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« La France a du mal avec ses populations issues de l’immigration »


Sami Bouajila à l’hôtel Le Negresco, à Nice, le 27 avril 2022.

Eviter de prendre l’apéro avec un comédien qui s’apprête à monter sur scène. On le saura, désormais. Surtout quand l’artiste en question est un brin sauvage, prend les choses à cœur, et que ce qui l’attend n’est pas vraiment de la gaudriole. Lorsqu’on retrouve Sami Bouajila au bar du Negresco, institution kitscho-chic de la promenade des Anglais, à Nice, il fait le job, poli, souriant. Pourtant, on sent bien qu’on n’arrive pas au bon moment. D’habitude, à cette heure-là, il reste au calme dans sa chambre d’hôtel avant de prendre la route pour le Théâtre Anthéa d’Antibes, qui l’accueille une nouvelle fois, et jusqu’au 14 mai, après deux reports dus au Covid-19. L’apéro, il n’a rien contre, il est même plutôt pour, en temps normal. Mais chez lui, le week-end, avec des amis autour d’une bonne bouteille de vin rouge nature. « J’aime ce moment convivial où l’on se grise, où les barrières se repoussent. » « Sans excès », ajoute-t-il, mais ça, on l’avait deviné. Avec nous, ça sera Coca Zero on the rocks et concentration maximale, comme pour en finir au plus vite.

« J’ai joué un mort dans un épisode de “Navarro”, on me sortait du frigo, ma mère ne s’en est jamais remise »

Quelques heures plus tard, en le voyant jouer dans Disgrâce, une pièce d’Ayad Akhtar subtilement mise en scène par Daniel Benoin, on comprendra mieux la pression. Il y incarne Amir, un avocat marié à une artiste juive new-yorkaise, que les attentats du 11 septembre 2001 viennent percuter dans sa vie et ses illusions. Ce « musulman apostat », comme se définit le personnage, se voit soupçonné de défendre le terrorisme. Accablé par la haine de l’Autre, il ne trouvera une forme de rédemption qu’après avoir été le pire de lui-même, sacrifiant au passage sa réputation, ses amis et son couple. Un texte choc, complexe et puissant qui interroge et laisse ce public du sud-est de la France un tantinet flottant. Un choix osé en cette période où les questions de l’islam et de l’immigration ont été faisandées pendant des mois par le candidat d’extrême droite à la présidentielle Eric Zemmour. « Rien n’a changé depuis 2001, ce propos est toujours d’une actualité brûlante, soupire Sami Bouajila, sourd aux babillages des touristes qui, derrière lui, trinquent à coups de cocktails multicolores. Des Amir, il y en a plein, des hommes écrasés de douleur et de haine qui se renient. » On pressent que ça résonne costaud.

« La France a du mal avec ses populations issues de l’immigration »

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Le comédien, cheveux blancs coupés ras, pantalon clair et chemise marine, classe et décontract à la fois, est né il y a cinquante-cinq ans dans l’Isère de parents tunisiens. Un fils d’immigrés comme des centaines de milliers d’autres, qui a grandi à une époque où l’on pouvait encore croire que toute cette histoire entre la France et ses anciennes colonies pouvait bien se finir, où les mots « République » et « intégration » sonnaient comme des promesses d’harmonie, où l’on pouvait rêver d’une diversité heureuse et fière.

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