La Religion celte : digressions mythographiques et historiologiques


La religion celte n’est pas une sinécure. Sur la base de nombreux commentaires antiques des de voyageurs et conquérants grecs et romains (Histoire de Posidonios, Guerre des Gaules de César, etc.) mais aussi plus tard des éléments légendaires dans la littérature médiévale du merveilleux chrétien (les Lais de Marie de France, le Cycle du Graal ou d’Arthur, le Livre des conquête d’Irlande, les Mabinogi galloises, etc.) des choses ressortent. De plus, l’archéologie permet de voir des récurrences matérielles (par exemple quant au Dieu cornu, dit aussi Cernunnos).

Hélas : les commentateurs antiques sont partiels et partiaux… la littérature médiévale a bel et bien perdu son polythéisme au profit du merveilleux chrétien, à convoquer « le bon Dieu » au milieu des féeries… et l’archéologie ne parle pas. Et pourtant, il est possible de se laisser à une esquisse de description musarde. Qu’avons-nous ?

Un article ardu, dialectisant allègrement le Mythe et l’Histoire.
 

 


La Religion celte : digressions mythographiques et historiologiques

Source de l’image : une statuette moderne de Cerridwen
déesse dite devineresse, associée aux sorcières.

 

 

 

Avant les Dieux

Avant les Dieux, il y a un maelström de peuples divers, non humains. Les Dieux viennent sur ces peuples comme un peuple supplémentaire entre les peuples, et même font alliance avec certains des peuples qui les précèdent. Aussi les Dieux font-ils figures de « grands anciens », figures « d’ancêtres » celtes. Et pourtant, ce sont bien leurs mémoires qui seront divinisées, c’est-à-dire immortalisées, dans les crânes et les cœurs humains qui s’y voueront, et les Dieux assurent une présence permanente éthérique et fonctionnelle dans le monde humain celte, qui ritualise en leur honneur immortel (les Celtes ne sont pas connus pour avoir trop représenté leurs dieux – à lire au sujet de l’« idolâtrie » inexistante d’ailleurs).

En cette époque mythique d’avant les Dieux et les humains, vivait le peuple des Nemediens : peuple-cerf. C’est très intéressant notamment parce que l’on retrouve toujours à l’époque celte, une multitude de statues du Dieu homme-cerf, Cernunnos, en archéologie. Et là tenez-vous bien, il faut déjà faire une digression :
La racine celte nemed réfère à une forme de « néant » sacré, à caractère de nirvana : le lien est possible parce que la figure de Cernunnos elle-même est proche de celle de Shiva dans le védisme : nous sommes dans l’aire de civilisation indo-européenne. Non pas « une civilisation » en tant que telle, nous voyons bien aujourd’hui que nos routes ont largement divergé, et nous constatons bien que l’ère celte a des différences avec l’ère védique (temporelles et territoriales)… mais il y a bien une aire commune de civilisation. Ce qui est logique, et Alexandre le Grand et son empire n’y a fait que « retour », pouvant déjà constater les divergences…
Bref ! Vous pensiez bien que j’allais vous parler de la religion celte, vous voyez que je pars sur l’Inde archaïque et la Grèce antique, ainsi que le nirvana toujours hindou de nos jours, et vous vous demandez peut-être où tout cela peut bien nous mener ?
Eh bien, nous parlions des Nemediens, le peuple-cerf d’avant les Dieux celtes. Grâce à cette digression, nous présumons qu’il s’agit d’un peuple sacré, d’un peuple inspiré ou du moins d’un peuple fort inspirant, puisqu’il va jusqu’à inspirer les Celtes à propos d’un de leurs Dieux les plus récurrents, le Dieu Cernunnos. Or ce Dieu, peut donc être assimilé à Shiva : cela permet de présumer que c’est d’abord un Dieu rustre, rude, sauvage, mais un Dieu qui apprend « les bonnes manières » à travers la méditation. Il apprend à gérer ses instincts (le serpent à tête de bélier) jusqu’à devenir maîtriser la souveraineté (il tient un torque). C’est presque un ascète des bois, vous savez, comme on retrouve des légendes de saints ermites forestiers, dans le christianisme européen, et l’on peut largement penser que ces figures de saints ermites forestiers sont en fait une survivance celte dans le christianisme européen.
Aussi peut-on dire que les Nemediens, peuple-cerf d’avant les Dieux celtes, forment un peuple qui a développé une spiritualité dont les humains celtes se souviendront à travers le Dieu Cernunnos – et pas qu’à travers Cernunnos, vous verrez bientôt pourquoi. Mais à l’ère celte humaine, les Nemediens n’existent plus, ou bien vivent cachés et pourchassés, à la manière des faunes grecs (parce que le Dieu grec Pan, faunesque, évoque aisément Cernunnos : influence celte dans l’hellénisme).
 

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Cernunnos (celte)
et Shiva (védique) d’époques

 

Avant les Dieux toujours, il y avait aussi un peuple difforme, potentiellement associable aux géants, un peuple-géant monstrueux qui n’a rien d’un « mal incarné » : les Dieux ne font que le combattre pour des affaires territoriales. Question de perspectives : pour ce peuple-géant, les Dieux sont « les méchants ». Et pourtant, ils feront alliance, et un ressortissant dudit peuple gouvernera même un moment des territoires peuplés par les Dieux. Il s’agit des Formors, Fomorés, ou Fomoires selon les traductions, et rien d’étonnant à ce qu’ils soient potentiellement associables aux géants, car il se peut qu’ils aient eu un rôle démiurgique de formation du monde, notamment montagneux et insulaire, comme si ces êtres avaient entassé de la terre sur la terre ou dans l’océan. À l’ère celte humaine, les Fomoires n’existent plus, ou bien vivent cachés et pourchassés, à la manière des cyclopes grecs.

Mais le peuple d’avant les Dieux qui met le plus d’ordre sur les territoires, c’est le peuple-foudre, ou peuple des Fir Bolgs, qui dut beaucoup combattre les Fomoires (les Fomoires sont les plus puissants en général, en dehors des Dieux). C’est déjà un peuple de techniciens métallurges capables de fabriquer des lances.
Je les soupçonne d’être associables aux stryges ou gargouilles que l’on retrouve encore parfois sur les églises et les cathédrales, parce que sur bien des millénaires, venu du Sud, un peuplement littoral atlantique se forma depuis la péninsule ibérique, héritant des figures de sphinx égyptiens, eux-mêmes hérités des démons mésopotamiens au fond de la Méditerranée : tout comme avec le peuple-cerf des Nemediens relié à l’Inde archaïque, les Fir Bolgs nous emmènent loin des Celtes temporellement et territorialement… mais c’est logique, vu le sens de diffusion de la démonie et de la métallurgie : à partir des agriculteurs d’Anatolie quelques millénaires avant les Indo-Européens, ainsi que la diffusion orientale de la métallurgie dans le monde à partir de l’âge du bronze où émerge la civilisation celte. En tout cas mythiquement, le peuple-foudre des Fir Bolgs reprend cela à son compte et permet aux Celtes d’en hériter.

Reste un peuple d’avant les Dieux à évoquer… or ce peuple est humain ! … mais il semble que ce soit un peuple très puissant, car capable de démiurgie, c’est-à-dire de magie élémentaire créatrice et formatrice : les Partholoniens. Les Partholoniens, peuple humain d’avant les Dieux et même d’avant les humains celtes, se sont laissés inspirer par le peuple-cerf des Nemediens, mais les Partholoniens n’ont semble-t-il pas utilisé les techniques des Fir Bolgs… laissant cela aux Dieux celtes et aux Celtes proprement dits.
Ce sont les Partholoniens qui, mythiquement, ont tiré la spiritualité druidique du peuple-cerf des Nemediens : le druidisme, mythiquement, est une invention parthlonienne (caractère indoeuropéen) sur une base nemedienne (caractère pré-indoeuropéen). C’est-à-dire que les tous premiers humains d’avant les Dieux et même d’avant les humains celtes, métahumains étranges car disposant d’une puissante magie démiurgique ayant contribué aux formes du monde… ces métahumains ont mythiquement compté parmi eux « les premiers druides », dont les druides celtes ont hérité : le druidisme n’est donc, mythiquement, pas une spiritualité proprement celte même pour les Celtes, quoique le druidisme nous soit connu par les Celtes.
À noter que le monde védique (racine ued, uid) qui fait partie du monde indo-européen, évoque le monde druidique (même racine dr-uid, avec le préfixe intensif donnant notre dru, dense). Monde du savoir, de la connaissance (celte uis, connaissance, que l’on retrouve toujours dans l’allemand weissen, mais aussi dans notre voir et notre vidéo, depuis le latin videre).

À noter que cela autorise actuellement toutes les imaginations néochamaniques quant au druidisme, ainsi que les imaginations atlantéennes quant aux Parhtoloniens : es Partholoniens, vus comme des Atlantes qui auraient mésusé de leurs pouvoirs au point de disparaître, mythiquement. Mais que l’on soient bien clairs : tout ceci n’a rien à voir avec le mythe platonicien originaire, bien plus proche de Tartessos, et correspond à un mélange platonico-néoceltique moderne.
Vraiment, tout ceci n’est pas simple à découvrir et à démêler, car mélangé aujourd’hui de charlatâneries, d’ésotéries régulièrement foutraques, de gnoses par essence monothéistes quoiqu’ésotéristes, d’occultismes et de sorcelleries plus ou moins new age, ainsi que d’imaginaires de fantasys, tout simplement, entre jeux de rôle et littératures fantastiques, mais aussi romans mystico-historiques et sites complotistes. Vraiment, c’est un chantier.

Revenons-en plutôt aux Partholoniens en tant que tels qui, sur la base de l’influence indo-européenne, font plutôt référence à une cyclicité des Temps, voire à un Éternel Retour : un peu comme si les Partholoniens étaient en fait notre avenir, que notre avenir était d’aller droit dans le mur, jusqu’à ce que les survivants rendus à une certaine nature en tiennent nouveau compte spirituellement (de la nature) comme les Partholoniens tinrent compte des Nemediens, pour en faire hériter un nouveau type d’humanité, à savoir à nouveau les Celtes et par la force des choses nous aujourd’hui, par écho mythique. On spécule, on spécule.

Venue des Dieux

Je répéterai ce que j’ai dit pour commencer : les Dieux viennent sur ces peuples comme un peuple supplémentaire entre les peuples, et même font alliance avec certains des peuples qui les précèdent, notamment les Fomoires qui sont les plus puissants – les plus hargneux dans la survie.
Dans ce maelström de peuples, les Dieux font figures de « grands anciens », figures « d’ancêtres » celtes, peuple étrange entre les peuples étranges.

Et pourtant, c’est bien la mémoire des Dieux qui sera divinisée, c’est-à-dire immortalisée, dans les crânes et les cœurs humains qui s’y voueront, et les Dieux assurent une présence permanente éthérique et fonctionnelle, dans le monde humain celte qui ritualise en leur honneur immortel.

Mais notons aussitôt que certains Dieux sont manifestement plus archaïques que d’autres, et Cernunnos, héritage nemedien à travers les Parhtoloniens, fait figure de Dieu primordial. Oui il fait figure de Dieu primordial, mais peut-on franchement dire que c’est le Dieu « père de tous les Gaulois » auquel fait référence César (Guerre des Gaules 6, 18) instruit par le druide Diviciacos ?… c’est ce que défend ardemment Gérard Poitrenaud, et pourtant il subsiste un doute (comme du reste sur toute la religion celte, y compris sur mes propos) d’autant plus que Cernunnos proviendrait des Partholoniens métahumains, bien plus proche des Nemediens peuple-cerf que des humains proprement dits.

Alors il faut se tourner vers une autre récurrence dans le monde celte, concernant « le bon Dieu », à ne pas confondre avec le Dieu chrétien, mais une telle locution de « bon Dieu » a dû lui échoir, à ce Dieu chrétien, par héritage (tout comme on a des saints ermites forestiers, faisant référence aux Nemediens et Cernunnos). Car « le bon Dieu » est littéralement la traduction du nom du Dieu Dagda (Irlande médiévale), Dieu au maillet ou au marteau qui d’un côté frappe pour tuer, et de l’autre frappe pour faire revivre, il faut lire Valéry Reydon à ce sujet. On trouve sur le continent un Sucellos (littéralement bon frappeur) et aussi tout simplement un Esus (littéralement le bon), et il m’est arrivé d’analyser par évolution phonétique, que l’attesté Daiius viendrait du celte gaulois Dagodeuos (littéralement bon Dieu, base antique reconstituée par des néo-druides de Dagda) via quelque chose comme Daios et d’autres étapes évolutives inutiles à relater ici.
 


La Religion celte : digressions mythographiques et historiologiques

Sucellos gallo-romain,
Esus d’héritage celte en Gaule romaine,
Effigie moderne du Dagda médiéval.

 

Ainsi le monde celte est dominé par un Dieu frappeur, mortel et revivifiant, à la frontière du monde des morts et des vivants, comme réincarnateur à sa façon, mais aussi guerrier. L’influence indienne a déjà été évoquée, qui traite toujours les réincarnations dans l’hindouisme, mais il se peut que ces réincarnations soient seulement humaines dans le monde celte (métempsychose). Il est très possible que ce « bon Dieu » soit à la frontière des morts et des vivants, car dans l’interpretatio romana Esus est associé à Sylvanus : Dieu des frontières entre les mondes sauvages et cultivés.
Or les Romains « ont peur du noir et des souterrains », on l’a vu dans leurs ressentiments envers l’Hercynie au-delà du Rhin (qu’ils nommèrent improprement du nom de Germanie, sur la base d’un seul peuple celte et/ou dane d’outre-Rhin) : les Romains craignaient l’obscur des forêts autant que des grottes, dont ils font surgir des choses infernales – du moins devine-t-on hardiment de qui les chrétiens se sont inspirés sur ce point-là, des Celtes ou des Romains, de telle sorte que plaquer Sylvanus sur Esus semble bien une façon d’en faire un Dieu entre deux mondes, un monde inquiétant comme la nuit et un monde rassurant comme le jour (quand seulement on aurait « peur du noir et des souterrains » évidemment).

Mais César, dans sa Guerre des Gaules, n’a pas dit Sylvanus pour le Dieu « père de touts les Gaulois » : César a dit Dis Pater, « père des richesses », qui chez les Romains évoque les souterrains miniers permettant d’extraire des métaux.
Alors à tout prendre, le Dieu « père de tous les Gaulois » semble bien un tel Daios-Sucellos-Esus-Dagda, un tel « bon Dieu ». Et il est bon car il est effectivement bienveillant comme un père, travailleur et défenseur. C’est un grand fermier-combattant, menant exactement le style de vie celte, comme d’ailleurs le style de vie de tous les Anciens Européens en vérité.
Les Romains, eux aussi, viennent d’un terreau de grands cultivateurs, jusqu’aux oliveraies et vignobles de nos imaginaires méditerranéens ou plus précisément « du Sud » français ; il y a hérédité, tout comme il y a hérédité dans le Dieu chrétien, d’ailleurs charpentier dans la figure de son incarnation christique.
La bonté de ce Dieu n’est toutefois pas une charité : elle est sélective, elle est une amabilité populaire, et elle est tout autant une habileté dans le travail et la défense des siens, que dans une francheté de caractère, c’est-à-dire une générosité et une liberté : le Dieu-père de tous les Gaulois est un Dieu qui met en valeur la terre qu’il conserve contre l’ennemi, néanmoins maître de la mort et de la vie (comme toute figure de mâle dominant). Ainsi ouvre-t-il sur d’autres mondes (comme toute fonction paternelle psychanalytique). En tant que père, il est le grand ancêtre de tous les Dieux, or cette idée de paternité vient de Françoise Roux et Christian Guyonvarc’h.

C’est donc sous la tutelle du Bon Dieu, que tous les Dieux entrèrent sur la scène du monde peuplé des peuples : peuple-cerf des Nemediens, peuple-géant des Fomoires, peuple-foudre des Fir Bolgs, après la chute du peuple-métahumain des Partholoniens. Or, les Dieux reprendront le druidisme des des Partholoniens inspirés par les Nemediens, à leur compte (au point d’accueillir Cernunnos dans leurs rangs) tandis que ces mêmes Dieux reprendront la métallurgie et la puissance céleste des Fir Bolgs (au point d’élever le guerroyant et climatique Taranis dans les nuages, mais surtout de déployer des Dieux forgerons tels que Ucuetis et Bergusia, à Alésia) en faisant des alliances et des compromis avec les Fomoires (tels qu’en laissant le Fomoire Bres gouverner l’Eire par intermittence).

Dans tout le monde celte, de l’antique Anatolie aux pointes de l’Irlande et du Portugal en suivant le Danube et le Rhin (jusqu’à même influencer l’entre-deux celto-dane continental, et plus septentrional-oriental avec le monde dane proprement dit : jusqu’au monde dane tardif au Moyen-Âge, plus connu à cause des diffusions vikings…)… dans tout le monde celte, disions-nous, il a dû y avoir ce vieux fond mythique de nombreux peuples fantastiques, plus ou moins inspirés des âges préhistoriques certainement (les Nemediens évoquent des chasseurs-cueilleurs pré-indoeuropéens) mais aussi des imaginaires culturels plus ou moins lointains (les Fir Bolgs peuvent tirer jusqu’à la Mésopotamie au fond de la Méditerranée, en passant par l’Ibérie ; les Partholoniens, laissons-leur cela pourquoi pas, formeraient comme des Atlantes, en écho fort-fort-lointain, estompé et distordu de toutes ces cités archaïques ayant recouvert l’Europe pré-indoeuropéenne, et pourquoi pas jusqu’à l’époque millénaire où le Doggerland était toujours émergé… jusqu’à nourrir la légende d’Ys par exemple, quoique, comme l’Atlantide, ce soit né de micmacs littéraires, charlatans, ésotériques, gnostiques, occultes et mystiques).
Tout ceci relève largement de l’intuition historique la plus débridée, et pourtant c’est tout cela, que l’on a envie de découvrir ou redécouvrir, en vieux fond réaliste de tous les mythes celtes, de sorte à faire remonter le druidisme à quelque chose de bien plus ancien que les Celtes au millénaire précédant notre ère…

La romanisation et la christianisation auraient réduit tout l’héritage à néant, enfin n’exagérons rien : en dehors de l’époque contemporaine, les Anciens n’étaient pas, mais pas du tout, adeptes de logiques d’archivage.
Il suffit de regarder l’historiographie indienne pour s’en rendre compte : bien que témoignant de récits multimillénaires attestés, tout se passe avant l’arrivée des Européens, comme si l’Inde avait vécu dans un « présent éternel », c’est-à-dire au juste une temporalité cyclique faisant se côtoyer les Temps : il en fut de même en Europe pré-grécoromaine, de telle sorte qu’il faut aussi remercier la grécoromanisation d’avoir sauvegardé des traces écrites de ces choses… idem des copistes chrétiens… et les destructions documentaires ne sont pas seulement le fruit du fanatisme monothéiste : il y eut des ethnocides pré-chrétiens déjà de la part des anciens peuples, et certainement de la part des Celtes, dont les histoires mythiques témoignent bien entre Nemediens, Fomoires, Fir Bolgs, Partholoniens et Dieux.

Bref, nous ne sommes pas sur des époques ni des mythes pleins de charité, quoique ces mondes aient connu leurs magnanimités, leurs reconnaissances, leurs amitiés, leurs honneurs et leurs générosités. Concernant les Celtes, il faut lire ce qu’il nous en reste.
M’enfin, soyons honnêtes une seconde et analysons bien si la charité est une vertu qui s’est un jour seulement réalisée en dehors de l’Évangile : nous comprendrons aisément que les humains se sont toujours limités, et semblent ne pouvoir que se limiter, à de telles magnanimités, reconnaissances, amitiés, honneurs et générosités dans leurs démarches… la chevalerie chrétienne incarnait encore cela au Moyen-Âge, du moins dans les témoignages.
Car quoi qu’ayant recouverts l’Europe de l’antique Anatolie aux pointes de l’Irlande et du Portugal en suivant le Danube et le Rhin dans l’Antiquité, les Celtes et leur culture nous sont essentiellement parvenus par l’archéologie « muette » et les légendes du merveilleux chrétien, littératures celto-chrétiennes du Septentrion insulaire, médiévales, à une époque elle-même marquée par la danisation féodale récupérant le monde grécoromain en forme d’Églises catholique et orthodoxe, et finalement divers christianismes protestants aux débuts de l’époque moderne.

Lugos (et Ogmios), Belenos, Belisama, Brigantia

Entre tous les Dieux celtes, outre l’immémorial Cernunnos et le paternel Bon Dieu (Daios-Sucellos-Esus-Dagda) il faut attirer l’attention sur la quaternité Lug-Belenos-Belisama-Brigantia. En effet, dans tous les cas, nous avons affaire à des notions lumineuses dans leurs noms :

Lug(os) sonne comme le romain lux (lumière) mais il est vrai certes aussi, qu’en celtique commun lougos réfère au corbeau et peut donner le nom proprement celtique Lugos, équivalent de Lug ou Lugh (en Irlande médiévale) ; et puis, il y a leug, en celtique insulaire médiéval, évoquant le lynx. On sait de source grécoromaine que les Celtes aimaient les jeux de mots, les calembours et autres traits d’esprit, car ils vénéraient les connaissances et les symboles dans le druidisme (cela nous est resté dans des formes d’alchimie ésotérique et autres gnoses, avec leurs langues des oiseaux et argots) : le Dieu Lug, probable fils du Bon Dieu, réfère à l’intelligence, exactement comme les corbeaux et les lynx sont réputés pour leur intelligence et leur œil. Lug est un Dieu de sagacité, pas étonnant qu’il évoque une certaine luminosité, ni non plus que les légendes qui nous en restent le présentent comme apprenant vite n’importe quel métier, bon guerrier et magicien.
Télescopé à la figure de son Père, on en retrouve encore des traits dans la figure d’Odin chez les vikings, quoique les Danes n’aient pas la même culture et qu’Odin naisse depuis l’antique Wodanaz. Mais à savoir que Lug est parfois associé en tant que jumeau divin (Castor et Pollux celtes) à Ogmios, dit aussi « le Hercule celte » : Dieu plus obscur, guerrier mais surtout barde, c’est-à-dire grand orateur et politicien, singulièrement âgé selon les sources antiques, « dont la langue est reliée aux langues de ceux qui l’écoutent », c’est-à-dire ayant le pouvoir de les convaincre. Bref, c’est un Dieu qui a de la sagacité aussi, mais qui agit moins qu’il ne fait agir les autres. En ce sens, il passe aussi pour magicien, et a aussi nourri la figure d’Odin…

Belenos signifie exactement le lumineux, le solaire, et l’on ne s’est jamais étonné de son association avec le soleil. Il a de nombreux autres noms, tout comme le Bon Dieu (Daios-Sucellos-Esus-Dagda) tels que Grannos (le barbu, comme les rayons), Sueltos (le tournoyant, comme le cycle solaire, notion que l’on retrouve toujours dans le mot salto), mais aussi étonnamment Borvo (borua, la bourbe). Or Belenos, et je dis cela avec l’appui de Bernard Sergent, correspond à l’Apollon grec, ainsi qu’au pyrénéen Abellion, Abellion qui lui-même sonne comme la pomme abalo, pomme qui enfin elle-même réfère à la fameuse Avalon, équivalente celte du jardin des Hespérides, île mythique des héros, du moins dans le cycle du Graal, où le roi Arthur est envoyé pour guérir.
Bref : Belenos est un Dieu devin et guérisseur, car la chaleur solaire fait vivre, autant que la bourbe sert à fertiliser et se retrouve dans de nombreuses sources thermales encore aujourd’hui.
La pomme en est logiquement le symbole fruitier, comme l’astre. Mais le fait le plus valorisant pour l’Europe continentale et septentrionale, c’est que les mythes grecs faisant venir Apollon du Nord, Bernard Sergent en a déduit que les Grecs anciens ont convié ce Dieu à entrer dans leur panthéon depuis les mondes celtes.

Belisama en est la parèdre, mais son nom sonne aussi comme maman (ama). Par association d’idée contemporaine, on l’a donc placée dans les foyers, comme feu du foyer, guérisseuse de la maisonnée, sans certitude sur les limites de cette place toutefois. Il se pourrait aussi bien qu’il s’agisse du soleil, version féminine, car les peuples pré-indoeuropéens, donc pré-celtes, féminisaient le soleil, et cela est d’ailleurs resté chez les Danes (les allemands disent encore toujours au féminin, die Sonne, la soleil).
Le soleil celte bénéficiait peut-être tout aussi bien d’une sorte d’androgynie, ayant pu inspirer le mythe de l’amour sexuel chez Platon : les humains originaires auraient été des boules, mythiquement coupées en hommes et en femmes, suscitant aujourd’hui – des amours hétérosexuelles comme homosexuelles, donc de façon pansexuelle – des envies de couples en tous genres. Finalement, ce que soulignerait Belisama, autant par l’amour maternel dans la maisonnée que dans l’amour pansexuel, ce serait à quel point l’affection a besoin d’un(e) autre pour lui donner de l’affection en retour, reine de tout attachement familial jusqu’envers les enfants.

 

Brigantia a un nom référant à la hauteur, l’éminence (briga en celte, demeurant dans notre brie) et désigne clairement une déesse de l’aurore à travers sa comparaison indoeuropéenne. Comme ses équivalentes danes, 1. Freya (déesse de l’amour sexuel) et 2. Frigg (épouse d’Odin)… 1. elle se marie avec un non-Dieu, un Fomoire équivalent des Géants, nommé Ruadan (ceci dit pour illustrer encore les alliances et les compromis des Dieux avec les anciens peuples) et 2. elle a des attributions guerrières : les Irlandais la célèbrent toujours sous sa forme christianisée de sainte Brigitte, mais Brigantia est un nom gallo-romain de Bretagne, que l’on retrouvait potentiellement partout dans le monde celte européen. En effet le celtique de Bretagne ne vient pas de l’époque gauloise ni gallo-romaine, mais des premiers temps celto-chrétiens depuis le pays de Galles, en « remigration »… Auparavant, les Armoricains venaient de sous la Loire, des régions celtibères.
Avec toutes ces attributions artisanales, artistiques et guerrières, Brigantia est une excellente candidate pour correspondre aussi à Morigana (mara rigana, grande reine) ainsi qu’à Epona (déesse chevaline). C’est-à-dire qu’une grande reine céleste est tout autant capable que Taranis, Dieu tonnant de la guerre, de faire la guerre justement en frappant du sabot, le cheval étant un attribut de l’aristocratie guerrière pouvant s’offrir le meilleur artisanat et le plus bel ouvrage d’art.
Mais une autre influence plaide en ce sens, depuis l’Ibérie : c’est l’association de la punique Tanit (déesse du ciel) avec Pale (déesse bovine, sachant qu’à l’époque les animaux à sabots étaient associés : bovidés-équidés-cervidés) engendrant la Mari basque (mara de Morigana toujours, influencée par la chrétienne Marie, mais déesse orageuse maîtresse des pasteurs, avec Epona).
À savoir que les peuples pré-indoeuropéens ont donc nourri le monde celte, puisqu’ils étaient apparentés sur le littoral atlantique et jusqu’en Écosse, depuis la millénaire civilisation mégalithique pré-celte, mythiquement symbolisés par les Nemediens et les Parhtoloniens.
 


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Brigantia gallo-romaine

 

Le cas de Teutatès

Teutatès, plus connu sous le nom du Toutatis de nos BDs, réfère à la teutèle (en celte teuta) c’est-à-dire d’un peuple en particulier, de congénères et concitoyens territoriaux (on dit régulièrement tribu, clan ou nation).
On ne sait trop dire s’il désigne un Dieu général, ou bien un surnom pour plusieurs Dieux propres à chaque teutèle, afin de ne pas le désigner par son nom propre – un peu comme la ville d’Athènes doit son nom à la déesse grecque Athéna, sinon qu’il aurait fallu masquer son nom sous le surnom de Teutatès, Athéna correspondant donc à la « Teutatès d’Athènes ». Car, en magie, connaître le nom revient à avoir un pouvoir sur celui ou ceux qui le porte.
Enfin, vue la situation grécoromaine et ces affaires de magie, je plaide pour cette deuxième solution de Dieux tutélaires dont on préfère taire le nom.

Quelques éléments rituels

Quant aux célébrations importantes, je ne reviendrai pas sur la roue de l’année.

Mais, contrairement aux exagérations grécoromaines totalement amplifiées par les chrétiens au point de transformer Cernunnos en diable, les Celtes sacrifiaient rarement des humains : l’archéologie ne permet de retrouver aucun charnier sacrificiel ni équivalent de catacombes : c’est Jean-Louis Brunaux qui nous le dit (bien que, quittant le domaine de l’archéologie proprement dite qui est son domaine, il dise aussi des énormités selon lesquels les druides étaient déjà monothéistes : rien ne l’atteste, et au « pire » ils étaient monistes, un peu comme la Gorsedd de Bretagne qui hérite de résurgence tricentenaire de John Toland, qui lui-même s’inspirait du « théo-ratio-déterminisme » spinozien… ; ou encore que Brunaux dise les Gaulois ne sont les ancêtres des Français que depuis la Révolution française : par définition, la vaste continuité génétique européenne atteste d’une hérédité, quoique la culture celte se soit estompée, et ainsi les Gaulois sont bien nos ancêtres et sont certes redevenus une référence culturelle serait-ce à travers Asterix). Bref, les Celtes sacrifiaient des humains dans trois cas :

1. Leurs chefs, quand les temps étaient trop durs. On mettait la dureté des temps sur le compte d’un désordre cosmique, dont le souverain était censé être le garant. Les druides, donc, cherchaient là à rétablir un équilibre, tout en soulageant les ressentiments populaires sur un bouc-émissaire : c’est politiquement très fin.
2. L’un des leurs, en suicide rituel, au cas où il aurait apporté la pauvreté et l’infamie sur sa lignée. En échange, sa lignée recevait certainement de quoi se refaire, grâce à une « mutuelle » druidique. Le principe est le même que le fameux suicide d’honneur chez les Japonais, ou bien le fait de combattre jusqu’à la mort chez certains Amérindiens, d’ailleurs des Celtes allaient se battre parfois nus en première ligne, se vouant à une mort certaine, mais aussi à la gloire.

3. Leurs condamnés graves et quelques prisonniers de guerre, pour réaliser des divinations quant à l’avenir. Cela n’est pas plus choquant qu’une sommaire peine de mort, toujours en vigueur dans bien des pays du monde. Quant aux prisonniers de guerre, ils peuvent s’avérer tout simplement encombrants, et d’ailleurs les Romains n’ont jamais été tendres non plus. Il n’y a pas de Convention de Genève sur le droit de la guerre, à l’époque, bien qu’il y ait d’autres règles partagées.

Outre quelques humains çà et là (pendaisons, noyades dans la tourbe, éventrement au glaive)… les druides sacrifiaient essentiellement des animaux que l’on mangeait (comme chez les Grécoromains) mais aussi des végétaux et boissons, et des objets (y compris des armes et pièces d’armure, que l’on rendait hors d’usage en les tordant). Finalement, rien de très différent des Grécoromains, d’autant plus que les nemetons ou sanctuaires celtes, étaient eux-mêmes construits dans des menuiseries et des boiseries travaillées, très ouvragées : l’art celte est très fin.

Les crânes des ennemis pouvaient bien orner le pourtour des entrées et les poteaux, un peu comme des Amérindiens gardaient des scalps, avec une nuance de décapitation du cadavre et de récuration de l’ossement crânien. L’ensemble devait certainement donner un côté très funèbre aux sanctuaires – et pas qu’aux sanctuaires – mais songeons que l’époque ne faisait pas de chichis avec la mort : la république romaine obligeaient bien des esclaves à jouer les gladiateurs dans les arènes. Le rapport à la mort des Anciens Européens, c’était autre chose que le nôtre face à la covid…

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