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l’art de passer à côté de la vie


« Mon pauvre lapin », de César Morgiewicz, Gallimard, 240 p., 19 €, numérique 14 €.

L’enfer, c’est vraiment les autres. On s’en aperçoit vite. Ça commence dès la maternelle. Le malheureux qui ne sait pas qui est Bob l’Eponge se retrouve vite mis à l’écart de la cour de récréation. Et puis ça continue. Les jeux vidéo, les goûters d’anniversaire, Disneyland, les « soirées », les sorties en boîte de nuit. En primaire, au collège, au lycée, à la fac (heureusement, aujourd’hui il n’y a plus de service militaire), la tyrannie ne cesse jamais. Il faut être comme tout le monde ou bien devoir assumer de se retrouver tout seul. A moins de faire semblant. Mon pauvre lapin est la chronique intime de ce périlleux exercice. Difficile de ressembler à ce que l’on n’est pas. Depuis vingt-cinq ans, son âge, César Morgiewicz, l’auteur-narrateur de ce premier roman, avance sur un fil. Entre les mensonges, les omissions, les histoires qu’il se raconte et l’implacable réalité quotidienne, il commence à se prendre sacrément les pieds. Combien de temps peut-on rêver sa vie sans passer à côté ?

Il est à Key West, en Floride, à bronzer sur la terrasse de la maison de sa grand-mère. La vieille dame y « hiberne la moitié de l’année ». Cette fois-ci, il est allé la rejoindre dans sa villégiature. César s’est décidé à partir après avoir raté le concours d’entrée à l’ENA et s’être « enfui » de Sciences Po alors même qu’il s’était réinscrit pour une nouvelle session. Il n’y est jamais retourné. Voilà qui, pour l’instant, met fin à des études et des projets pour le moins disparates. Il s’est successivement vu historien, diplomate, ou espion, là, c’était haut fonctionnaire, mais à chaque fois il s’est trouvé quelque chose pour se mettre en travers de sa vocation du moment. « Oui, viens un peu au soleil, on va se consoler tous les deux. » Lui, ce qu’il compte faire là-bas, c’est écrire, et écrire « pour de bon ». Encore une passade ? Pas vraiment. Il s’y met avec obstination. Et il va avoir du temps devant lui. Nous sommes fin février 2020. Quinze jours plus tard, à cause de la pandémie de Covid, les Etats-Unis ferment leurs frontières.

Etouffante et charivarique affection familiale

Mon pauvre lapin pourrait aussi s’appeler « La confession d’un enfant “à côté” du siècle », tant le pauvre César est mal à l’aise avec ses contemporains. Petit garçon, ce qu’il aime, c’est dessiner les cartes de villes imaginaires et s’y perdre. Il sait par cœur le nom des capitales de tous les pays du monde. Et par cœur aussi le réseau entier du métro parisien. Pas d’amis ? Il les invente. Comme il s’invente des « copines ». Comme il s’imagine, plus tard, tomber amoureux. Mais face à des filles qui lui font peur, son seul désir est d’avoir du désir. Pas facile dans ces conditions de perdre son pucelage. Quant à la famille, et son étouffante et charivarique affection, elle mériterait qu’un psychanalyste s’y intéresse de près. César traîne avec lui son angoisse compagne, son hypocondrie et ses tics. Tout l’effraie. Surtout les autres.

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