, confinement, contamination) et une culture visuelle (pénurie, embouteillages sans fin, port de masques) typiques de cette forme littéraire », constate l’historienne des arts et des sciences Fleur Hopkins-Loféron dans un travail réalisé pour la Fondation pour les sciences sociales.

Pendant la crise sanitaire, le cercle habituel des lecteurs de science-fiction s’est d’ailleurs élargi – comme si l’étrangeté du confinement nourrissait, selon le mot de l’écrivain Xavier Mauméjean, une « attraction involontaire et nécessaire » pour les littératures de l’imaginaire. Le confinement a poussé des amateurs de romans classiques à se tourner vers les fictions pandémiques et apocalyptiques, mais il a aussi nourri des vocations : en France comme à l’étranger, des écrivains amateurs ont profité de cette quarantaine forcée pour inventer des « corona fictions ».

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« Artisans de l’imaginaire »

Avec la crise, les auteurs de science-fiction ont, il est vrai, acquis le statut inédit de pythies. Déroutés par les événements, nombre de gouvernants, d’intellectuels et de journalistes ont fait de ces « artisans de l’imaginaire » des prophètes capables de deviner l’issue de la mystérieuse pandémie qui paralysait la planète. « Habituellement regardée comme de la culture populaire, cette littérature de divertissement est devenue, en quelques mois, un document à valeur prédictive au statut parfois quasi scientifique », observe Fleur Hopkins-Loféron.

Le ministère de la défense a ainsi demandé à une dizaine d’auteurs de science-fiction, parmi lesquels Xavier Mauméjean et François Schuiten, d’« imaginer le futur à horizon lointain ». Conseillé par des experts scientifiques et militaires, le groupe, appelé « Red Team », a, en décembre 2020, livré deux scénarios destinés à nourrir les réflexions stratégiques, opérationnelles, technologiques et organisationnelles des armées. « Les auteurs de science-fiction, qui sont plus imaginatifs que les instances de conseil, ont mis en récit ces projets comme des jeux de plateau ou des storyboards », explique Fleur Hopkins-Loféron.

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Mené main dans la main avec le ministère de la défense, cet exercice de prospective à l’horizon 2030-2060 a suscité des polémiques au sein des cercles de science-fiction. « Elle a été diversement reçue par le milieu du fandom” [communauté de fans], de tradition plutôt antimilitariste, poursuit l’historienne. La science-fiction doit-elle collaborer avec le gouvernement et, si oui, sous quelles formes ? Doit-on lui assigner un rôle utilitariste ? Ce rôle politique renvoie à un débat ancien, constitué dans le contexte antinucléaire des années 1970, qui place la science-fiction française plutôt à gauche. »



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