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Un bac option réforme permanente



Un bac option réforme permanente

Ce matin, dès 8h, tous les lycées de France devraient connaître les hurlements de joie (et les quelques pleurs) qui accompagnent le rituel de la publication des résultats du baccalauréat. Pour ceux qui obtiendront leur sésame, le soulagement sera d’autant grand que rien, cette année, ne leur aura été épargné.

En raison de la crise sanitaire, ce premier bac général version Blanquer ne s’est en effet tenu qu’avec deux épreuves en juin, la philosophie et le grand oral ; les matières de tronc commun et les spécialités étant alors « exceptionnellement évaluées » en contrôle continu tout en conservant les mêmes coefficients. Et jusqu’au dernier jour les péripéties se sont accumulées : nombre insuffisant de professeurs convoqués pour faire passer les épreuves, jurys de grand oral constitués de manière malheureuse, bugs informatiques ayant repoussé à la veille de l’affichage des résultats l’examen final des dossiers en Île-de-France…

« Il y a eu des difficultés d’organisation matérielles. Les services déconcentrés qui s’en occupent ont subi des suppressions de postes très importantes ces dernières années, ils sont exsangues. Des chefs d’établissement ont dû numériser des copies jusqu’à 23 heures le soir », explique Alexis Torchet, secrétaire national du Sgen-CFDT.

Mais cette nouvelle mouture du bac 2021 n’est pas encore arrivée à son terme que, déjà, le ministre de l’Education annonce vouloir tout changer, ou presque – et ce dès l’année prochaine !

Contrôle continu, encore et encore…

Avec sa réforme, Jean-Michel Blanquer avait introduit du contrôle continu dans l’examen national à hauteur de 40% : 10% reposaient sur les notes du bulletin et 30% sur les « épreuves communes de contrôle continu » (les fameuses E3C) organisées sur trois sessions pour les matières relevant du tronc commun.

A peine mise en place, cette répartition devrait donc être abandonnée en faveur d’un basculement vers un contrôle intégral basé sur les notes récoltées tout au long de l’année sur les 40% concernés. Autrement dit : exit les E3C (d’ailleurs devenus entre temps EC, pour « évaluations communes »). Les 60% restant comprenant alors toujours les épreuves anticipées du bac de français, les épreuves de spécialité (prévues en mars), la philosophie et le grand oral.

« Depuis les années 60, il y a eu souvent des projets pour introduire du contrôle continu mais tous ont été avortés. Dans le programme d’Emmanuel Macron, il était indiqué qu’il souhaitait en mettre en place 40% pour le nouveau bac. Le montage initial de Jean-Michel Blanquer était tout à fait bizarre et on ne pouvait pas parler de simplification alors. Désormais, cela rétablit un peu les choses », explique Claude Lelièvre, historien et auteur de L’Ecole d’aujourd’hui à la lumière de l’histoire (Odile Jacob, 2021).

On savait certes qu’une telle réforme était sur la table. Malgré tout, la rapidité de la décision a surpris.

« On pensait quand même qu’après deux ans de gestion Covid, on allait peut-être nous laisser tranquille sur cette fin d’année. Mais il semblerait que non ! Le ministre a choisi de réformer une réforme que nous n’avons même pas eu l’occasion de tester », critique Jean-Rémi Girard, président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC).

L’annonce a soulagé les chefs d’établissement, heureux d’assister à la fin de ces épreuves communes qui étaient si complexes à mettre en place. Mais elle a aussi divisé encore davantage les syndicats enseignants. L’UNSA et le SGEN-CFDT saluent, eux, l’abandon d’épreuves supplémentaires et l’allègement donc de l’examen.

« Le processus des évaluations était très lourd et réparti sur trois moments entre l’année de première et l’année de terminale. Cela avait d’ailleurs provoqué une crise dès janvier 2020 », se rappelle Alexis Torchet.

En effet, avant même qu’éclate la crise du Covid, l’organisation des premières E3C avaient donné du fil à retordre aux proviseurs et professeurs. Des établissements avaient d’ailleurs été bloqués par des élèves qui protestaient contre la réforme.

Du côté du SNES-FSU, du SNALC ou encore Sud-Education, en revanche, on estime qu’une telle réforme pourrait directement menacer le travail des enseignants. En cette année particulière pendant laquelle le contrôle continu a pris plus de place, les syndicats se font l’écho des pressions de plus en plus importantes des parents soucieux de l’avenir de leur enfant. Pour plusieurs organisations, les choses ne vont pas aller en s’arrangeant.

« L’évaluateur du bac, jusqu’alors anonyme, sera identifié et identifiable. Quand un professeur aura une moyenne de neuf tandis que ses collègues auront des moyennes supérieures à 13, le chef d’établissement va peut-être aller le voir et lui demander de remonter ses notes. Nous ne serons pas forcément soutenus par la hiérarchie, elle-même soumis à une pression parentale », redoute Jean-Rémi Girard.

Certains craignent aussi une dégradation de la relation avec les élèves, les professeurs n’étant plus alors perçus comme les personnes qui allaient les accompagner tout au long de l’année et les aider à réussir mais plutôt comme leurs évaluateurs.

Vers un bac local ?

Autre risque repéré : un bac de plus en plus local. Avec le bac version historique, tous les élèves n’étaient certes pas égaux face à l’examen, mais l’anonymisation permettait tout de même de gommer certains biais. Surtout, une moyenne de 12 ou de 17 avait théoriquement la même valeur d’un établissement à un autre.

« Avec un bac plus local, on risque d’aggraver encore les inégalités entre établissements et entre élèves avec ceux qui parviendront à finir les programmes à la fin de l’année et ceux qui n’y arriveront pas », regrette Jean-Rémi Girard du SNALC.

« Le bac est le premier grade universitaire. Tous les diplômes universitaires sont délivrés localement : les universités délivrent leurs licences, leurs masters de façon locale. Et personne ne s’insurge ! », rétorque Alexis Torchet, du Sgen-CFDT.

D’ailleurs, Parcoursup se base déjà en grande partie sur le contrôle continu, les vœux et dossiers étant clôturés avant les épreuves finales. C’était d’ailleurs déjà le cas pour APB (Admission Post-Bac), l’ancêtre de la plateforme. Le mouvement est en marche depuis longtemps

Changer le bac ne devrait donc changer le destin des lycéens. Mais c’est au passage l’objectif de donner une culture commune à tous les élèves qui risquent d’être abandonné : « Le bac, par ses épreuves, fixe le niveau à atteindre, les chapitres et le programme à voir avant la fin de l’année. Tous les systèmes éducatifs ont ce genre d’examen justement pour donner le même horizon à tout le monde », rappelle Jean-Rémi Girard.

En plus de créer des différences de niveau de connaissances entre bacheliers, cette nouvelle réforme pourrait de toute façon affecter directement leur avenir étudiant à très court terme. Car le contrôle continu génère forcément des disparités d’évaluation entre établissements… et une tendance à la hausse des notes.  « On l’a vu avec le COVID, et le ministère lui-même nous l’a dit, on a constaté que le contrôle continu avait entraîné une surévaluation cette année », relève d’ailleurs Jean-Rémi Girard.

De quoi inciter encore davantage les établissements sélectifs finalement à ne plus tenir compte des bulletins de notes… et à se focaliser plutôt sur le lycée d’origine du candidat, déjà une variable plus ou moins forte au cœur de leur processus de recrutement.

Pour corriger ces effets, le ministre de l’Education promet des « formations spécifiques » pour mettre en place un « contrôle continu robuste et équitable » et des échanges au sein des équipes et des conseils pédagogiques des établissements qui aboutiront à « un projet sur les pratiques d’évaluation de chaque établissement ». En d’autres termes, les professeurs seront invités à discuter pour tenter d’harmoniser la notation.

A supposer, d’un strict point de vue organisationnel, qu’un tel travail puisse être mené au sein de chaque établissement, cette réforme constituerait, de fait, une entrave à la sacro-sainte liberté pédagogique des professeurs.

« L’enseignant est souvent seul, il n’a pas de cadre collectif pour justifier un choix ou un autre. Si on définit un cadre collectif, si on se met d’accord sur des points de passage, il pourra se sentir plus entouré», veut toutefois rassurer Alexis Torchet.

Les regards braqués sur Parcoursup

Reste à savoir quel est désormais la valeur du baccalauréat. La complainte sur affaissement n’est certes pas nouvelle, mais la montée en puissance de Parcoursup lui donne une nouvelle vigueur. La plateforme a pris beaucoup de place dans l’année de terminale, et demande aux lycéens un investissement conséquent.

« Les jeunes mènent de front leurs enseignements (dont la préparation du baccalauréat) et leur orientation. Ils sont de plus en plus responsabilisés », constate Carole Daverne-Bailly, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation à l’Université Rouen-Normandie.

Une opinion partagée par Alban Mizzi, doctorant en sociologie au Centre Emile Durkheim : « Parcoursup et le bac s’inscrivent tous les deux dans un contexte diffus, où les lycéens ont beaucoup de choses à faire », abonde-t-il.  Car avec Parcoursup, il faut fournir bulletins de note, mais aussi CV, lettres de motivations, réponses détaillées pour certains dossiers de candidature…

Selon le jeune chercheur, les lycéens s’investissent pleinement, mais n’en voient pas toujours le bénéfice :

« En amont de la procédure, quand on compare Parcoursup avec le tirage au sort d’APB, ils trouvent la nouvelle plateforme beaucoup plus juste, se basant sur des arguments méritocratiques. Mais quand ils obtiennent les résultats, ils ont l’impression que toute cette préparation ne paie pas ».

Carole Daverne-Bailly insiste, elle, sur les inquiétudes que cela génère : « Cette plateforme d’aide à l’orientation vers l’enseignement supérieur est en réalité opaque, automatisé et dépersonnalisé, ce qui s’avère très déstabilisant pour les élèves de classe de terminale ».

Pas sûr qu’un contrôle continu au poids de plus en plus important permette d’atténuer cette angoisse dans les années à venir.





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