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Une balance nomme Protasevitch, – AgoraVox le mdia citoyen


 

C’est une bien embêtante affaire pour la Lituanie et pour la Pologne qui a ruisselé sur les autres pays de l’Union européenne. Ils se seraient bien passés d’une aggravation de la crise diplomatique avec leur voisin avec qui ils étaient justement en délicatesse et dont ils avaient récemment, avec l’appui d’agences occidentales, essayé d’inverser le résultat de l’élection présidentielle. Cette affaire ruine tout espoir de voir la Biélorussie rompre avec l’ennemi désigné par l’Occident, à savoir la Russie de Vladimir Poutine.

 


Une balance nomme Protasevitch, - AgoraVox le mdia citoyen

Grâce à une ruse liée à une menace d’attentat, un avion de Ryanair ayant à son bord un jeune dissident biélorusse, un peu aventurier et un peu néo-nazi, du nom de Roman Protasevitch a été contraint suivant les règles de sécurité de la navigation aérienne à atterrir à Minsk où ce dernier a été arrêté.

 


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Photos prises au Donbass provenant du smartphone de Roman Protasevitch.

 

Avant les élections présidentielles d’août 2020, la Biélorussie d’Alexandre Loukatchenko était tiraillée entre l’Est et l’Ouest. La bourgeoisie aisée des grandes villes ainsi que leurs enfants étudiant majoritairement en UE penchaient vers un rapprochement avec l’UE via la Pologne et les Pays baltes. i Une partie de l’ouest catholique du pays, celle qui un jour avait appartenu à la Pologne, était aussi tentée par cette approche.

Globalement, l’armée, les forces de l’ordre, les paysans, les ouvriers et les retraités qui représentent la majorité de la population biélorusse n’étaient pas tentés par le Partenariat oriental. Vu la situation désastreuse en Ukraine, c’était pour eux l’exemple à ne pas suivre.

 

La Biélorussie avait un niveau de vie équivalent, peut-être un peu inférieur, à celui de la Russie avec une moindre pauvreté (5,6 % de la population au lieu de 12 %) et tout le monde avait conscience qu’il y avait beaucoup à perdre.

Le pays avait su préserver les avantages sociaux de l’ère soviétique tout en s’ouvrant à l’économie de marché pour presque tous les secteurs. ii Les secteurs clés restant sous le contrôle de l’État avec des hommes de confiance à leur tête.

Le pays a su éviter le pillage économique à l’inverse de la Russie ou de l’Ukraine où des oligarques ont réussi à mettre la main sur tous les joyaux industriels hérités de l’Union soviétique.

Alexandre Loukatchenko a aussi repoussé jusqu’à présent la pression de la Russie dont les oligarques se seraient bien emparés des florissantes entreprises d’État.

La crise de 2020 a très peu impacté l’économie du pays. Ni la crise de la COVID ni les manifestations massives n’ont arrêté le travail dans les fermes et dans les usines. Le PIB a reculé d’environ 1,1 % en 2020, ce qui est un des taux les plus bas du monde.

Avec une dette souveraine de 46% du PIB, la Biélorussie est un des pays européens les mieux gérés.

 

Tout le monde ne soutenait cependant pas le « Vieil Homme » iii en Biélorussie. Il y a l’usure du pouvoir mais pas que !

Dans la perspective d’un rapprochement avec l’Occident suite à la signature du Partenariat oriental, Alexandre Loukatchenko a commis l’erreur d’accepter l’installation d’ONG occidentales dans son pays. Celles-ci ne se contentèrent pas que de veiller au respect des droits de l’homme et des valeurs et normes européennes. Elles se chargèrent d’un travail de sape contre les systèmes politique et économique (entreprises d’État) que les Occidentaux estimaient être un reliquat du communisme.

Elles facilitèrent le développement de blogs hostiles au pouvoir en promouvant la liberté d’expression avec par exemple le site du YouTubeur Sergueï Tikhanovski iv qui voulait se présenter à la présidentielle de 2020.

Parallèlement aux ONG, Alexandre Loukatchenko ne s’est pas opposé à l’ouverture d’écoles privées financées par des fonds occidentaux. On y dispensait des cours de droits européen et international et aussi les règles libérales du marché. Ces écoles recevaient des conférenciers étrangers et les étudiants étaient invités à faire des stages en Occident. En bref, il s’agissait de former une nouvelle élite biélorusse pro-occidentale.

Sept ans après l’Euromaïdan, certains pensaient que l’heure du départ d’Alexandre Loukatchenko était venue et ils ont déclenché des manifestations massives dans le pays pour contester le résultat des élections présidentielles.

Ce que ces déclencheurs de désordre avaient mal évalué, c’est que les Ukrainiens en 2013 rejetaient massivement toutes leurs élites politiques alors que le président biélorusse gardait un fort soutien populaire à l’intérieur des secteurs clés du pays. De plus, la Biélorussie a des services de renseignements efficients et des forces de sécurité fidèles.

Les manifestations se sont finalement éteintes avant l’hiver 2020 mais le feu couvait encore toujours sous les cendres.

 

On ne saura pas avant longtemps si c’est un coup du hasard ou si c’est un coup monté par les services secrets biélorusses (cent fois plus probable) mais un des principaux instigateurs v des manifestations de 2020 est tombé dans les mains de la police biélorusse. Son avion s’est retrouvé à Minsk et Roman Protasevitch était à bord avec un précieux ordinateur, un smartphone et une petite amie qui ne semble pas être une oie blanche malgré son joli minois.

 

Après un moment de surprise, l’opposition biélorusse en exil et ses soutiens politiques et financiers occidentaux ont réagi à la détention de leur protégé avec une maladresse déconcertante.

Selon eux, Roman Protasevitch aurait été battu, torturé… Alexandre Loukatchenko serait même personnellement descendu dans la chambre de torture pour soutirer des aveux à un journaliste innocent.

Si ce n’était pas tragique, ce serait comique. Il y a malheureusement encore trop de personnes crédules prête à avaler ce genre de couleuvre et je trouve qu’une telle crédulité massive est désolante et même inquiétante vu que ce n’est pas le seul exemple d’implication de médias mainstrean dans des affirmations aussi infondées.

 

J’ai personnellement regardé la première interview de Roman Protasevitch avec un journaliste biélorusse. Il était mal à l’aise, stressé et il semblait inquiet. La mise en scène de l’interview était lugubre. Un face-à-face sans arrière-plan mais il est évident que les agents de sécurité biélorusses ne devaient pas être loin derrière la caméra.

 

http://www.youtube.com/watch?v=nyT6TSVQyLU

Roman Protasevitch lors de sa première interview.

 

Roman Protasevitch était tout différent lors de sa deuxième apparition devant la presse. Il était détendu, souriant et il plaisantait souvent. Il a même proposé à un journaliste qui l’interrogeait sur de supposés sévices de se faire examiner par un médecin neutre pour mettre fin aux rumeurs. L’interview était en marge d’une conférence de presse donnée par les autorités biélorusses. Les diplomates occidentaux ainsi que les journalistes anglo-saxons ont quitté la salle quand Roman Protasevitch est venu s’asseoir à l’extrême droite de la table.

Cela fait partie de la conception actuelle du journalisme. On ne parle pas d’événements qui contredisent le storytelling officiel mais malheureusement pour eux, les faits ne cessent pas d’exister parce qu’on les ignore.

 

Conférence de presse avec Roman Protasevitch.

 

Alors, que s’est-il passé pour que Roman Protasevitch collabore avec les autorités biélorusses. ?

 

La vérité est bien plus prosaïque. Elle tient dans une technique classique que tous les services policiers connaissent : cela s’appelle « Good cop, Bad cop ». vi

 

La première interview avait lieu quelques jours après son arrestation. Le(s) mauvais flic(s) lui a (ont) dit ce qui l’attend pour ses actions au sein de sa chaîne « Telegram Nexta ». Il sera accusé de terrorisme et de haute trahison. Il risque la peine de prison maximum en régime sévère voire la condamnation à mort vu que la Biélorussie est le seul pays d’Europe à encore l’appliquer. On lui a fait aussi savoir qu’il risque d’être livré à la République populaire de Lougansk pour être (rudement) interrogé sur ses activités au sein du bataillon néo-nazi Azov. Je ne sais pas ce qu’il a pu faire avec ces fanatiques mais j’imagine que ce ne sont pas de jolies choses. Lors de cette première interview, il a d’ailleurs craqué lorsque le journaliste a évoqué ce moment de sa vie.

L’instinct de survie lui a fait comprendre qu’il ne sert à rien de jouer le héro avec un régime aussi déterminé que celui d’Alexandre Loukatchenko.

Quand il fut mûr pour collaborer, il passa dans les mains du(des) bon(s) flic(s).

On lui a fait comprendre qu’il devra purger une peine mais que s’il collabore pleinement et s’il formule des regrets, cette peine pourra être réduite et même éventuellement n’être que symbolique.

Roman Protasevitch a alors donné tous les mots de passe de son ordinateur, de son Smartphone, a livré tous les noms d’opposants dont il se souvenait et a parlé de leurs rôles dans la tentative de renversement de régime de 2020.

On voyait manifestement qu’il était heureux d’avoir soulagé sa conscience lors de sa deuxième interview. C’était même pathétique de le voir répondre calmement aux questions alors qu’en Occident, on hurlait aux aveux extirpés par la torture.

Je dirais que je comprends qu’à 26 ans, on a d’autre rêves que de finir ses jours en prison.

Il faut aussi dire qu’il n’était pas du tout prévu que Roman Protasevitch tombe un jour dans les mains des services spéciaux biélorusses. N’importe quel agent professionnel est préparé à être arrêté et sait ce qu’il doit faire et peut dire et surtout ne pas dire.

En Pologne, le lieu du siège de Telegram Nexta, il était sous protection policière. Il en était de même lors de ses déplacements. Il est évident que Roman Protasevitch ne comprend pas comment il a pu tomber dans la gueule du loup et il doit se dire que sa sécurité n’a pas été vraiment prise au sérieux.

 


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                                       Sofia Sapega.

 

Sofia Sapega, c’est le nom de sa petite amie, fréquentait une de ces écoles fondées par des associations occidentales dans le but de former une élite pro-occidentale. Cette école avait d’abord ouvert ses portes en Biélorussie mais sa licence lui avait ensuite été retirée.

Elle s’est alors délocalisée en Lituanie et elle recevait là des étudiants russes et biélorusses.

Il est difficile de croire que Sofia Sapega était apolitique car rien que fréquenter cette école est un acte politique.

Elle a reconnu avoir tenu un rôle abject dans les événements de 2020. Elle a mis en ligne sur la chaîne Telegram extrémiste « Livre noir » les noms des agents des forces de l’ordre et de leurs familles qu’on lui communiquait.

Souvenons-nous de l’émoi quand le nom d’un agent des forces de l’ordre avait été écrit sur les murs dans une banlieue en France ! Il s’agissait en Biélorussie de milliers de policiers et de leur famille dont les noms et adresses ont été divulgués.

Sofia Sapega est russe et c’est semble-t-il suite à la visite d’un membre du consulat de Russie qu’elle a commencé à parler. On lui a dit que le consulat va s’occuper de son cas et en attendant, on lui a conseillé de pleinement collaborer avec la police biélorusse.

 

Les deux révolutionnaires en herbe ont dû pleinement collaborer et il n’y a plus grand-chose à en tirer. Ils ont tous deux été mis en résidence surveillée (séparément) en attendant leur procès.

Une résidence surveillée assez libre vu qu’il y a des photos qui attestent qu’ils se sont promenés ensemble dans un parc.

 


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Roman et Sofia en promenade dans un parc à Minsk il y a quelques jours.

 

Avant de conclure, je voudrais faire un bref commentaire sur la valeur des témoignages de Roman Protasevitch et de Sofia Sapega. J’entends dire que ce ne sont pas des déclarations spontanées vu qu’elles ont été faites avec une menace de longue incarcération et de ce fait, elles ne peuvent être retenues.

Si on suit cette logique, aucun témoignage de repenti de la mafia sicilienne n’est valable. Aux États-Unis, il en est de même dans les tribunaux où un accusé peut négocier un aménagement de sa peine s’il plaide coupable.

 

Les autorités biélorusses ont maintenant une montagne de renseignements à trier, à classer et à exploiter. Il y a gros à parier que ces renseignements seront partagés avec les autorités russes.

Les opposants réfugiés en Occident vont bien hésiter et bien évaluer leurs responsabilités dans les événements de 2020 avant de revenir en Biélorussie. Il y a des preuves d’implications d’éléments étrangers dans l’organisation des manifestations de 2020 dans les mains des autorités biélorusses.

C’est aussi une épée de Damoclès au-dessus de la tête de ceux qui ont collaboré avec l’opposition en dissidence en Biélorussie même et notamment sur le ou les fonctionnaires qui ont transmis les listes de noms de policiers. Il y a une vaste enquête en cours pour le ou les démasquer.

En attendant, la rupture des liens entre la Biélorussie et le couple Pologne-Pays baltes se poursuit. Les importantes exportations de produits biélorusses (produits pétroliers et engrais potassiques) sont réorientés vers un port russe au détriment des Pays baltes dont les ports et les chemins de fer étaient déjà presque en faillite suite à la perte du transit russe.

Le réseau BRELL vii est rompu et le coût de l’électricité a déjà augmenté de 25 % en Estonie.

La Biélorussie a suspendu (rompu suivant les médias en russe) sa participation au partenariat oriental. L’UE a ainsi perdu une possibilité de regard sur les affaires biélorusses.

Les sanctions européennes vont une fois de plus nous faire du tort à nous-même.

Il est par exemple question de réduire les importations d’engrais potassiques de Biélorussie (environ 20 % de ses exportations sont pour l’UE) mais la Biélorussie pourrait facilement réorienter toutes ses exportations d’engrais potassiques vers l’Asie et laisser l’UE dans la pénurie ou à la merci de la Russie qui exporte les mêmes engrais.

L’UE et sa bureaucratie est une fois de plus dans l’incohérence et se cherche des difficultés pour des raisons liées à des valeurs qui ne sont même plus respectées par plusieurs de ses membres juste à un moment où elle a besoin de toute son énergie pour relancer son économie.

D’après les dernières nouvelles, la libération de Roman Protasevitch n’est plus demandée (en fait, il est quasi libre et n’a pas envie de retourner en Pologne). L’UE exige la libération de toutes les personnes arrêtées en 2020, plusieurs centaines de personnes, comme si la Biélorussie allait obtempérer le doigt sur la couture du pantalon.

Tout cela rapproche de plus en plus la Biélorussie de la Russie et une fusion des deux pays est à nouveau à l’ordre du jour.

Alexandre Loukatchenko n’est pas un tendre. Avec les confessions de Roman et de Sofia et le décryptage de leurs ordinateurs, il détient des informations de première importance sur l’opposition, son financement, ses liens avec l’étranger et ses objectifs.

Nul doute qu’il les utilisera à son avantage au moment opportun.

Pour finir, il faut dire un mot sur le projet d’assassinat d’Alexandre Loukatchenko et de son fils par des dissidents qui ont été arrêtés en Russie.

Il n’y a pas beaucoup de détails qui filtrent sur cette affaire et on ne sait pas si c’est un projet d’individualités sans lien avec l’opposition ou un complot dirigé par l’opposition.

C’est évidemment une affaire à suivre aussi.

 

 

iLe Partenariat oriental a été lancé en 2009 pendant la présidence du Conseil de l’Union européenne par la Suède avec l’appui de la Pologne. Il s’agissait d’attirer six pays de l’ex-URSS dans l’orbite de l’Union européenne. https://fr.wikipedia.org/wiki/Partenariat_oriental#cite_note-1

iiLa Biélorussie est le pays des start-ups. Cela prouve que ce n’est pas un régime soviétisé comme on cherche à nous le faire croire. https://www.lefigaro.fr/conjoncture/la-bielorussie-inattendu-eldorado-des-start-up-en-europe-de-l-est-20190825

iiiAlexandre Loukatchenko est surnommé starik (старик) par certains médias biélorusses et leurs lecteurs. Je n’arrive pas à le voir comme un vieil homme d’autant plus qu’il est sportif (hockey sur glace) et n’a que 66 ans (Vladimir Poutine, 68 ans). Il est depuis longtemps aussi surnomé « batkou » (Батьку) qui veut dire « papa ».

ivOn peut faire un parallèle entre Sergueï Tikhanovski et Alexeï Navalny : utilisation d’Internet pour dénoncer le régime avec pour les deux, des dérives farfelues, financement par des fonds provenant de l’étranger, ambitions politiques et attaques contre le chef de l’État. Sergueï Tikhanovski a été arrêté et il attend son procès.

vRoman Protasevitch n’était certainement pas une tête pensante de la tentative de renversement d’Alexandre Loukatchenko. Il avait un rôle médiatique de coordination des protestations mais les instructions venaient d’ailleurs. Je crois qu’il s’en rend compte et que cela le frustre profondément. Il a l’impression de payer à la place d’autres.

viTraduction : « Bon flic, Mauvais flic ».

viiLe réseau BRELL est un réseau électrique de l’époque soviétique qui relie la Russie, la Biélorussie et les Pays baltes. Il a permis de fournir jusqu’à présent une électricité 25 % moins chère aux Pays baltes qui n’ont pas d’usine de production d’électricité digne de ce nom.





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