Un monde du travail chamboulé



Un monde du travail chamboulé

1/ Emploi, chômage : Un rayon de soleil dans un ciel chargé

Un violent éclair imprévu, une ambiance orageuse qui s’installe dans la durée, et un nouveau parapluie magique pour se mettre à l’abri. Voilà à quoi a ressemblé le choc du Covid dans le monde de l’emploi. L’éclair, c’est bien sûr le choc du premier confinement, et ses presque 700 000 suppressions d’emplois en quelques semaines. L’ambiance lourde, ce sont les trimestres qui ont suivi le premier confinement, entre franches éclaircies (été et rentrée 2020, hiver 2021) et persistance d’averses à chaque nouvelle vague épidémique (novembre 2020, mars 2021). Le parapluie magique, c’est l’ensemble des mesures de soutien à l’économie mises en place par le gouvernement, et notamment le chômage partiel massif, nous y reviendrons.

Le 17 mars 2020, le soleil brille sur la France. Les mois qui viennent de s’écouler ont été plutôt bons sur le plan de la croissance, et les créations de postes encore meilleures. De son histoire, l’Hexagone n’a alors jamais compté autant d’emplois (25,3 millions). Un an et demi plus tard, où en est-on ? Cahin-caha, pas si loin du ciel dégagé d’alors. Fin juin 2021, la France avait quasiment rattrapé le nombre d’emplois privés d’avant la crise, avec six mois d’avance sur les prévisions faites en début d’année par l’Insee, l’institut statistique national. Une surprise permise par des politiques publiques volontaristes (le fameux « quoi qu’il en coûte ») et des confinements de moins en moins pénalisants pour l’activité économique. Cette dynamique ne s’est pas faite au détriment de la qualité. Fin juin 2021, le taux d’emploi * des 15-64 ans à temps complet avait progressé de 0,5 point par rapport à celui d’avant la crise, et le taux d’emploi en contrat à durée indéterminée (CDI) était lui aussi supérieur à fin 2019 (+ 0,3 point).

Depuis le printemps, les inscriptions à Pôle emploi suite à une période d’inactivité repartent fortement à la hausse, à des niveaux qui n’avaient pas été atteints depuis 2017

Voilà pour le verre à moitié plein. Mais le Covid ne va évidemment pas être effacé en quinze mois, notamment en matière de chômage. Fin juin 2021, celui-ci restait bloqué à 8 %, pour le troisième trimestre consécutif. Pourquoi le chômage ne baisse-t-il pas alors que les créations d’emplois sont dynamiques ? Parce qu’au plus fort de la tempête, de nombreuses personnes sans emploi ne recherchaient plus de travail, estimant qu’il serait trop difficile de retrouver un poste. Elles étaient donc considérées comme inactives, et non plus comme chômeuses.

Depuis le printemps, les inscriptions à Pôle emploi suite à une période d’inactivité repartent fortement à la hausse, à des niveaux qui n’avaient pas été atteints depuis 2017. Comme c’est le cas depuis le début de la pandémie, la lecture des taux de chômage reste actuellement un exercice délicat, car les participants au marché du travail basculent d’une catégorie administrative ou statistique à l’autre, au gré des confinements et des capacités à rechercher un emploi.

Dans ce contexte, il n’est pas évident de déterminer précisément qui sont les principales victimes de la crise. Les rangs des jeunes et des seniors sont ceux qui ont le plus grossi à Pôle emploi depuis le début de la pandémie… mais en matière de taux d’emploi ce sont les 25-49 ans qui ont pour le moment le plus souffert. Même chose en matière de sexe : le nombre d’hommes inscrits à Pôle emploi en catégories ABC a davantage augmenté depuis le début de la crise (+5,7 %) que celui des femmes (+3,2 %), mais le taux d’emploi des hommes a dans le même temps progressé pendant que celui des femmes baissait. Les femmes se retirent-elles du marché du travail ? Seule vraie certitude à ce stade, le fossé s’est creusé entre les travailleurs précaires – salariés en contrat à durée déterminée (CDD), indépendants –, dont beaucoup ont perdu leur emploi ou vu leur chiffre d’affaires chuter au début de la crise, et les salariés en CDI, plutôt bien protégés par le chômage partiel.

2/ Secteurs, Territoires : Ceux qui pleurent, ceux qui (sou)rient

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Comme les animaux malades de la peste chez Jean de la Fontaine, aucune entreprise n’a pu ignorer le virus pendant le premier confinement, entre fermetures administratives, réorganisations à faire en catastrophe, ou relations compliquées avec fournisseurs et clients. Puis de fortes différences sont apparues entre les secteurs. Dans deux études distinctes, l’Insee et la Dares (le service statistique du ministère du Travail) dressent une typologie des situations. En les recoupant grossièrement, quatre catégories apparaissent.

La première regroupe ceux qui ont le plus souffert des fermetures administratives. Restauration, hébergement, activités sportives et de loisirs, transports aérien et ferroviaire de voyageurs…, toutes ces filières ont plongé lors du premier confinement, et n’ont pu se relever lors du second. A eux seuls, la restauration, l’hébergement, l’intérim et les activités sportives et de loisirs concentrent plus de la moitié des emplois perdus en France en 2020, confirme l’association Régions de France.

La seconde catégorie regroupe les secteurs qui ont plongé au premier confinement mais ont pu se relever au second, à l’image de la construction, qui a gagné 55 000 emplois par rapport à l’avant-crise. L’industrie, dont la reprise à l’automne 2020 a été plus modérée, souffre encore d’un déficit de 47 000 emplois par rapport à fin 2019. Troisième catégorie : les secteurs qui ont peu souffert de la crise grâce au télétravail, voire en ont tiré profit, comme les activités informatiques et services d’information, l’édition, l’audiovisuel et la diffusion, ou les activités juridiques et comptables. Enfin, une dernière catégorie regroupe les secteurs qui ont pu rouvrir, mais qui devraient connaître des problèmes de demande, comme l’industrie aéronautique et automobile.

La masse salariale des agglomérations de Paris, Lyon et Marseille a reculé de 13 % entre mars 2020 et février 2021, contre 8 % dans les unités urbaines de moins de 2 millions d’habitants

Ces dynamiques sectorielles ont des conséquences territoriales, selon la spécificité de chaque bassin d’emploi. Mais, d’une part, les écarts entre territoires qui vont bien et ceux qui vont mal ont été beaucoup moins importants que les différences sectorielles en 2020, montre l’Insee. D’autre part, il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives, rappelle l’économiste Olivier Bouba-Olga, chef de service études et prospective à la région Nouvelle-Aquitaine : « Au début de la crise, dans notre région, le bassin de Bayonne affichait de très mauvais chiffres. Mais il s’est bien relevé les trimestres suivants. Il faut donc être prudent avant de lancer des politiques de soutien très ciblées géographiquement. »

Ces précautions étant prises, deux types de territoires semblent avoir payé le plus lourd tribut. Les premiers sont les zones très tournées vers le tourisme, notamment hivernal et international. La Tarentaise (Savoie) a ainsi perdu 32 % de ses emplois privés (hors agriculture) entre fin 2019 et fin 2020, contre – 1,65 % en moyenne en France. Deuxième enseignement, les grandes métropoles semblent avoir davantage souffert. La masse salariale des agglomérations de Paris, Lyon et Marseille a reculé de 13 % entre mars 2020 et février 2021, contre 8 % dans les unités urbaines de moins de 2 millions d’habitants, observe le député Jean-Noël Barrot dans un rapport. A priori plus résilientes face aux crises, les métropoles devraient rebondir grâce à la variété de leur tissu économique. En attendant, elles paient cher leur dépendance au tourisme international et à l’économie des loisirs au sens large.

3/ Conditions de travail : Une dégradation assez générale, mais…

Et toi le boulot, ça va ? » A cette question convenue, la réponse a été, ces derniers mois, plutôt négative. Les actifs interrogés dans le cadre d’une étude menée par la Dares indiquent globalement avoir subi depuis le début de la crise une hausse de la quantité de travail à fournir, des horaires plus longs et atypiques (le soir, la nuit, très tôt le matin), et un travail devenu plus intense. Cette hausse de la charge de travail a des répercussions mentales, observe la Dares : un travailleur sur quatre déclare être plus souvent « bouleversé, secoué, ému dans son travail » qu’avant la crise, d’autant que l’inquiétude de perdre son emploi a progressé. Cette intensification émotionnelle déborde parfois les salariés : 23 % d’entre eux présentent un risque élevé de dépression, plus du double de la proportion mesurée en 2019.

Cette intensification émotionnelle déborde parfois les salariés : 23 % d’entre eux présentent un risque élevé de dépression, plus du double de la proportion mesurée en 2019

Pour préciser ces tendances moyennes, la Dares distingue quatre groupes de travailleurs. Le premier groupe, majoritaire (54 % des salariés), estime que ses conditions de travail ont été peu affectées par la crise. Il est surtout constitué d’hommes, ouvriers, employés ou agriculteurs, qui ont continué à venir travailler sur site. Mieux, un deuxième groupe très minoritaire (4 % des salariés), a connu une légère amélioration. Il s’agit notamment des salariés de l’hébergement-restauration qui, sortis du chômage partiel, ont repris leur poste, mais avec une activité encore faible. Le reste de la population salariée se partage entre ceux qui déclarent une intensification du travail (32 %) et ceux qui constatent une véritable dégradation (11 %). Les premiers – essentiellement des femmes – travaillent notamment dans la santé, l’action sociale et l’enseignement. Les seconds sont pour la plupart cadres et télétravailleurs.

La Dares s’est également penchée sur les contaminations au Covid-19 dans les entreprises. Début 2021, 18 % des travailleurs indiquaient avoir été contaminés depuis mars 2020, et 28 % d’entre eux pensent l’avoir été dans le cadre de leur travail. Plusieurs facteurs augmentent le risque d’avoir été contaminé au travail : aller travailler sur site, bien sûr, mais aussi être en contact avec du public, ou encore exercer dans un environnement bruyant qui oblige à se rapprocher de ses collègues pour échanger.

Dernier élément à prendre en compte en matière de conditions de travail : l’évolution des salaires. En moyenne, le salaire horaire s’est bien tenu : l’indice du salaire mensuel de base (SMB) a progressé de 1,4 % entre juin 2020 et juin 2021, au même rythme que l’inflation. En revanche, baisse du temps de travail oblige, le salaire réel touché par les Français a chuté en 2020. Calculé par l’Insee, le salaire mensuel par tête (SMPT) a fortement baissé pour les employés (– 8,4 %), les ouvriers (– 5,9 %) et, dans une moindre mesure, les cadres (– 1,7 %), car ces derniers ont davantage pu télétravailler et être payés normalement. Heureusement, le chômage partiel a permis de compenser de telles inégalités : le SMPT « étendu », qui en tient compte, n’a baissé « que » de 1,2 % pour les ouvriers, de 0,6 % pour les employés.

4/ La révolution du chômage partiel

C’est probablement la principale (r)évolution du marché du travail liée au Covid. En avril 2020, en plein cœur du premier confinement, 8,4 millions de personnes n’occupaient pas leur poste de travail, mais recevaient tout de même un salaire. C’est le principe du dispositif d’activité partielle, plus couramment appelé « chômage partiel » : lorsqu’une entreprise rencontre des difficultés économiques (difficultés de demande jugées temporaires, difficultés d’approvisionnement, pandémie, inondations, incendies…), elle peut solliciter le soutien de la puissance publique. S’il juge la requête légitime, l’Etat prend en charge temporairement une large partie du salaire des employés.

Ce très vieux dispositif restait assez confidentiel avant le virus. De 2015 à 2019, entre 25 000 et 50 000 salariés étaient en activité partielle en moyenne chaque mois, essentiellement dans l’industrie. Surtout, la France avait très peu utilisé cette mesure durant la crise de 2008, contrairement à l’Allemagne. Cette fois, le gouvernement a réagi vite et fort, consentant à une facture (directe) d’au moins 33 milliards d’euros entre mars 2020 et juin 2021, à laquelle il faudra ajouter un manque à gagner indirect, car les indemnités de chômage partiel ne sont pas soumises aux cotisations sociales. Le dispositif a fortement limité la casse sur le plan de l’emploi. En 2020, le produit intérieur brut (PIB) a chuté de 8 % en France, contre seulement – 1,7 % pour l’emploi.

Mais l’inscription de l’activité partielle dans le temps pose plusieurs problèmes. Le premier concerne le coût, à la fois pour l’Etat et pour l’organisme qui gère l’assurance chômage. L’Unédic finance en effet un tiers des dépenses d’activité partielle (contre deux tiers pour l’Etat), ce qui a fait plonger ses comptes dans le rouge. « On peut craindre que le trou dans ses comptes fasse paniquer le gouvernement, et qu’il soit tenté de demander aux chômeurs “normaux” de le combler », s’inquiète Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Une inquiétude d’autant plus forte qu’une réforme de l’assurance chômage, décidée avant le Covid et en partie suspendue par le Conseil d’Etat le 22 juin dernier, entend déjà ponctionner les demandeurs d’emploi.

Second problème : le dispositif est trop large.

« Dans la vie économique normale, les entreprises les plus performantes survivent, et celles qui sont mal gérées périclitent, déroule Eric Heyer. Le chômage partiel sauve tout le monde et entraîne des rétentions de salariés dans des entreprises condamnées au détriment de celles qui se développent. Au plus fort de la crise, on n’avait pas le temps de faire le tri. Mais désormais, il faudrait améliorer le ciblage. »

Enfin, le dispositif a été accordé aux entreprises sans contreparties. « La philosophie de cette mesure, c’est de garder les compétences des salariés dans l’entreprise pour redémarrer au plus vite quand la conjoncture s’améliore. Il aurait fallu profiter de cette période pour former les salariés », estime Eric Heyer. En juin dernier, seuls 15 % des salariés travaillaient dans une entreprise qui avait recours à la formation pour ses salariés en chômage partiel.

Face à ces enjeux, le gouvernement a progressivement rendu moins avantageux le recours au chômage partiel « classique » à la fois pour les employeurs et pour les salariés. Par ailleurs, le nouveau dispositif d’activité partielle longue durée (APLD), mis en place en juillet 2020, prévoit des contreparties un peu plus fortes.

5/ Rapport au travail : Vers un grand désamour ?

Le calice jusqu’à la lie. Pour beaucoup de salariés en galère, qui avant l’apparition du virus se raccrochaient à quelques contrats précaires, la crise a fait très mal. De quoi les décourager de s’insérer sur le marché du travail ? Certains signaux le laissent craindre. A commencer par l’envolée du nombre de chômeurs de longue durée. Rien qu’au premier trimestre 2021, leur nombre a progressé de 126 000, calcule l’Insee, expliquant que « cette forte augmentation, alors que le taux de chômage est quasi stable, traduit le fait que la crise économique affecte plus particulièrement (…) les personnes les plus éloignées de l’emploi ». Eloignés de l’emploi, les jeunes ni en emploi ni en formation (NEET) le sont également par définition. Et Covid oblige, leur nombre a dépassé le niveau d’avant la crise (+ 0,5 point).

A ce triste tableau s’ajoute une mosaïque de situations et de personnes ni complètement en emploi ni inactives. Chômeurs, personnes dans le halo du chômage * , salariés à temps partiel qui voudraient travailler plus (sous-emploi), salariés en chômage partiel… L’Insee regroupe toutes ces situations dans une catégorie, et y comptabilise 20,1 % des personnes présentes sur le marché du travail au deuxième trimestre 2021, contre 18,8 % avant la crise.

Fort heureusement, il existe des raisons de ne pas tomber dans la sinistrose. La première tient à la meilleure reconnaissance de l’utilité sociale des « premiers de corvée » (caissières, éboueurs, soignants…). Dans une enquête du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET), 29 % des salariés déclarent que leur emploi a gagné en reconnaissance. Certes, cela ne remplit pas le frigo, mais le CEET constate « l’importance de la reconnaissance symbolique, qui apparaît comme un facteur essentiel du rapport au travail ». Plus globalement, on ne constate pas, pour le moment, de découragement particulier quant au rapport au monde du travail : le taux d’activité * des 15-64 ans au deuxième trimestre 2021 avait quasi retrouvé son niveau d’avant la crise (– 0,1 point, à 72,7 % de la population).

Il est même possible, en forçant un peu sur l’optimisme, d’imaginer une sortie par le haut dans les secteurs qui offrent de mauvaises conditions de travail

Il est même possible, en forçant un peu sur l’optimisme, d’imaginer une sortie par le haut dans les secteurs qui offrent de mauvaises conditions de travail. 63 % des entreprises de l’hébergement-­restauration déclarent ainsi qu’elles peinent à recruter en CDD ou CDI parce que nombre d’ex-serveurs ou plongeurs ont changé d’activité à la faveur de la crise. Des difficultés de recrutement qui touchent aussi, dans de moindres proportions, l’industrie agroalimentaire, la santé et l’action sociale, indique la Dares. Ces secteurs devront donc améliorer les conditions de travail pour parvenir à recruter.

Travailler, quoi qu’il en coûte ? Les salariés semblent de moins en moins l’accepter, et pas seulement en France. Sur le seul mois d’avril 2021, 4 millions d’Américains ont démissionné de leur emploi. Un record, qui tranche avec la crise de 2008, où les démissions avaient plongé. Dans un contexte de difficultés de recrutement, les salariés qui quittent leur employeur estiment qu’ils vont pouvoir exiger de meilleurs salaires, indiquent plusieurs observateurs américains. La France, qui se méfie d’un orage économique toujours menaçant, n’en est probablement pas encore là. Mais cela n’interdit pas d’espérer un rayon de soleil.

* 

Taux d’emploi : rapport entre le nombre de personnes en emploi et le nombre total de personnes.

** 

Halo du chômage : personnes qui souhaiteraient occuper un emploi, mais ne remplissent pas les conditions de disponibilité immédiate et/ou de recherche active d’emploi pour être considérées comme chômeuses.

*** 

Taux d’activité : rapport entre le nombre d’actifs (personnes en emploi et chômeurs) et l’ensemble de la population correspondante.





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