Les directeurs d’école vont-ils devenir des chefs d’entreprise ?



Les directeurs d'école vont-ils devenir des chefs d'entreprise ?

Le débat revient régulièrement sur le devant de la scène au sein de la communauté éducative. En quête de reconnaissance, le métier de directeur d’école a-t-il besoin de pouvoirs supplémentaires ? En dehors de Paris, en maternelle, ou à l’école primaire, il est un enseignant parmi les autres. Au conseil des maîtres, ce moment où les enseignants d’une école se réunissent pour discuter de l’organisation et des problèmes de la vie de l’école, sa voix compte autant que celle de ses pairs. Revient ensuite au supérieur hiérarchique, un inspecteur de l’éducation nationale, de valider ou non les décisions prises. En bref, le directeur d’école n’est pas en mesure d’imposer quoi que ce soit auprès des autres enseignants, l’arbitrage est collégial. Une réalité méconnue qui engendre pourtant de nombreuses incompréhensions avec les parents.

« En France, le directeur d’école ne bénéficie d’aucun pouvoir pour diriger l’école dont il est pourtant seul responsable », résume Cécile Roaux, docteure en sciences de l’éducation rattachée au laboratoire Cerlis de l’université de Paris, auteure de La direction à l’heure du management. Une sociologie du pouvoir (Ed. PUF). « Ce modèle met en évidence un problème important de légitimité et de pouvoir pour les directeurs d’école qui sont censés faire appliquer ce qu’on leur demande ». En cours d’adoption, la loi Rilhac prévoit de leur conférer une autorité fonctionnelle, qui leur permettra de valider directement les décisions prises lors des conseils des maîtres, sans passer par la hiérarchie.

En septembre 2019, le suicide de Christine Renon, directrice d’école à Pantin (Seine-Saint-Denis) avait tragiquement mis en lumière l’épuisement du métier face à la lourdeur des tâches administratives et le manque de reconnaissance. Pour plancher sur une revalorisation du métier, le ministère de l’Education nationale avait, dans la foulée, ouvert une série de concertations avec les syndicats. Jean-Michel Blanquer a, d’abord tenté de créer des « établissements publics des savoirs fondamentaux » dans lesquels les écoles auraient été placées sous la direction d’un principal de collège.

Qui veut devenir manager ?

C’est finalement la proposition de la députée LREM Cécile Rilhac qui sera privilégiée. Les directeurs et directrices d’école « ont beaucoup de responsabilités, mais il leur manque d’une part le temps et les moyens pour remplir leurs missions, d’autre part, un cadre juridique leur permettant d’asseoir leur légitimité – cette légitimité, qui leur fait défaut », détaille la députée qui prévoit de leur faire gagner du temps en allégeant les procédures. Outre l’attribution d’une autorité fonctionnelle, la loi créée un référent « direction d’école », une sorte de conseiller à destination de ses pairs sur une zone définie.

Tandis que députés et sénateurs doivent bientôt se réunir pour s’accorder sur une version finale de la proposition de loi, une question reste en suspens : en disposant davantage de pouvoirs, le directeur d’école deviendra-t-il le supérieur hiérarchique des enseignants ? En 1968 déjà, la tentative de création d’un statut maître-directeur avait échoué face aux mobilisations des enseignants. Plus de cinquante ans plus tard, force est de constater que l’idée ne semble toujours pas faire l’unanimité.

D’après un sondage OpinionWay réalisé pour le ministère de l’Education nationale en 2019 auprès de 29 007 directeurs (sur 45 500), seuls 11% souhaitent « avoir un véritable statut de directeur, de chef d’établissement ».

« Cette loi est une catastrophe pour tout le monde », martèle Pierre, directeur d’école en Ile-et-Vilaine depuis près de 20 ans. Pour lui, l’autorité fonctionnelle revient à le placer au-dessus de ses collègues.

« J’ai choisi ce métier pour l’enrichissement que représente notre fonctionnement collégial, parce qu’il permet de mettre nos intelligences en commun pour le bien des élèves. Avec ces évolutions, je crains de me couper de mes collègues »

Benjamin Bauné, co-responsable premier degré du syndicat Sud éducation, redoute « qu’une pression supplémentaire soit imposée aux directeurs de la part de la hiérarchie, qui devra la faire appliquer sur ses collègues. » Le syndicaliste fustige une réforme « idéologique »  visant à « faire des directeurs des managers ».

Un fonction sans statut

La loi Rilhac correspond bien à la vision macronienne d’un système éducatif qu’il faudrait bousculer et « manager » à la façon d’un entrepreneur. Prenant tout le monde de court, le président de la République avait ainsi annoncé lors de son déplacement à  Marseille la mise en place d’une expérimentation permettant aux directeurs de 50 écoles de la ville de choisir leurs enseignants dès la rentrée 2022. Mesure qui avait vocation à être généralisée si l’expérimentation était « concluante ». Mais à peine le projet avait-il suscité un tollé qu’il se dégonflait : « ça ne se fera pas », assurait d’ailleurs, le 2 novembre dernier, le maire socialiste de Marseille, Benoît Payan.

« Nous sommes responsables de tout, mais nous n’avons droit à rien » – Thierry Pajot, syndicat des Directrices et Directeurs d’École

« Nous n’en voulions de toute façon pas non plus », ajoute Thierry Pajot, directeur d’une école à Nice et secrétaire du syndicat des directeurs et directrices d’écoles, créé au mois de juillet. Pour lui, l’attribution d’une autorité fonctionnelle est une forme de reconnaissance. « Notre travail est absolument chronophage. Nous sommes responsables de tout, mais nous n’avons droit à rien. Des parents d’élèves viennent nous voir pour aborder des problèmes urgents, mais nous devons en réalité demander une autorisation pour tout. »

Un constat partagé par Audrey Lalanne, déléguée nationale du SE-Unsa :

« Il ne s’agit, en réalité, pas d’un changement de statut, mais simplement de faciliter un peu le quotidien des directeurs. La loi est imparfaite, elle permet tout de même des avancées, et il faut s’en saisir ».

En exemple, elle cite le transfère aux communes de l’élaboration des plans de sécurité prévus dans la loi, qui incombe jusqu’à présent aux directeurs, ou encore le passage de l’élection des parents d’élèves par voix électronique.

La sociologue Cécile Roaux a mené, en 2018, une étude sur un échantillon national de près de 6 000 enseignants du primaire, dont 2 221 directeurs et directrices. Contrairement à celle menée par le ministère de l’éducation un an après, ici, les deux tiers des enseignants refusent l’idée d’un statut hiérarchique, tandis que deux tiers des directeurs le réclament.

« Pour les enseignants, avoir un directeur sans statut et seul responsable du bon fonctionnement de l’école, permet de lui déléguer tout ce qu’on ne veut pas faire, ce que le sociologue Everett Hughes (sociologue américain) à a appelé le « sale boulot » : tâches administratives, réception des parents, gestion des enfants « difficiles »», analyse-t-elle.

L’octroi d’un statut devra permettre aux directeurs de s’affirmer, et de contrôler, a minima, le fonctionnement de l’école dont ils sont, au final, seuls responsables. La sociologue met toutefois en garde : « L’autorité fonctionnelle apportera une reconnaissance de la fonction, mais elle ne modifiera pas le fonctionnement de l’école qui a pourtant montré ses limites pendant la crise sanitaire…»

L’inconnu des conditions de travail

Les risques psycho-sociaux du métier ont en effet été aggravés par la crise liée à l’épidémie de Covid-19, l’école à distance, et des protocoles sanitaires auxquels il faut permanence s’adapter. La loi Rilhac tente de répondre au malaise d’une profession, mais elle ne résout pas un problème structurel lié à un manque de moyens.

Les directeurs et directrices souffrent de la charge de travail, réclament une aide administrative pour accomplir les tâches quotidiennes… Le sondage du ministère de l’Education nationale de 2019 révèle que près de la moitié déclarent consacrer « 11 à 20 heures aux tâches de direction » chaque semaine. Contrairement aux chefs d’établissement du second degré, un directeur d’école n’a ni secrétariat, ni vie scolaire ou intendance. L’urgence est là…« Il faut nous dégager du temps à tout prix », insiste Pierre, directeur des écoles.

Sur ce point, la loi Rilhac précise que l’Etat doit fournir aux directeurs d’école une aide administrative et matérielle, sans en détailler les contours. Plébiscité, le renforcement des décharges, permettant à certains directeurs d’avoir moins d’heures d’enseignement, reste encore flou – il est question d’une « décharge partielle ou totale d’enseignement en fonction du nombre de classes et des spécificités de l’école ».

Aucune revalorisation n’est, enfin, prévue. En 2018, un rapport de l’OCDE révélait que les directeurs d’école ne gagnent que 7% de plus que les enseignants, et 70% de moins qu’un principal de collège. La Cour des comptes pointait également des difficultés de recrutement. Mise en place l’année dernière, seule une indemnité annuelle de 450 euros bruts a été pérennisée.

Le 16 novembre, après un long parcours parlementaire, députés et sénateurs ont trouvé un accord en commission mixte paritaire sur la proposition de loi Rilhac. Les divergences portaient notamment sur financement de la mesure, qui devrait finalement être partagé entre l’Etat et les communes. Son adoption et sa promulgation ne devrait désormais n’être plus qu’une formalité.





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