Précarité : les « Frigos Solidaires »



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En 2016, Pauline Minu la propriétaire du restaurant

Pappadavada

, à Kochi (État du Kerala), est révulsée en voyant un miséreux fouiller dans les poubelles de son établissement. C’est décidé, au lieu de jeter la nourriture non consommée, elle va l’offrir aux plus démunis. Son idée ? installer devant son établissement un réfrigérateur en libre service qu’elle surnomme «

nanma maram

» (l’arbre de bonté). La restauratrice qui y dépose près de 80 repas quotidiens, invite également ses clients à déposer les restes non consommés leur repas dans une boîte destinée à approvisionner le réfrigérateur. Les nécessiteux peuvent venir y prélever la nourriture disponible 7 jours sur 7 et 24h/24 sans passer par un tiers ! Pauline Minu de déclarer à un journaliste du

Huffington Post

: «

L’argent est vôtre, mais les ressources appartiennent à la société dans son ensemble. C’est ça, le message que je veux faire passer. Si vous gaspillez votre argent, ça vous regarde, mais vous ne pouvez pas gaspiller les ressources de la société

».


Précarité : les « Frigos Solidaires »

Les raisons de la précarité et de la pauvreté sont multiples :

par calcul : les aides sont jugées supérieures aux revenus du travail ;

imprévoyance : dépenses supérieures aux revenus ;

fainéantise ou oisiveté (Alexandre le bien heureux) ;

dépendance : drogue, alcool ;

salaire insuffisant : travailleurs pauvres ;

retraités : pension de misère ;

parents isolés : pension non versée ;

étudiant : famille désargentée ;

familles nombreuses : nombre de bouches à nourrir ;

invalide : incapacité à subvenir à ses besoins ;

propriétaires pauvres : reste à vivre insuffisant ;

mendiants : clochardisation ;

immigration : réfugiés économiques (l’Allocation Demandeur d’Asile s’élève à 564 euros) ;

démographie : un jardin, fut-il l’Éden, ne peut suffire à nourrir tout le monde.

En France, une personne sur cinq a du mal à se nourrir quotidiennement et neuf millions de personnes y vivent en dessous du seuil de pauvreté (1.063 euros pour une personne seule et 1.393 euros pour un couple). La moitié des personnes pauvres vit en couple, un quart sont célibataires, et la Covid 19 a été un facteur aggravant de la précarité pour des commerçants, les artistes et les auto-entrepreneurs. Le gâchis alimentaire annuel représente 400 euros par foyer et le rebut alimentaire atteint 750.000 tonnes. Le gaspillage concerne tous les acteurs de la chaîne alimentaire : producteurs 32 % – transformation 21 % – distribution 14 % – ménages et collectivités 30 % !

Si œuvrer dans le bénévolat ou faire un don permet de se débarrasser d’un sentiment de culpabilité, le bénévolat est une aubaine pour l’État qui peut ainsi se décharger de sa responsabilité première. Ce n’est pas le mécontentement de quelques centaines de milliers de personnes qui risque d’ébranler les fondements de la République, mais le désespoir d’une grande partie de la population. Une étude interne avance le chiffre de 4 % de la population nécessaire à renverser un État (catégorie d’âge, état de préparation individuel, collectif et méthode d’action non précisés). L’État n’est pas dupe, il sait qu’il ne faut pas tuer l’âne qui tire la charrette. En entretenant le niveau de pauvreté à un certain étiage, les politiques de tout poil disposent d’une sirène électorale. En incitant à la lutte pour l’emploi (alacrité à rechercher un emploi), cela a pour corrélat direct une concurrence effrénée et une incitation à la diminution des salaires au profit des entreprises. Mandeville (1670 – 1733 ) affirmait déjà : «

La seule chose qui rende un ouvrier travailleur, c’est de l’argent en quantité modérée ; car trop peu d’argent, selon son tempérament l’abattra ou le poussera aux extrémités et trop d’argent le rendra insolent et paresseux

».

Un

Frigo Solidaire

ayant été installé à l’initiative de la paroisse d’une grande ville, l’initiative a rapidement retenu l’attention des «

Frères de la rue

», des impécunieux et celle des enseignes impliquées sans lesquelles l’approvisionnement serait impossible. Il faut cependant replacer les choses dans leur contexte en respectant la chaîne d’occurrences. Le premier maillon correspond aux commerces qui donnent des produits à Date Limite de Consommation dépassée. Pas de légumes ni de fruits, ces produits fragiles représentent la plus grande partie des invendus qui représentent 1 à 3 % du chiffre d’affaires. Ces enseignes agissent dans leur propre intérêt : un produit périmé en rayon peut leur coûter 600 euros d’amende – les supers-marchés d’une surface supérieure à 400 m2 sont tenus d’établir une convention avec une association caritative – les dons aux associations sont fiscalement déductibles – économie des coûts liés au traitement des invendus (120 euros/ tonne). Certains magasins préfèrent démarquer la marchandise (- 30 %) avant de la jeter, voire de la placer dans un local clos, car si le « glaneur » tombe malade, la responsabilité du magasin peut être engagée.

Le deuxième maillon est situé dans l’ancienne crypte désacralisée de la dite Église afin d’y accueillir une épicerie sociale qui approvisionne une quarantaine de familles, une friperie solidaire, une salle de concert, une salle de réunion et un restaurant. Le modèle entrepreneuriale bénéficie de l’agrément des entreprises d’insertion (10.687 euros/an par salarié). Le personnel du restaurant composé de salariés et de bénévoles transforme la nourriture reçue ; 7 euros le plat du jour, 9,5 avec une entrée ou dessert et 12,50 le repas complet avec café. Le troisième et dernier maillon, le

Frigo Solidaire

est plutôt un

Frigo Solitaire

alimenté très chichement par les dons en nourriture non distribués, ni consommés ou inutilisés transformés en nourriture céleste…

Au début de l’initiative, l’entrée de l’église a connu un regain d’attention avec le passage : d’agnostiques – athées – Catholiques – Musulmans – Orthodoxes – Protestants et de certains bénéficiaires de l’épicerie sociale à la recherche de « rabiot »… Il faut dire que le réfrigérateur placé dans l’entrée de l’édifice attire plus l’attention des passants que le Christ sur sa croix. Des mères de famille y jettent un œil furtif en accompagnant leurs enfants à l’école, voire de gravir les sept marches pour s’y approvisionner à la sauvette… Il ne faut donc pas s’étonner si les premières semaines furent émaillées d’incidents « régulateurs ». Un SDF assis sur les marches de l’église entendait en interdit l’entrée aux paroissiens ! Un autre accusait une mère de famille de vol de nourriture…, lui-même, un étranger échoué en France, se constituait une réserve alimentaire dans le couloir désaffecté d’un marché couvert. Un «

Frère de la rue

» dormant à la belle étoile faisait part de sa crainte de voir le réfrigérateur emporté par une bande de gens venue d’Europe centrale. Un autre de s’en prendre à un paroissien indigent et invalide, l’insultant : «

de sale Français de merde, si je te revois ici, je t’égorge

» ! Les faits sont graves. Le curé en a-t-il été informé ? si oui a-t-il signalé l’individu aux autorités républicaines ?

Le SDF achète se dont il a envie (bière, cigarettes, alcool) et non ce qu’il a besoin (nourriture roborative et produits d’hygiène). Un passant qui proposait des viennoiseries à un mendiant s’entendit répondre : «

Je bouffe pas cette merde Moi

» ! Autre exemple, une femme qui squatte l’église du matin au soir, s’assoit chaque matin à la terrasse d’une boulangerie multi-services pour y siroter un petit café en terrasse avant d’aller émietter une plaquette de gruyère pour nourrir les pigeons sous les regards ahuris des citadins attendant leur bus pour se rendre à leur labeur !

Une grande majorité de la population semble dénuée d’empathie (

sortir de soi-même pour comprendre l’autre

) ou de sympathie (i

dentification ou implication émotionnelle

) à l’égard des SDF toujours de plus en plus nombreux à solliciter la bienveillance du passant. Le phénomène a pris de l’ampleur avec la crise des années soixante-dix, la libre circulation des personnes et l’accroissement de la population. Leur nombre est estimé à 300.000 personnes, chiffre qui semble depuis plusieurs décennies, doubler tous les douze ans ! Les causes ayant poussé ces accidentés de la vie à la rue sont multiples : divorce, séparation, décès, licenciement, loyer impayé, violence, longue maladie, internement psychiatrique, incarcération, délocalisation géographique.

Gardons-nous de jeter le bébé avec l’eau du Jourdain ;-)). Preuve de la nécessité de cette aide nourricière, une retraitée confiait avoir pris deux kilogrammes en quelques mois et ce, depuis qu’elle bénéficie du complément alimentaire du

Frigo Solidaire

! Cette aide alimentaire perçue comme une compensation d’humanité n’a pas tardé à engendrer un aspect négatif, la surveillance du gueux ! Une bénévole n’hésitait pas dès qu’elle entendait la porte du réfrigérateur s’ouvrir ou se refermer, à surgir tel un diable sorti de sa boîte pour venir se planter à côté de l’indigent(e) afin de mieux surveiller ce qu’il prenait et en quelle quantité ! Un jour de courir derrière un homme et de l’interpeller haut et fort : «

il faut en laisser pour les autres

» ! Ce qu’elle supposait être de la nourriture provenant du réfrigérateur, devenu une armoire forte à ses yeux, n’était que des livres à disposition de tous qu’il avait placés dans son sac !

Le rôle de l’Église n’est pas celui de se transformer en éducateur social. Si une telle initiative de redistribution de nourriture ne peut être qu’injuste, les personnes qui s’occupent du

Frigo Solidaire

se doivent d’offrir un service dépouillé de tout préjugé et d’à priori tout en respectant l’anonymat de l’indigent, et non le stigmatiser. Certains paroissiens pauvres ont tellement honte de leur situation, qu’ils ont renoncé à venir quérir un peu de leur pitance.

La présence d’un réfrigérateur solidaire n’a pas pour objet une forme de rééducation, mais de redistribution. Le pauvre ou l’impécunieux agit et réagit en fonction de ses besoins immédiats et futurs. Lui seul connaît ses besoins réels ou psychologiques, est-il : optimiste (cigale) – pessimiste (fourmi) – prélève-t-il pour lui seul – sa famille – un voisin – souffre-t-il de boulimie, ou revend-t-il la nourriture à un tiers ? Quoi qu’il en soit, s’il accepte l’aide proposée, il ne renonce pas pour autant à sa dignité d’Homme. Il est vrai que la charité n’a pas le même sens chez un Chrétien que chez Proudhon : «

Nous ne voulons pas de votre charité, nous voulons la Justice

».




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