Premiers de corvée : vers une reconnaissance durable ?



Premiers de corvée : vers une reconnaissance durable ?

Il nous faudra nous rappeler que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », s’était ému Emmanuel Macron le 13 avril 2020. Trois vagues épidémiques plus tard, où en sommes-nous ? Marquant un progrès réel mais partiel, une revalorisation de 180 euros nets par mois a été accordée à l’occasion du Ségur de la santé aux personnels hospitaliers, du secteur public ou privé.

Un marché du travail très polarisé

Mais au-delà des professions médicales en « première ligne » contre le Covid, nombre de métiers dits « de la seconde ligne » attendent toujours un geste. Le Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET) en a comptabilisé 4,6 millions rien que dans le secteur privé, ayant « encouru un risque de contamination durant la crise sanitaire en continuant d’apporter à la population les services indispensables à la vie quotidienne » . Y figurent entre autres 740 000 conducteurs de véhicules, 650 000 agents d’entretien et 550 000 caissières. « Dans le secteur public, les enseignants et les forces de sécurité ont également été fortement exposés », complète Thomas Amossé, un des coauteurs de l’étude.

Les travailleurs de la seconde ligne qui se sont retrouvés au front l’an dernier ont été éligibles à une prime ponctuelle de 1 000 euros, versée par les employeurs volontaires et défiscalisée par l’Etat. « Elle a été attribuée au prorata du temps de présence pendant le premier confinement. Les aides à domicile, très souvent à temps partiel, ont donc touché un montant inférieur, nuance Rachel Silvera, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre. Et les caissières ayant contracté le Covid sur leur lieu de travail ont touché moins que d’autres en raison de leur arrêt maladie. »

« Certains métiers de la seconde ligne sont essentiellement masculins (conducteurs, ouvriers du bâtiment, etc.), mais ce sont bel et bien dans les secteurs les plus féminisés que le salaire horaire brut est le plus faible », Rachel Silvera

Les primes et les revalorisations sont nécessaires pour compenser le déficit de reconnaissance dont souffrent ces professions. Mais au-delà, ce sont des mécanismes à l’œuvre depuis plusieurs décennies qui ont dévalorisé ces emplois, comme l’explique le politiste Bruno Palier dans un article .

Pourquoi les personnes « essentielles » sont-elles si mal payées ? Le premier élément d’explication tient à la polarisation du marché du travail observée depuis le début des années 2000.

« Les emplois intermédiaires (en termes de qualification et de rémunération), souvent routiniers et répétitifs, tendent à disparaître, tandis que se développent, d’un côté, des emplois très bien rémunérés et, de l’autre, des emplois très faiblement rémunérés », décrit Bruno Palier.

Observée sur l’ensemble du continent , cette tendance prend une ampleur variable selon les pays, preuve qu’elle peut être contenue par des politiques publiques ajustées. Au contraire, la France, très polarisée, paye en partie sa stratégie de lutte contre le chômage consistant à réduire le coût du travail par des baisses de cotisations sociales sur les bas salaires. Ce qui incite les employeurs à maintenir de faibles rémunérations pour continuer de toucher ces exonérations. L’argent public ainsi mobilisé pourrait plutôt servir à subventionner les revenus des employés des secteurs en manque de reconnaissance, « voire à les intégrer dans des services publics financés par de la dépense publique », insiste Bruno Palier.

Un autre élément d’explication tient à la non-prise en compte des compétences nécessaires à l’exercice de nombreux métiers du soin, trop souvent considérées comme « naturelles » pour les femmes, qui, dans l’écrasante majorité des cas, les exercent. Certes, « certains métiers de la seconde ligne sont essentiellement masculins (conducteurs, ouvriers du bâtiment, etc.), mais ce sont bel et bien dans les secteurs les plus féminisés que le salaire horaire brut est le plus faible », insiste Rachel Silvera.

« Une évolution des conventions collectives des branches est nécessaire, de manière à ce qu’elles organisent des progressions de carrière inexistantes aujourd’hui, et à ce que les grilles de salaire prennent en compte les compétences acquises et nécessaires à l’exercice de tel ou tel métier », détaille Thomas Amossé.

Une lueur d’espoir provient du secteur de l’aide à domicile, où l’Etat a donné son feu vert à la modification de la convention collective qui s’applique aux employeurs associatifs du secteur. Est prévue une hausse moyenne des rémunérations de 13 % à 15 % à compter d’octobre 2021 pour les salariés en dépendant, soit la moitié des effectifs nationaux d’aides à domicile.

Le mauvais choix de l’externalisation

L’autre chantier d’ampleur pour améliorer le sort des premiers de corvée est celui de la sous-­traitance, comme l’illustre la lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles, à Paris. En grève pendant vingt-deux mois pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail, elles ont arraché une augmentation de salaire et un changement de statut. Mais pas l’intégration qu’elles réclamaient au sein du groupe Accor.

« Pendant longtemps, les services de nettoyage, de cantine, de gardiennage, etc. étaient fournis par des travailleurs rémunérés et salariés au sein des grandes entreprises de production industrielle. Ces salariés bénéficiaient des mêmes grilles de salaire et des avantages sociaux garantis à tous dans ces entreprises », rappelle Bruno Palier. Depuis les années 1980, les entreprises ont préféré recourir à des salariés employés dans le secteur des « services aux entreprises », espérant réduire les coûts.

« L’heure externalisée est en réalité plus chère, car on rajoute un intermédiaire et les coûts de coordination associés. Le coût global de l’externalisation ne baisse que parce qu’on réduit, en contrepartie, le volume horaire de travail ou les exigences de qualité », explique François-Xavier Devetter, professeur de sciences économiques à l’université de Lille.

Toutes ces tendances résultant de décisions politiques contribuent à créer une nouvelle polarisation sociale entre une « classe supérieure, diplômée, bien rémunérée » et « une classe de personnes à leur service, que ce soit pour faire leurs travaux ménagers ou leur fournir d’autres services domestiques, s’occuper de leurs enfants », résume Bruno Palier.

Par exemple, « la tâche de nettoyage conserve une forme de stigmate. Or, il serait possible de la revaloriser à partir du moment où l’on se rend compte qu’elle est intégrée dans un ensemble beaucoup plus vaste : on nettoie pour entretenir les espaces dans lesquels chacun vit, travaille, se fait soigner… », insiste François-Xavier Devetter dans un livre coécrit avec Julie Valentin . A travers le sort réservé aux premiers de corvée, c’est tout notre modèle de société qui révèle ses failles.

 





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