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La Russie, l’Ukraine, L’Otan et le double pige de Thucydide. La guerre dclare ?


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 0) Ce billet n’apporte qu’un modeste éclairage sur ce qui se passe dans le monde. Le lecteur pourra s’en saisir afin d’ajouter quelque lumière à la lumière, bien que nous soyons dans la pénombre.

 

 1) Ne cherchez pas le piège de Thucydide en ingurgitant la longue recension de la guerre du Péloponnèse, il n’y est pas explicité. En revanche, ce piège est un concept polémologique récemment inventé par Graham Tillett Allison, Jr. (né en 1940), un chercheur américain en science politique, professeur à la John F. Kennedy School of Government de Harvard. Allison fait référence à un passage de la Guerre du Péloponnèse dans lequel Thucydide laisse entendre que la guerre du Péloponnèse a été causée par une réaction des Lacédémoniens inquiets face au rapide développement de la puissance athénienne avec ses alliés ; une montée en puissance employée comme un casus belli déterminant, bien qu’inavoué, mais dévoilé semble-t-il par ces quelques mots écrits par l’auteur hellène :

 « C’est la montée d’Athènes et la peur qu’elle a suscitée à Sparte qui ont rendu la guerre inévitable. » Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse

 

 2) Avant d’en faire un livre Allison a publié en 2015, dans la revue Atlantic, la thèse du piège de Thucydide en l’appliquant à une situation inédite depuis 1945. La Chine est devenue la principale puissance pouvant contester l’hégémonie américaine. Le piège se met en place lorsqu’une puissance ascendante commence à montrer quelques velléités agressives interprétées comme des gestes inamicaux par la puissance dominante. Le qualificatif « inamical » est employé à dessein pour inscrire le piège de Thucydide dans un contexte géopolitique assez récent, théorisé par Carl Schmitt pour lequel le politique vise à distinguer ami et ennemi.

 

 3) Ce concept a fait l’objet d’un projet de recherche réalisé à Harvard, sous la direction d’Allison qui en tira un livre paru en 2017 et abondamment commenté dans les cercles diplomatiques. Dans le livre Destined for war, 16 conjonctures de Thucydide ont été repérées ces 500 dernières années. 12 de ces conjonctures se sont soldées par une guerre. En 1939, le tandem France et Royaume-Uni constituait une puissance dominante face à une Allemagne nazie à qui elles déclarèrent la guerre mais c’était trop tard. Le concept de piège de Thucydide a sans doute été appliqué à des situations qui n’en relevaient pas et c’est ce reproche mineur que l’on peut faire à Allison. En revanche, on sera étonné de voir la Russie de 2015 écartée de ce type de conjecture et pour cause, il aurait été inconvenant de soupçonner une intention belliqueuse de la part des Etats-Unis envers une Russie dont il ne faisait aucun doute qu’elle était une puissance « remontante » sur le plan militaire depuis deux décennies. Avec du matériel mais des troupes pas forcément adaptées pour un conflit terrestre. Et un commandement hérité de l’ancienne URSS, quelque peu obsolète.

 

 4) Un piège de Thucydide se dessine entre deux nations ou deux alliances. Avec le recul, il est évident qu’une telle conjoncture se dessinait mais pas entre la Russie et les Etats-Unis. L’Ukraine était en réalité une puissance militaire modeste mais montante ; ce fait était caché à l’opinion publique occidentale. Avec un enjeu central, le Donbass, disputé depuis les événements du Maïdan par les deux puissances rivales et des combats soldés par des milliers de morts sur sept ans. Il ne fait aucun doute que la Russie était dans la position de Sparte, puissance censée être largement au-dessus de la puissance Ukrainienne. Or, depuis 2014, comme l’ont explicité les experts militaires à mots couverts et découverts, l’Ukraine a développé une armée plus conséquente dont les quelques faits d’armes au Donbass n’ont pas été sans incidence. Nous ignorons ce qui se tramait du côté de Kiev et ses intentions à l’égard du Donbass, territoire pris entre deux « cultures politiques », à l’image des zones pluricommunautaires au Kosovo ou en Bosnie. Toujours est-il que la Russie surveillait de près la montée en puissance de l’Ukraine. Et le piège de Thucydide s’est déclenché. La Russie savait ce qui se passait avec la militarisation de l’Ukraine dont la résistance qui n’est pas arrivée par hasard. Les langues se sont déliées. Cette armée n’est pas inexistante, constituée de quelque 100 000 hommes plus les réservistes. Et de surcroît, bien fournie en matériel militaire. Et de plus formée aux règles modernes du combat par les instructeurs de l’Otan. Cela ne se disait pas dans les médias mais maintenant, les jeux ont été dévoilés et les langues se sont déliées.

 

 5) Les experts impartiaux sauront expliciter le rôle précis des Américains, des Européens et de l’Otan dans la préparation de la puissance militaire ukrainienne. Les Etats-Unis souhaitaient contenir la puissance militaire russe, croyant à tort que Poutine voulait faire renaître l’empire soviétique avec un droit de regard sur les pays baltes et quelques autres petites nations en Europe de l’est. Les Etats-Unis ont-ils fait en sorte d’augmenter la probabilité que les Russes passent à l’attaque, comme ils le firent au moment de l’invasion soviétique en Afghanistan (d’après les dires de Brzezinski) ? Pour ensuite aider l’Ukraine à affronter la Russie ? Les Etats-Unis auraient donc anticipé une stratégie de Thucydide non pas pour gagner contre la Russie, ou l’envahir mais la maintenir dans ses frontières héritées de la fin de l’URSS en se servant de l’Ukraine. Et maintenant, la stratégie devient efficiente autant qu’évidente, visant à affaiblir les capacités militaires russes en se plaçant sous la légitimité de punir ses exactions avérées sur le terrain et qui sont inexcusables et inacceptables. La stratégie américaine a comme finalité le maintien de l’Otan qui confirme que les US sont la première et qu’elle a encore une justification. En plus, l’opinion publique européenne y est favorable, ce qui traduit l’avachissement des populations européennes mais nous le savions depuis la crise du Covid. En l’état actuel de la situation, ce conflit a produit des dizaines de milliers de morts surtout la légitimation de la présence de l’Otan sur le sol européen, autrement dit, la confirmation de la mise sous tutelle de l’Europe.

 

 6) L’affrontement au Donbass est la question centrale de cette nouvelle guerre du Péloponnèse menée aux confins de l’Europe. Quoique, nous pourrions y voir un remake de la guerre de Crimée avec une fois de plus des puissances venues d’Occident pour contrer les intentions russes. Si les Américains voulaient mettre à l’épreuve la Russie et l’affaiblir, alors c’est bien un piège de Thucydide qui a été exécuté en deux phases avec un maquillage subtil. Les Etats-Unis ont réussi à défier la puissance montante russe en faisant passer la Russie comme l’agresseur. C’est un coup assez subtil qui aurait été joué et dont on attend la confirmation par les experts impartiaux ayant accès aux dossiers secrets.

 

 7) Sur le plan de la métaphysique historiale, on voit dans ce conflit une manifestation de la puissance et du gigantisme occidental. Avec quelque chose qui rappelle la guerre de Crimée des années 1850 jouée avec des moyens considérables, des armes hautement plus précises et destructrices qu’en 1940. C’est aussi un remake de la seconde guerre avec deux camps représentant deux conceptions du monde irréconciliables. Comme s’il y avait un déphasage temporel soudainement réactivé par des Russes se croyant investis d’une mission historiale, revenant au mythe slavo-orthodoxe de la sainte Russie messianique avec Moscou comme nouvelle Rome (mythe érigé vers 1850 par Khomiakov) défendant les valeurs face à un Occident moderniste et jugé comme dépravé (Nietzsche était lui aussi assez critique face au genre humain européen de son époque, jugeant que la renaissance surhumaine ne se ferait qu’au niveau individuel, avec une élite, ce qui rendait ce philosophe incompatible avec un mouvement politique engageant le peuple, comme le sera le nazisme). L’affrontement entre l’Otan et la Russie n’a pas vraiment de sens, il n’apporte rien et ne résout rien. Il est le résultat du développement colossal du gigantisme et de la libération de la puissance métaphysique produite par l’arraisonnement de l’étant, de la nature et la production industrielle. En fait, son seul sens est de montrer qui est le plus fort et à ce jeu, les Etats-Unis sont encore gagnants.

 

 8) Que fait le président Macron qui, avant d’être élu en 2017, déclarait ne pas vouloir faire carrière mais être en mission, ajoutant qu’il croyait en une transcendance qui était avant nous et qui le restera ? Cette transcendance est sans doute celle de la puissance et de l’étant mis à la disposition de l’humain. Elle conduit vers un risque de « suicide ». Peut-être que les populations européennes sont fatiguées et prêtes pour un lent suicide qui leur est promis puisqu’à notre ère technumérique, les gens ne croient plus en rien sinon en cette illusion de puissance de l’ego que confère l’utilisation d’un smartphone, tout en étant captés par les médias de masse.

 

 9) Maintenant que nous approchons de la date fatidique du 9 mai, le déroulement des événements se fait plus précis. Les Européens sont maintenant stupéfaits de voir Joe Biden affirmer ses intentions belliqueuses en décidant d’armer sans réserve l’Ukraine, en vue d’alimenter une confrontation dans la durée. Le montant annoncé de 20 milliards est colossal. C’est trois fois le budget militaire de l’Ukraine en 2020, estimé à quelque 6 milliards. Sur le plan diplomatique, l’invasion russe en Ukraine a été interprétée comme un nouveau paradigme, de même intensité que le 11 septembre 2001, selon les dires de la ministre britannique des Affaires étrangères Liz Truss lors d’un auditoire à Washington le 10 mars. « La façon dont nous réagissons aujourd’hui établira le modèle pour cette nouvelle ère ». Rien de bien neuf. Les Etats-Unis et leurs alliés sont de nouveau engoncés dans la position du camp messianique du bien démocratique face au camp ennemi du mal autoritaire et nationaliste.

 Une déclaration de guerre formulée par Vladimir Poutine pourrait clarifier la situation et nous faire entrer dans une zone dangereuse autant qu’imprévisible. En ce cas, le double piège de Thucydide se finalise. Bien entendu, cette déclaration serait lancée à l’encontre de l’Ukraine, ce qui implicitement, placerait l’Otan en position de belligérant. Une manière de faire la guerre à la Russie en la considérant à juste titre comme l’agresseur. Ce qui n’empêche pas d’utiliser la richesse sémantique en considérant les Etats-Unis comme provocateur depuis plus d’une dizaine d’années, sans doute depuis la crise géorgienne suivie par le Maïdan qui a accéléré le processus. C’est un double piège de Thucydide par procuration qui vient d’être joué.

 

 10) Personne n’étant dans la tête de Poutine, il est impossible de prévoir ce qui sera annoncé le 9 mai excepté une célébration de la victoire contre les nazis il y a 77 ans avec un colossal défilé militaire d’autant plus symbolique que cette année, la Russie est en guerre sans pour autant l’avoir déclarée. A notre époque médiatisée, les mots ont une importance et déclarer une guerre pourrait être interprété comme un échec. Si la guerre est déclarée par la Russie, c’est que son opération lancée en février a échoué. Pour le reste, on note une certaine prudence et du côté de l’Otan, une retenue liée à des considérations diplomatiques autant qu’à une stratégie indécise car l’usage d’armements livrés sur le champ ne s’improvise pas, sauf si un scénario a été élaboré préalablement par les stratèges et autres généraux de l’Otan. Il est certain que des négociations et tractations secrètes ont lieu à l’écart des phrases et images lancées dans les médias. Le monde est dédoublé, entre les profondeurs des Etats où se jouent l’historialité, la puissance, et la surface des médias où se dessinent les faits, les images, les phases de jeu historiques, offertes à l’opinion avec les moyens de la publicité, puis destinées à remplir les archives dans les livres d’histoire. Osons miser sur la prudence. Et toujours le pari pascalien en espérant que l’escalade se ne produira pas et que le conflit pourra s’achever. 

 

 

Harvard project

https://www.belfercenter.org/thucydides-trap/case-file

 





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