Le prsent dure-t-il plus longtemps ?


Nous cherchons à fuir le présent, ce qui a des conséquences majeures sur le prix que nous sommes prêts à payer pour demain. Cette fuite en avant semble même être exacerbée par cette sensation étrange que le présent dure plus longtemps…

JPEG

« L’opéra avait commencé depuis près d’une heure, mais ma montre n’indiquait qu’un quart d’heure… ». Cette sensation que le présent dure trop longtemps, nous l’avons tous vécu, sauf que cette fois nous la vivons tous en même temps. La Covid cherche à nous confiner dans un présent durable, alors nous tentons de le fuir en épargnant toujours davantage. Si aujourd’hui les taux d’intérêt sont si faibles dans le monde, c’est en grande partie à cause de cela. En effet, nous acceptons que notre épargne sans risque soit rémunérée à près de 0 % pour les 10 à 20 prochaines années. Cette résignation envers l’avenir trahit surtout une extrême défiance vis-à-vis du présent : nous ne courrons plus après un avenir désirable nous fuyons le présent.

Les marchés d’actions et du crédit sont aussi touchés par cette aversion pour le présent. Ces marchés battent des records, alors que les perspectives de croissance des économies pour les années à venir ne cessent d’être révisées à la baisse depuis 40 ans. Cela signifie que les investisseurs sont prêts à payer plus cher pour avoir moins cher. Ça a l’odeur et la couleur de l’appétit pour le risque, mais il pourrait s’agir en fait d’une fuite en avant, masquant une défiance pour le présent, incitant les investisseurs à épargner toujours davantage en actifs sans risque et en actifs risqués.

Certes, les taux d’intérêt n’ont pas attendu cette crise pour être faibles, ni les marchés d’actions pour être perchés à des altitudes béates. On dira alors que la Covid n’a fait que dévoiler ce qui couvait déjà : la stagnation séculaire, la crise du capitalisme, l’exubérance irrationnelle, l’obésité financière, l’inassignable valorisation des marchés, on appellera cela comme on veut. Mais à la fin, cela se lit de la même façon : si nous acceptons des rendements à venir aussi faibles, c’est parce que le présent n’a plus la saveur d’antan.

 

Le présent n’a plus l’incommensurable avantage qu’il avait par rapport au futur. Le fameux « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » a fait pschitt

 

Comment expliquer cela ?

 

L’économie et la finance accordent une importance capitale à la manière dont nous appréhendons l’avenir. Et pour cause, l’homo œconomicus n’a jamais caché qu’il envisageait de vivre un peu plus longtemps que l’instant présent. A ce titre, il se fera tantôt cigale tantôt fourmi, en fonction de ses préférences et de ses prévisions. S’il est d’un tempérament plutôt prudent ou qu’il envisage demain en grimaçant, alors il aura tendance à beaucoup épargner afin de parer aux dangers. Avec ses propres mots, la finance dira qu’il cherche ainsi à « lisser » sa consommation dans le temps, l’épargne lui procurant le supplément de revenu nécessaire en cas de pépins. D’ordinaire, ce sont surtout les prévisions de l’agent économique qui changent : la croissance économique va repartir, l’inflation va accélérer, la dette va s’envoler…, alors que l’ADN des préférences est supposé rester relativement stable : préférence pour le présent, aversion pour le risque, on impatience. Mais il arrive que certaines crises altèrent ces trois paramètres.

 

Le premier critère fait référence à notre soi-disant préférence indécrottable pour l’instant présent.

En effet, a priori, je préfère le présent au futur incertain et lointain. Toutefois, je veux bien négocier : je suis prêt à sacrifier une unité de présent contre une unité du futur plus une compensation financière, c’est-à-dire un taux d’intérêt positif. Mais si ce taux est nul ? Je deviens alors indifférent entre aujourd’hui et demain. C’est certes une excellente nouvelle pour le climat et les générations futures puisqu’avec un tel taux, les réformes nécessaires deviennent viables financièrement. Mais si notre préférence pour le présent est si faible, ce n’est pas par vertu mais par nécessité : nous fuyons un présent aux contours devenus incertains, pour un avenir que nous espérons plus serein.

 

Le deuxième critère tient compte de notre aversion pour tout ce qui est incertain.

En finance, l’aversion pour le risque est un élément au moins aussi déterminant que la préférence pour le présent pour valoriser les actifs. En fait, on a même parfois du mal à différencier les deux : demain (le temps) est incertain (le risque). Mais la nuance est pourtant bien utile pour mieux saisir ce qui anime les rendements si faibles promis par les marchés. L’intuition veut que nous préférions la certitude à l’incertitude. Nous aimons bien les surprises, mais exécrons les mauvaises. Nous louons l’audace, mais sous couvert d’une bonne assurance. Mais si nous acceptons des rendements d’actifs aussi faibles pour les années à venir, c’est parce que nous sommes prêts à payer très cher pour nous couvrir contre des lendemains qui déchantent…A l’inverse, si nous avions fait preuve d’indifférence vis-à-vis de l’incertitude à venir, alors il aurait fallu des rendements beaucoup plus élevés aujourd’hui pour nous convaincre d’épargner. 

Mais fuir le présent et chercher à se couvrir contre l’avenir incertain, n’est ce pas un peu contradictoire ? Nos deux premiers critères ne sont–ils pas devenus antinomiques ? Mais en finance, l’incohérence n’est pas rédhibitoire, on peut toujours s’arranger.

 

La théorie propose alors un troisième critère pour dénouer l’affaire : l’impatience.

Les gens impatients sont prêts à payer cher pour avoir une information le plus tôt possible. Cela ne revient pas vraiment à de la préférence pour le présent : on ne veut pas forcément l’information maintenant, on la veut juste le plus tôt possible. Cela n’est pas non plus de l’aversion pour le risque, car il n’y a pas forcément de risque : le professeur a déjà corrigé les copies, mais il n’a pas encore donné les notes, on est impatient de savoir. Dans notre cas, les rendements si faibles que nous acceptons de recevoir pour les années à venir pourraient signifier que nous sommes devenus particulièrement impatients. En effet, nous acceptons de recevoir des rendements faibles si cela nous permet de savoir le plus tôt possible le fin mot de l’histoire.

 

Notre rapport au temps a donc changé. A moins que ce soit le temps qui ait changé ? Peut être, le présent dure-t-il plus longtemps, peut-être s’étire-t-il ? On pense aux montres molles de Dali. « Le souci du quotidien ferait grincer la durée, empêchant le devenant de devenir », pour paraphraser le philosophe de la mort et de l’angoisse, Wladimir Jankélévitch (extrait de cours 1953 à la Sorbonne). Pas si loufoque que cela en vérité. Philosophes et physiciens se livrent depuis longtemps quelques duels à fleuret moucheté sur le sujet, qui se concluent le plus souvent par des dialogues de sourds dont un resté célèbre entre Bergson le philosophe de la durée et Einstein le physicien de la relativité (« Bergson et Einstein, la querelle du temps », Elie During, publié en 2020).

Il faut dire que l’adversaire était de taille : autant nous avons un nez pour sentir, un œil pour voir, etc. autant il n’existe pas de marqueur du temps clairement identifiable sur notre corps. Certes, la finance a inventé le taux d’intérêt, une sorte de marqueur du temps subjectif, ressenti. Ne dit-on pas que le taux d’intérêt permet de donner une valeur présente aux projets futurs ? On parle alors de taux actuariel.

Les neurosciences semblent cependant nous aiguiller vers une piste originale. La durée du présent pourrait se définir comme le temps nécessaire afin d’accéder à demain ; tout comme le local définirait cet espace qui nous sépare de ce qui nous parait inaccessible, même en tendant le bras (« How Long is Now ? A New Perspective on the Specious Present », Andrea Roselli, Philosophe, Université Durham). Plus c’est difficile, et plus le présent dure longtemps…

 

Si le présent dure vraiment plus longtemps, alors les rendements que nous proposent les marchés financiers ne sont pas si faibles que cela. Ils sont juste adaptés au nouveau tempo !

Si la seconde met désormais une minute pour s’écouler, ce n’est quand même pas la faute des marchés. Or, on conviendra sans peine qu’à cet horizon si court, l’actif que je détiens n’est pas censé me rapporter grand-chose, 0 % tout au plus. 0 %. Sauf qu’aujourd’hui, ce rendement de 0 % censé rémunérer votre patience pour un horizon très court, est aussi celui proposé par un emprunt d’Etat français pour une durée très longue. Ainsi, le taux à 10 ans s’établit aujourd’hui à 0 %, mais la France n’est pas un cas isolé bien entendu puisque le taux à 10 ans allemands reste en territoire négatif à près de – 0,4 %, et le taux italien jadis à haut risque s’établit à seulement à 0,8 %. Partout, le présent semble durer plus longtemps.

 





Lire la suite
www.agoravox.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *