L’conomie venir – AgoraVox le mdia citoyen


Livre de dialogue entre Gaël Giraud et Felwine Sarr, préface d’Alain Supiot, aux Éditions Les Liens qui libèrent. 192 pages. 16 euros.

L'conomie venir - AgoraVox le mdia citoyen

Ce livre divague et disperse souvent son sujet aux quatre coins de la planète. Conversations écrites (il n’en a pas le ton, il est même souvent très référencé), il suit la mobilité de l’échange libre et construit son objet au fil des mots, objet qui roule et se fabrique ainsi, en roulant. Le tracé de ma recension ne suit pas les mêmes méandres.

Il s’agit d’aérer l’économie classique, d’en déterrer les fondations et de tenter de poser les prémices d’une économie post-covid sur des bases plus larges et plus diverses. L’homo œconomicus, rationnel exclusif, qui sait ce qu’il veut, n’a ni passion ni compassion, fait ce qu’il faut pour obtenir ce qu’il veut et l’obtient, cet homo œconomicus qui git tapi sous les analyses économiques et dont les économistes ne parlent que rarement, quand on les interroge à ce sujet, doit être sorti du « placard » et remplacé par la variété des représentations mentales humaines qui courent, vives et alertes dans tous les peuples. Adam Smith qui a donné l’image de la main invisible pour valider le libéralisme n’a pas vu cette main parce qu’elle était noire : il a théorisé l’économie avec des commerçants écossais dont la prospérité venait essentiellement de l’esclavage (Chapitre 8). L’économie est devenue gestion, gestions des stocks et des flux, tous les domaines étant traités avec la même indifférence à leurs caractéristiques et intérêts réels. La faiblesse de cette organisation économique s’est vue en France dans l’absence de vaccins, de tests à propos du coronavirus. Le vaccin doit être pensé comme un « commun », dans une recherche d’attentions aux « communs ». Nous sommes condamnés à l’hospitalité cosmopolite, de par la finitude de notre espace, dans un universalisme « itératif ».

Le paysage à parcourir est vaste, chacun le voit de sa fenêtre et a tendance à prendre ce point de vue (autant l’endroit d’où il voit et ce qu’il y voit) pour la totalité du monde. Les religions tiennent une grande place dans ce dialogue rapporté : Gaël Giraud est prêtre et réécrit fréquemment ce qui est dans le débat à un moment donné dans les préceptes chrétiens. Felwine Sarr le fait pour la religion musulmane (beaucoup moins, hormis le (petit) djihad, la lutte contre soi). La recherche du point de vue qui contiendrait tous les points de vue ne se fait pas facilement. La multiplication du « je et du tu » n’est déjà pas si mal, car ce livre pose, dans son principe créateur, le problème dont il parle et y apporte sa solution : comment créer un espace commun de fécondité des paroles qui ouvre l’imaginaire et puisse réensemencer « l’institution imaginaire de la société » (Castoriadis).

L’économie manque d’eschatologie, de but transcendant et exaltant. Le mythe du progrès n’est plus tenable. Nous voyons bien que la consommation excessive des produits de la terre apporte des dégâts déjà là et d’autres que l’on voit venir. Il eut fallu que l’humanité se considère non comme propriétaire de la nature mais comme « vicaire », locataire, ayant le but de la laisser en l’état, voire de l’améliorer, que l’humanité se mette dans une obligation d’autolimitation. Une des solutions mises en place localement (Nouvelle Zélande, Amérique latine) est de constituer des écosystème en entité juridique, défendue par des collectifs inclus ou riverains. Ces expériences sont intéressantes mais la multiplication des sujets de droit pourrait aboutir à un embouteillage des tribunaux. Le libéralisme, c’est-à-dire, l’abusus du « propriétaire », s’accommode très bien de cette extension du droit.

Les rapports à la nature sont aussi divers que sont diverses les langues et les cultures. Descola en a fait un tableau, qui, au fond, reste un tableau d’Occidental (naturaliste) : l’animisme, différences des corps et mêmes types d’âmes ; le totémisme, continuité matérielle et morale entre humains et non-humains ; l’analogisme, mêmes éléments dans les êtres vivants avec des correspondances ; le naturalisme, continuités matérielles, mêmes atomes mais la culture sépare absolument les hommes des autres.

Nombre d’expériences d’utopies locales sont notées (Chapitre 17), les gilets jaunes, l’occupation de places, nuit debout témoignent d’une inventivité des réactions et des modes de lutte. Le présent n’est pas déterminé et nous avons la possibilité (voir Kant troisième Critique de la faculté de juger) « d’investir d’intentionnalité un avenir qui ne nous appartient pas et (…) qui est une promesse heureuse. » On détermine les causalités ex-post mais dans le sens réel, l’uchronie est devant nous. Cela s’oppose au paradigme de l’économie néoclassique qui « écrit » l’avenir sans bifurcation possible par cette idée de l’homo œconomicus qui fait converger toutes les décisions vers un but rationnel d’optimisation sans utopie latérale ou oppositionnelle. On en arrive à promouvoir le remplacement de l’homme par « l’intelligence artificielle », les robots…

Il nous faudrait, au contraire, une économie symbiotique (Isabelle Delanoye), qui intègre les coûts environnementaux et l’émission d’oxyde de carbone. Et une économie qui soit aussi une économie de l’être et non seulement une économie de capitalisation, d’accumulation des objets censés apporter le bien-être. Pour cela, ouvrir la parole au quatre vents vivants qui disent une myriade de façon d’être au monde et le désir d’y être tous accueillis également.





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