Inflation, conflits et désorganisation | Alternatives Economiques


La hausse forte et soudaine de l’inflation des prix à la consommation en Europe et en Amérique du Nord, proche de 4 % en zone euro et 5 % aux Etats-Unis, braque à nouveau les projecteurs sur les banques centrales. Ces dernières hésitent à resserrer le coût du crédit par peur de casser la reprise économique post-Covid ou de mettre en danger les finances publiques. Leur prudence est sans doute justifiée. L’inflation ayant été pendant plusieurs années systématiquement inférieure à leur cible – surtout en zone euro – elles peuvent se permettre aujourd’hui de la dépasser temporairement.

Leur absence de réaction ne manque toutefois pas d’agiter dans la presse ou chez les économistes le spectre de la forte inflation des années 1970 (le taux d’inflation moyen atteignait 15 % environ dans les pays industrialisés), dont les banques centrales sont souvent tenues responsables. Sans surprise, Christine Lagarde est déjà qualifiée dans la presse allemande de « Madame Inflation ». Il n’est donc pas inutile pour éclairer le débat actuel de revenir sur les sources de l’inflation et le rôle des banques centrales au cours des années 1970.

Il est indéniable que les banques centrales ont, à partir de la fin des années 1960, et d’autant plus après le choc pétrolier de 1973, laissé filer l’inflation avant de la combattre drastiquement près de dix ans plus tard en plongeant les économies dans la crise. Mais établir ce constat nous dit peu de choses sur les raisons qui les ont poussées à faire ces choix, et encore moins sur les sources de l’inflation des années 1970.

Etudier comment l’inflation est un phénomène qui reflète les conflits entre groupes sociaux et la désorganisation du système productif apporte sans doute des clés plus importantes pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et pourquoi la question inflationniste ne concerne pas uniquement les banques centrales.

La grande inflation et les banques centrales

Reconnaître que les politiques monétaires furent une des causes de la grande inflation des années 1970 est un truisme. Il est évident que l’histoire aurait été différente si les banques centrales avaient décidé au début des années 1970 de mener une politique anti-inflationniste dure comme elles le firent dix ans plus tard. Cette affirmation ne doit toutefois pas être confondue avec l’idée fausse que l’origine de l’inflation aurait été une politique monétaire laxiste.

La lecture des archives des banques centrales de cette période – des cibles monétaires et des prévisions établies par ces institutions – révèle bien qu’elles s’accommodèrent pendant plusieurs années d’un taux d’inflation à deux chiffres, même lorsqu’elles déclaraient vouloir freiner temporairement la hausse des prix. L’acceptabilité de l’inflation par les banquiers centraux ne relevait toutefois pas d’un amour inconsidéré pour l’instabilité monétaire ou d’un aveuglement causé par la lecture de Keynes, comme une pensée conservatrice a œuvré à le faire croire par la suite.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la lutte contre l’inflation était une préoccupation majeure des banques centrales et des gouvernements. Après la mise en place de plans de stabilisation monétaire à la fin des années 1940, les tensions inflationnistes n’avaient cessé de réapparaître, tirées par des événements géopolitiques comme la guerre de Corée (1951-1953) ou la reconstruction économique.

Certes, l’esprit était plus au stop and go qu’à la modération de la volatilité macroéconomique : les banques centrales alternaient les épisodes d’ouverture et de fermeture du robinet du crédit pour pousser à la reconstruction et l’industrialisation tout en respectant l’objectif de modération d’inflation. Une inflation modérée – tout comme la croissance – était jugée indispensable à la légitimité de l’interventionnisme étatique dans l’économie comme à la stabilité du système monétaire international et du bloc capitalisme face au communisme.

La raison principale expliquant pourquoi les banques centrales cessèrent de combattre l’inflation au cours des années 1970 est bien connue : la hausse du chômage

Les banques centrales en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord savaient et pouvaient donc combattre l’inflation. La raison principale expliquant pourquoi elles cessèrent de le faire au cours des années 1970 est bien connue : la hausse du chômage. Les historiennes et historiens de l’économie débattent encore de la manière d’interpréter la réaction des banques centrales face au chômage à cette période.

Elle est parfois attribuée à des pressions gouvernementales et donc à la perte d’indépendance des banques centrales. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, Nixon exerça divers moyens de pression pour éviter qu’un changement de politique monétaire ne vienne menacer sa réélection en 1972. Au même moment, en France, Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, insista pour que les statuts de la Banque de France – dont la dernière révision datait de 1936 – soient réécrits et inclurent pour la première fois la mention que la politique monétaire était « arrêtée par le gouvernement ». En Allemagne, Helmut Schmidt entreprit une démarche similaire mais elle n’a pas abouti.

Il serait cependant trompeur de considérer ces basculements – ou leur échec – comme de simples causes des politiques qui ont suivi plutôt que comme des reflets d’équilibres déjà changeants. Les banques centrales n’avaient pas besoin de pression gouvernementale pour s’inquiéter du chômage et être démunies face à un phénomène qui leur était inconnu depuis la guerre et qui était associé à la Grande Dépression des années 1930.

Certaines études quantitatives sur la politique monétaire des Etats-Unis au cours des années 1970 expliquent ainsi l’intégralité de l’absence de réaction forte à l’inflation par des erreurs de modèle (surestimation du taux de chômage naturel) ou même des erreurs de données et mesures (les séries statistiques non révisées surestimaient la gravité de la crise). Cette explication passe toutefois sous silence la question pourtant fondamentale des causes de l’inflation, ainsi que la compréhension qu’en avaient les banques centrales et gouvernements de l’époque.

Les sources de l’inflation

La crise pétrolière de 1973 fut sans conteste un élément inflationniste majeur, mais son effet fut passager et ne peut suffire à expliquer la hausse des prix de la décennie.

Aux Etats-Unis comme en Europe, le taux d’inflation annuel suivait une tendance à la hausse depuis la seconde moitié des années 1960 et approchait déjà les 10 %. La fin du système de Bretton Woods en 1971 avait d’ailleurs été précipitée en partie par la hausse de l’inflation états-unienne et des conflits qu’elle engendrait avec des pays comme l’Allemagne et le Japon, qui accusaient les Etats-Unis d’avoir une influence néfaste sur les prix mondiaux. Et, pour ces mêmes raisons, la fin de Bretton Woods était déjà actée suite à la forte crise de la livre sterling puis du dollar en 1967 et 1968.

Mais la hausse des prix pétroliers annonçait une nouvelle ère où les prix à la production pouvaient servir d’arme géopolitique ; premier élément du lien entre l’inflation et le conflit.

La théorie la plus vraisemblable sur les causes de l’inflation est celle – défendue notamment en France par l’école de la régulation et les travaux de Michel Aglietta dès les années 1970 – qui voit dans l’inflation le produit conjoint d’un conflit entre le capital et le travail, et le résultat d’une désorganisation de la chaîne de production et de l’allocation du capital qui aboutit à des pénuries sectorielles.

La fin des années 1960 voit émerger les revendications salariales fortes d’une partie de la population qui a été en partie laissée-pour-compte de la croissance industrielle des deux décennies précédentes. Ces revendications sont d’autant plus fortes que des évolutions sociales ont augmenté les besoins de consommation et le recours à l’endettement. L’évolution des formes de vie crée aussi des nouveaux types de besoin, notamment dans les services et logement, sans que la production ne s’adapte suffisamment rapidement.

La théorie la plus vraisemblable sur les causes de l’inflation est celle qui voit dans l’inflation le produit conjoint d’un conflit entre le capital et le travail, et le résultat d’une désorganisation de la chaîne de production et de l’allocation du capital

Si les banques centrales des années 1970 délaissèrent le terrain de la lutte contre l’inflation, ce fut aussi car elles sentaient que cela se jouait ailleurs dans les négociations salariales ou dans la politique industrielle. Les politiques déflationnistes abruptes du début des années 1980 furent donc une manière de confier à l’austérité budgétaire et monétaire la charge de trancher tardivement ces conflits en prenant parti pour la hausse du chômage.

En étudiant le seul pays d’Europe de l’Ouest qui réussit à stabiliser son inflation au cours des années 1970 – la République fédérale d’Allemagne – Peter Hall montra ainsi que la recette allemande ne fut pas une politique monétaire plus stricte, mais la négociation salariale qui limita plus qu’ailleurs les conflits inflationnistes.

Il reste beaucoup à écrire sur l’histoire de l’inflation des années 1970, en particulier sur les réalités de la négociation salariale ou sur les conséquences différentes de l’inflation sur les groupes sociaux. A la suite d’Emi Nakamura et Jon Steinsson, on peut aussi se demander si l’inflation eut vraiment des conséquences aussi négatives que les modèles économiques le prédisent sur le système des prix. On peut encore suivre Adam Tooze et penser à nouveaux frais l’expérimentation économique et démocratique de certains programmes keynésiens des années 1970 que l’inflation aurait injustement délégitimés.

A plus courte échéance, il faut se garder de crier au loup et de comparer trait pour trait aux années 1960-1970 une situation actuelle si particulière, alors que cela fait à peine quelques mois que l’inflation a commencé à sensiblement augmenter. Mais, si les pressions inflationnistes actuelles perdurent, alors il serait bon de se rappeler que l’inflation a d’autres sources que la politique monétaire.

Ainsi l’Etat, par la régulation de certains prix, par la fiscalité, par des services publics en dessous des prix de marché (santé et éducation en particulier) a un rôle clé à jouer dans la stabilité des prix. Il peut au contraire tenter de résoudre à court terme par une politique clientéliste les conflits sociaux liés aux différences de niveaux de vie et encourager l’inflation par une « indemnité inflation », laissant à la politique monétaire la tâche de trancher plus tard ces conflits.





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