Xi Jinping n’est pas un nouveau Mao



Xi Jinping n’est pas un nouveau Mao

La presse occidentale et de nombreux sinologues ont renoué avec le vocabulaire de la guerre froide, et notamment la notion de totalitarisme. Mais, loin de s’inspirer des écrits d’Hannah Arendt des années 1950, ils utilisent les définitions vagues élaborées dans les années 1960 et 1970, époque où la plupart des régimes totalitaires avaient été remplacés par des dictatures.

Xi Jinping serait donc un nouveau Mao dominant un parti monolithique et une société écrasée ? Cette vision simpliste ne correspond pas à la réalité d’une société qui, depuis les années 1980, a changé dans une mesure et à une vitesse qu’aucune autre n’a connues. En particulier, le lien entre la population et le Parti communiste chinois (PCC) a pris la forme d’un « contrat » aux termes duquel ce dernier peut rester au pouvoir à condition qu’il procure croissance du revenu et sécurité personnelle, et qu’il garantisse le prestige de la nation.

L’existence de ce contrat implique l’expression, réelle ou potentielle, de critiques vis-à-vis du pouvoir actuel. Le PCC n’est plus une « religion » à laquelle il faut croire comme sous Mao, mais le conseil d’administration autoritaire d’une société qui rêve de consommation, d’éducation, de voyages, d’ordre et de puissance. Et qui n’hésitera pas à ruer dans les brancards si son rêve ne se réalise pas. Ainsi, à l’automne dernier, la quasi-faillite de la plus grande société immobilière du monde, Evergrande (Hengda), a conduit détenteurs d’actions et employés à manifester devant son siège. Imagine-t-on un tel spectacle sous Mao ?

La prospérité par la loyauté et l’unité

De quoi Xi Jinping est-il le nom ? D’un consensus dont les prémices sont apparues dans la direction du Parti un peu avant 2010. A l’époque, les conséquences des réformes des années 1990 (accroissement des inégalités, émancipation des businessmen, épuisement du miracle chinois basé sur les investissements étrangers et les exportations) ont conduit à l’idée que le Parti devait reprendre la main. Sans renier les réformes, il s’agit, à l’extérieur, de réaffirmer la puissance chinoise pour asseoir la « projection » de son économie et, à l’intérieur, de rappeler que la loyauté vis-à-vis du Parti et l’unité de la société sont des conditions sine qua non à la poursuite de la prospérité. Xi Jinping n’est en rien un nouveau Mao, ni sur le plan de l’originalité de la pensée, ni dans l’ampleur du culte de la personnalité et encore moins en matière de pouvoir.

Pour l’instant, la société chinoise n’a pas d’alternative politique à opposer à ce consensus. La plupart des citoyens critiquent, mais ne remettent pas en question la légitimité du Parti. La croissance spectaculaire du niveau de vie, le recul considérable de la pauvreté, l’efficacité dans la lutte contre le Covid-19, le prestige dont jouit la Chine, et même la crainte qu’elle suscite nourrissent l’idée que le Parti a réussi la mission historique que les forces modernisatrices du début du XXe siècle s’étaient fixée : le renouveau du pays.

Les mesures que la presse occidentale trouve emblématiques du durcissement du régime sont rarement jugées de manière négative par la population. Ainsi des technologies de surveillance ou des systèmes encore très rudimentaires de « crédit social » qui sont perçues plutôt comme des gages de sécurité et de progrès.

Xi Jinping n’est en rien un nouveau Mao, ni sur le plan de l’originalité de la pensée, ni dans l’ampleur du culte de la personnalité et encore moins en matière de pouvoir

Ce sont d’autres politiques qui sont visées par les critiques, sur les réseaux sociaux, les sites Internet, dans les conversations privées mais aussi, à mots couverts, dans la presse. Malgré le renforcement de la censure, on perçoit le mécontentement des milieux intellectuels et des classes moyennes. Alors qu’il y a encore quelques années, le Parti comme l’Université insistaient sur la nécessité de former une nouvelle génération capable d’originalité et d’initiatives, on redonne tout son pouvoir au conformisme. Les conséquences d’une telle évolution sur l’économie ou le « soft power » (pouvoir d’influence) chinois sont considérées comme très sérieuses. Quant à la classe moyenne, son « blues » n’est pas nouveau mais sa situation s’aggrave. Il est plus difficile de trouver un travail bien rémunéré, la compétition est toujours plus intense, notamment pour la nouvelle génération, l’endettement s’accroît.

La reprise en main des grandes entreprises inquiète aussi ceux pour qui la croissance continue des revenus est devenue un paradigme. Pour autant, d’autres, notamment dans la nouvelle génération, trouvent Xi Jinping trop mou face au capitalisme et aux pressions extérieures. Ce nationalisme teinté de rhétorique anticapitaliste se nourrit d’un désir de voir s’imposer le supposé modèle chinois à travers le monde. Ce courant est loin d’être massif, mais il prend de la légitimité à l’heure où la Chine se sent agressée.

Conflits sociaux

Le deuxième champ de critiques concerne les conflits sociaux. Ceux-ci ont considérablement diminué, en nombre et en importance. Néanmoins, le revenu et les conditions de travail des travailleurs migrants internes continuent de déclencher des mouvements de protestation, comme les risques liés à la pollution. Le Parti s’efforce d’utiliser à la fois la violence, la médiation et l’adoption de lois plus protectrices pour désamorcer le potentiel subversif de tels mouvements.

Enfin, il ne faut pas négliger l’existence d’oppositions au sein des hautes sphères du Parti. Le nouveau modèle économique adopté quelques années avant l’arrivée de Xi Jinping suscite l’embarras des autorités dans de nombreuses régions. Comment passer d’une économie fondée sur l’exploitation du travail des paysans migrants à une économie dominée par les services et les industries de pointe ? Comment rester compétitif quand le gouvernement considère que la consommation (et donc la croissance des revenus) doit soutenir la croissance ?

Dans de nombreuses localités, les fonctionnaires locaux essaient au contraire de contenir les salaires des migrants qui ont beaucoup augmenté ces dernières années. D’autres cadres du Parti considèrent que la remise au pas dont sont victimes les businessmen de haut rang, qui ont pourtant prospéré sous sa protection, ne peut qu’avoir des conséquences négatives sur la croissance. Et la surenchère nationaliste n’enchante pas tout le monde. Même la politique au Xinjiang a suscité des critiques internes. Il ne s’agit évidemment pas de passer sous les fourches caudines d’un Occident perçu comme « décadent politiquement », mais de limiter les conséquences économiques, politiques et diplomatiques d’une attitude jugée outrancière.

Comme on le voit, « l’opposition à Xi Jinping » n’est pas en état de remettre en cause la politique actuelle, laquelle n’est que la poursuite, sur un mode plus radical (et donc plus périlleux), du grand projet de renouveau national qu’incarne le Parti. Mais il est tout aussi évident que le mode d’articulation entre le social et le politique n’est en rien totalitaire. La Chine apparaît aujourd’hui comme une dictature. Une dictature qui a réussi… pour l’instant.





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