Tunisie : La sujtion sournoise d’enfants de la rvolution


 

De loin, le coup d’Etat du 25 juillet à Tunis pourrait ressembler à une stricte sanction du parti islamo-conservateur Nahdha. En réalité, c’est la démocratie représentative qu’il visait. Pourquoi et Comment ? 

 

Le silence assourdissant du parti islamiste Ennahdha, était la condition nécessaire et suffisante à un débat houleux entre les victimes collatérales du renversement du 25 juillet 2021 et le populisme victorieux à Carthage. Les démocrates de droite comme de gauche s’élèvent contre une autocratie qui avance au pas de charge. Le social-démocrate Néjib Chebbi ( parti Amal) est rejoint par le libéral Faouzi Abderrahman ( parti Afak), tous deux rattrapés par Iadh Loumi ( Indépendant), qui se réclame du centre, un brin destourien. L’extrême-gauche n’est pas en reste, le leader communiste Hamma Hammami (parti des travailleurs tunisien), monte au créneau : nous aurions troqué la peste contre le covid 19.

Le constat est on ne peut plus unanime : Kais Said et sa conjuration social-panarabe, ont ourdi un putsch contre la démocratie, l’islamisme n’en fut que le cheval de Troie. Le danger imminent, invoqué pour interpréter à l’envers l’article 80 de la constitution tunisienne, n’a jamais été défini ni en amont ni en aval. La suite est une succession de faits de prince, aussi moyenageux les uns que les autres : le dernier en date est l’ « œuvre charitable d’ordonner en haut lieu le dégel des salaires des députés » ! Le président gestionnaire de paie, ne s’embarrasse de formes, puisque le fond est déjà embarrassant.

La salve critique est aujourd’hui à peine masquée par le retour des laudateurs et autres Mauves ( une presse stalinienne éradicatrice, qui ne s’encombre de ridicule lorsqu’il s’agit du faux grand soir cambodgien). Les Khmers rouges éditoriaux n’ont pas suffi à éteindre la flamme de la civilité tunisienne allumée le 17 décembre 2010. La démocratie tunisienne n’était ni un moyen ni une étape, mais bien plutôt une sélection phylogénétique : nécessaire au fonctionnement optimal d’une société moderne, lettrée et auto-organisée. La dévolution du pouvoir révolutionnaire à l’avant-garde des chancelleries a vécu. Sa nécessité aussi. La dissonance cognitive de citoyens sécularisés, ultra connectés, ultra syndiqués…. semble avoir atteint la limite homéostatique. L’homme tunisien n’est ni un patriote exclusif comme le voulait Bourguiba, ni un pur producteur comme le souhaitait Ben Salah ( Premier ministre communiste sous Bourguiba). Il se serait beaucoup « décanté » avec le temps et la victoire de la démocratie sur l’Etat-providence. Débourguibisé parce que l’indépendance devait transformer le patriotisme en une exigence objective de souveraineté nationale. Décollectivisé parce que l’expérience communiste a réellement échoué en Tunisie, quoi qu’en disent les immunisateurs incorrigibles et idéalistes de l’hypothèse contre les preuves « permanentes » et matérielles de sa réfutation.

Politiquement, Le Tunisien ne peut plus redevenir un patriote exclusif ou un producteur pur. Il ne peut souffrir le vote censitaire des monarchies françaises, après avoir essayé le suffrage universel. La réécriture d’une nouvelle constitution sur mesure, suscitera beaucoup de résistance chez les enfants de la révolution, grandis exclusivement dans la séparation consommée des pouvoirs. Socialement, le tunisien « décanté » aurait joint au travail, le temps libre, la conscience individuelle, le plaisir et l’auto-détermination.

En termes cognitifs, sa croyance politique de base n’est plus l’autocratie inévitable mais bien la démocratie consubstantiellement représentative, parce qu’elle a organisé son vécu, ses relations, son comportement, pendant une décennie. Parce qu’elle l’a libéré de son anxiété politique, de sa phobie du chaos inéluctable, parce qu’elle a prouvé empiriquement son égalité avec n’importe quel citoyen européen ou américain. Parce qu’elle a réussi contre toute anticipation dépressive, contre toute conduite d’échec, à établir une relation contractuelle symétrique entre le citoyen et l’Etat….

La démocratie représentative tunisienne est aujourd’hui quasi-immanente, chez les enfants de la révolution qui n’ont connu ni la dictature ni ses Mauves. Ils n’ont pas d’autres « schèmes » politiques. Ils se comporteraient d’emblée dans la pure civilité représentative. En un mot : la démocratie tunisienne est aujourd’hui trop individuelle pour ne pas être collective ! La psychologie a démenti expérimentalement l’hypothèse communiste, à l’échelle de la conscience individuelle, à la racine déjà. Les droits de l’individu, son identité culturelle, la gestion de son temps libre et de ses loisirs, sa perception personnelle d’événements de classe, ne répondent point à des besoins artificiels, comme le prétend la fable marxiste de l’individu strictement impossible. L’aliénation serait du côté de la classe qui l’empêcherait de satisfaire des besoins indispensables à sa survie en tant qu’individu. La classe l’empêcherait de vivre en dehors et après la production, en dehors et après le travail. Elle lui interdirait d’assumer sa perception individuelle de l’événement social, de jouir personnellement de plaisirs, de satisfaire des besoins culturels, spirituels, relationnels, de s’auto-déterminer grâce à un flot propre, à une immersion totale dans des activités sans lien avec la production, avec la justice, avec la société. Sans lien avec l’histoire collective. 

Or Kais Said régresse vers l’anté-patriote de Bourguiba et le pré-producteur de Ben Salah. Il nous repousse vers « l’indigène chez soi », à civiliser, à protéger et à diriger. Dix ans après sa victoire, l’Individu tunisien est nié, forclos, déchu. La nouvelle doctrine officielle a besoin de masses, guère d’individu. Elle se fonde sur leur besoin d’ordre pour justifier son grand soir, au faux-nez. Plus primitif que le populisme de droite, le populisme de gauche se contredit sur la légitimité révolutionnaire : il rejette le principe représentatif de la démocratie bourgeoise, en même temps qu’il se dise investi d’une Mission historique, toutes classes confondues ! Une forme d’élection totale « non-verbale et ésotérique », un messianisme filial… Ses alliés politiques ( d’extrême-gauche ) et médiatiques ( d’extrême-gauche aussi) justifient tout et n’importe quoi. Ils croient y arriver enfin. Leur entrisme paraît atteindre la limite supérieure : ils ont définitivement le pouvoir : les syndicats, les médias et là le Palais ; ils ne vont tout de même pas contredire son locataire qui se prend déjà pour le bailleur. Pire, le pressent-ils à staliniser plus vite, plus haut…Avant que les esprits ne reprennent….

Ruse de l’histoire, leur aveuglement a aussi atteint sa limite supérieure. Les vieux francophones des sites éradicateurs, disputent le pravdisme intarissable aux jeunes arabophones à l’antenne. Les radios semblent s’égyptianiser, lorsqu’elles n’elles ne parlent pas russe….A quoi bon ? Plus rien de tel ne marche. Rien n’y fera. Le décembrisme est appelé à durer. Les pirouettes des Mauves ne changeront rien à la transition littérale vers l’individu tunisien décanté et décembriste. La démocratie représentative ( toute démocratie même directe est en effet représentative) serait désormais une croyance fondamentale inconsciente, ancrée, durable, organisant sa relation politique à soi, au monde et aux autres.

Kais Said pourrait vaincre le patriote bourguibiste, le producteur de Ben Salah, mais serait-il chassé par le « décembriste » affranchi…..Selon toute rigueur progressiste. Après la révolution, le progressisme n’a plus d’objet. Il est démocratique de fait ou il n’est pas. Si le conflit demeure politique, strictement politique, et si les milices ne sont pas envoyées sur place, le putch ferait long feu, pour des raisons « génétiques »….. Le grand soir, serait comme d’habitude une belle illusion pour la masse, une énième déconvenue pour les réacs et une dernière raclée pour les imposteurs. Mais surtout une confirmation de l’individu et de la démocratie représentative.

Jamel HENI

Psychologue et journaliste politique

 





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