La santé, parent pauvre des budgets publics en Inde


Une deuxième vague de Covid-19 submerge l’Inde depuis début avril en provoquant des situations insoutenables, entre appels désespérés de malades à la recherche d’oxygène, décès de patients à la porte d’hôpitaux saturés et sites de crémations brûlant jour et nuit. Si les hôpitaux urbains font difficilement face à l’afflux massif de patients, la situation s’annonce pire dans les régions rurales, où le réseau de santé manque encore plus de médecins et d’équipements.

L’impuissance des structures médicales indiennes face à l’actuelle flambée épidémique résulte d’abord de l’imprévoyance du gouvernement. Informé de l’imminence d’une deuxième vague, il n’a ni restreint les activités – autorisant même de grands rassemblements sportifs, électoraux et religieux – ni équipé les hôpitaux des lits et de l’oxygène nécessaires. Il a aussi exporté plus de 66 millions de doses de vaccins anti-Covid au printemps, avant de devoir changer d’avis en urgence, pour vacciner sa propre population.

Cette impréparation ne doit pas masquer la cause profonde de la pénurie de lits et de respirateurs : depuis des décennies, la santé publique est le parent pauvre des budgets publics indiens. De 1990 à 2010, les dépenses de santé ont stagné entre 0,9 % et 1,2 % du produit intérieur brut (PIB) et leur niveau n’a sensiblement pas évolué depuis. Il est actuellement de 1,2 %, l’un des plus bas au monde.

Au bonheur du privé

En proie à un manque chronique d’équipements et de personnel, le réseau public de dispensaires, de centres de santé et d’hôpitaux couvre donc mal les besoins du pays et n’offre qu’un niveau insuffisant de soins. Sa vulnérabilité en cas de crise majeure oblige aujourd’hui l’Inde à solliciter l’aide matérielle d’autres pays, surtout des respirateurs et de l’oxygène, pour lutter contre la deuxième vague.

En dépit de ses faibles moyens, l’hôpital public accueille l’essentiel des malades sévères du Covid-19 : l’hôpital privé n’a, lui, assuré que moins de 10 % des soins intensifs requis par l’épidémie. Il est pourtant devenu majoritaire – il regroupe les deux tiers des lits d’hospitalisation du pays – et dispose d’équipements de pointe. Mais ses tarifs le rendent hors de portée de la plupart des Indiens. Cette inégalité dans la prise en charge a d’ailleurs incité plusieurs Etats indiens, débordés par la deuxième vague, à y réquisitionner des lits.

Le secteur médical privé bénéficie d’une croissance élevée (+ 16 % par an en moyenne) depuis deux décennies, mais il n’a comblé que partiellement les carences de l’offre de santé dans un pays de 1,4 milliard d’habitants: au total, l’Inde ne compte que 5 lits d’hospitalisation pour 10 000 personnes et ne figure qu’au 155e rang sur 167 pays pour l’équipement médical.

Ce secteur a aussi enraciné les inégalités d’accès aux soins, puisqu’il ne bénéficie qu’aux catégories aisées, dans un pays où les deux tiers des frais médicaux restent à la charge du patient et où seuls 37 % des Indiens ont une forme d’assurance santé. Se soigner est d’ailleurs une fréquente source d’endettement : 63 millions d’Indiens s’appauvrissent chaque année pour payer leurs traitements.

Un coûteux manque d’investissement

Ce contexte pousse de plus en plus d’Indiens à faire appel à la solidarité : le site de financement participatif médical Ketto, notamment, regroupe des milliers de demandes de familles ayant besoin de payer des soins. Et depuis l’émergence du Covid-19, il accueille des opérations de soutien aux hôpitaux : la star du cricket Sachin Tendulkar vient ainsi de verser 10 millions de roupies (112 200 euros) à la « Mission oxygène », soulignant en creux les besoins urgents des services de santé.

Plus étonnant, les pouvoirs publics eux-mêmes misent sur la générosité : la plupart des Etats de l’Inde ainsi que le gouvernement central appellent particuliers et entreprises à abonder une trentaine de fonds d’aide, qui rendent d’autant plus criante l’insuffisance des budgets alloués aux hôpitaux.

Croissance économique ne signifie pas développement : l’Inde a beau être une puissance économique, ses infrastructures restent vulnérables, faute d’investissement public

La brutalité avec laquelle le coronavirus a mis à genoux le système de santé indien prouve d’ailleurs, s’il le fallait, que croissance économique ne signifie pas développement : l’Inde a beau être une puissance économique, ses infrastructures restent vulnérables, faute d’investissement public.

Cette crise démontre surtout qu’économiser sur les dépenses de santé n’est jamais sans conséquences. Quand un service public fonctionne mal, la population en paie le prix, même en dehors des périodes d’urgence. Et le prix le plus élevé est payé par les plus pauvres.

Le cas de l’Inde n’est pas unique. Partout dans le monde, quels que soient les pays et leur niveau de développement, des centaines de milliers de décès dus au Covid-19 auraient pu être évités si les hôpitaux publics avaient eu davantage de moyens. Cette crise sanitaire mondiale suffira-t-elle à faire réfléchir les gestionnaires qui planifient déjà les futures coupes budgétaires des infrastructures publiques ? Il est malheureusement permis d’en douter.





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