Le sixime pouvoir – AgoraVox le mdia citoyen


La science n’est-elle pas politique ? N’est-elle pas une idéologie comme une autre, tel que le droit par exemple ? Ne pourrait-elle pas être perçue comme un sixième pouvoir étatique ? Et si tel est le cas, est-elle alors démocratique ? Voici quelques éléments de réponse à des questions d’actualité.

Le mot science peut se définir dans un sens premier comme la « somme de connaissances qu’un individu possède ou peut acquérir par l’étude, la réflexion ou l’expérience », ou dans un sens second, comme « ensemble structuré de connaissances qui se rapportent à des faits obéissant à des lois objectives (ou considérés comme tels) et dont la mise au point exige systématisation et méthode ».

Mais ce sens second pose problème. Tout d’abord, parce que des philosophes des sciences telles que Jean-Claude Passeron et Karl Popper, ne sont pas d’accord sur la manière de définir un énoncé scientifique et donc a fortiori une loi scientifique. Ensuite, parce que pour Paul Feyerabend, autre philosophe des sciences, la méthode et la systématisation ne représentent pas des critères pertinents pour définir ce qui fait science.

En attendant que les philosophes se mettent d’accord, il est donc possible d’en revenir au sens premier du mot science et de dire que toute personne qui produit ou partage de la connaissance pratique la science. Cette façon de voir les choses a en outre l’avantage de concevoir la science de manière démocratique puisque son activité est dès lors accessible à tous.

Cependant, et notamment en raison d’une méthode pourtant soumise à débat, la science fut accaparée par les universités, instituts d’enseignement supérieur, laboratoires et autres institutions de ce type souvent reconnaissables par leurs prétentions à l’excellence. Mais une excellence relative toute fois lorsqu’on apprend que les universités « perdent le nord », que certaine thèse de doctorat sont annulée pour cause de plagiat, et que l’université est sujette à une dérive :

« On peut alors parler de dérives pour les universités, qui mettent en péril les modes de travail des universitaires et des personnels académiques en général. Sous ces coups de boutoir, les universités se liquéfient, elles se bureaucratisent, entrent stérilement dans un esprit de compétition mal placé, de sorte qu’un sentiment d’aliénation professionnelle s’empare de plus en plus des personnels, chacun se sentant dépossédé de son outil de travail et perdant progressivement le pouvoir de définir le sens des missions de l’université. Ces dérives sont lourdes de conséquence et la qualité de la recherche et du service rendu aux étudiants ne peut que s’en ressentir. »

Mais d’où pourrait provenir ces dérives, si ce n’est que d’un manquement éthique ? Car on a tendance à oublier que derrière le code de déontologie et l’épistémologie, de la science se trouve l’éthique, qui repose à son tour sur une réflexion idéologique première et fondamentale qu’est la philosophie politique ou la religion.

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Francois Rabelais
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Lorsque François Rabelais faisait écrire par la main de Gargantua une lettre à son fils Pantagruel pour le mettre en garde sur le fait que « selon le sage Salomon, Sapience nentre point en ame malivole, et science sans conscience nest que ruyne de lame. » il faisait en effet référence à l’idée de « servir, aymer, et craindre dieu et en luy mettre toutes tes pensees, et tout ton espoir ».

En France, la religion qui depuis toujours est en relation avec la science, fut écartée des affaires de l’état suite à sa sécularisation. Mais une fois la laïcité établie, il est fort probable que l’idéologie ecclésiastique favorable au maintien des avantages politiques et économiques d’une certaine classe trouva refuge en science.

Dans l’ouvrage Les chiens de garde publier en 1932, soit moins de 30 ans après la loi de séparation des Églises de l’État en France, Paul Nizan accusait en effet les philosophes, ces personnes qui en science traitent des questions proches du religieux, d’avoir « trahi les hommes pour la bourgeoisie ».

Soixante-cinq ans plus tard dans un ouvrage intitulé cette fois Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi accusa pour sa part le journalisme d’être perverti dans « une société de cour et d’argent, en se transformant en machine à propagande de la pensée de marché ».

Quinze ans plus tard enfin, chiens de garde anciens et nouveaux se retrouvent dans un nouvel ouvrage titré Les marchands de doute dans lequel Naomi Oreskes, Erik M. Conway et Jacques Treiner dénoncent cette fois une certaine connivence entre « experts indépendants » et « médias naïfs ou complaisants  » dans le but de troubler délibérément les débats et d’atteindre l’opinion publique sur des sujets aussi importants que le tabagisme et le réchauffement climatique.

L’histoire semble donc indiquer qu’au-delà du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif, et du pouvoir judiciaire reconnu par Montesquieu et complété ensuite par un quatrième pouvoir (la presse et les médias) et un cinquième pouvoir (système économique), il existe en fin de compte un « sixième pouvoir » localisé cette fois dans la science et plus précisément dans le milieu scientifique que représente de nos jours les « experts » issu des universités. Et comme l’écrivait Paul Feyerabend :

« Ainsi, la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre. C’est l’une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure. La science est indiscrète, bruyante insolente ; elle n’est essentiellement supérieure qu’aux yeux de ceux qui ont opté pour une certaine idéologie, ou qui l’ont accepté sans avoir jamais étudié ses avantages et ses limites. Et comme c’est à chaque individu d’accepter ou de rejeter des idéologies, il s’ensuit que la séparation de l’État et de l’Église doit être complétée par la séparation de l’État et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. Une telle séparation est sans doute notre seule chance d’atteindre l’humanité dont nous sommes capables, mais sans l’avoir jamais pleinement réalisée. »

Or, il se fait qu’au cours de la pandémie de Covid-19, la promiscuité entre la science et l’état n’aura jamais été aussi grande, dans un contexte de droit d’exception abusif parfois, comme l’aura démontré la condamnation de l’état Belge par le tribunal de première instance de Bruxelles.

Certains diront que la gravité de la situation justifie l’immixtion de la science dans les prises de décisions politiques. Mais si tel est le cas, il faut alors admettre que c’est le principe de démocratie qui entre en jeux, puisque la science jusqu’à ce jour n’est pas un espace démocratique.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder combien coûte un parcours d’étude supérieur, ou encore de vérifier que le premier paragraphe de l’article 26 de la Déclaration des Droits de l’Homme selon lequel « l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite », et de s’apercevoir ensuite, qu’il n’est ni repris par la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme, ni par la Convention américaine relative aux droits de l’homme, ni même par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

Au sein des nations dites démocratiques, la science, en tant que sixième pouvoir, devrait donc, elle aussi, être démocratique, ou dans le cas contraire, elle devrait être tenue à distance des décisions étatiques tout comme le fut l’église en son temps.





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