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Les salaires des grands patrons sont-ils trop élevés?


Avec le retour de l’inflation et les menaces sur l’économie, les rémunérations record de quelques grands patrons ont du mal à passer, même désormais auprès des actionnaires.

Les actionnaires se rebiffent. Depuis quelques jours, de grands patrons américains ont essuyé des camouflets en ce qui concerne leur rémunération. Les actionnaires du fabricant de processeurs Intel ont ainsi voté en majorité la semaine dernière contre la rémunération de son nouveau directeur général Patrick Gelsinger qui atteignait le montant de 178,59 millions de dollars pour l’année 2021 (dont 170 millions en actions et options).

Un vote uniquement consultatif de la part du comité de rémunération, mais qui envoie un message à l’ensemble de la direction de l’entreprise et même au-delà.

Un message d’ailleurs entendu quelques jours plus tard par les actionnaires de la banque d’affaires JP Morgan. Les actionnaires ont désapprouvé ce mardi à une large majorité les émoluments de son Pdg Jamie Dimon, dont un bonus de 52,6 millions de dollars. C’est la première fois que cette superstar de Wall Street essuie un tel affront. Avec une fortune personnelle estimée à 1,6 milliard de dollars par Forbes, Jamie Dimon est le Pdg le plus riche (hors fondateur d’entreprise) des Etats-Unis.

Un désaveu pour ce charismatique patron qui a son rond de serviette sur les plateaux des chaînes d’actualité économique aux Etats-Unis. Et si là encore, l’avis n’est que consultatif, la banque a précisé dans un document de préparation à l’assemblée générale qu’elle prendrait en considération le résultat du vote pour décider à l’avenir des paquets offerts à ses dirigeants.

+93% pour les patrons du CAC

Après deux ans de crise sanitaire, de séismes économiques et alors que le monde est confronté à une poussée inflationniste qu’il n’avait pas connu depuis 40 ans, ces bonus à 8 ou 9 chiffres semblent faire grincer des dents.

Selon une étude du cabinet Equilar diffusée mi-avril, le revenu médian des directeurs généraux des 100 plus grosses entreprises américaines a augmenté de 31% en 2021.
Entre les salaires, les primes et les stock-options, ils ont gagné 20 millions de dollars en moyenne.

En France aussi les grands patrons ont profité du rebond de l’économie en 2021. Selon la plateforme Scalens, la rémunération moyenne totale (incluant salaires et variables) des patrons du CAC 40 a atteint 8,7 millions d’euros. En hausse de 93% par rapport à 2020 (année il est vrai d' »austérité ») mais aussi de 61% par rapport à 2019 avant la crise du Covid (5,4 millions d’euros cette année-là).

En pleine campagne présidentielle, la divulgation de la rémunération globale de Carlos Tavares, le Pdg de Stellantis, d’un montant de 66 millions d’euros avait deffrayé la chronique. Emmanuel Macron jugeant même cette somme « choquante » et « excessive ».

« Nous n’avions pas anticipé un mouvement d’une telle ampleur, confie dans Le Monde Loïc Dessaint, chargé des questions de gouvernance à l’agence de conseil de vote Proxinvest. Chaque année nous recommandons à nos clients de voter contre les rémunérations de certains dirigeants, mais pour cette saison des assemblées générales, c’est nettement plus que d’habitude. Nous leur conseillons, par exemple, de s’opposer à des résolutions chez Teleperformance, Axa, Danone, Kering ou encore BNP Paribas. »

BlackRock appelle à la modération

Quel est le problème soulevé par ces rémunérations record? Pour Philippe Manière, le président du cabinet Vae Solis communications, la question n’est pas d’ordre économique.

« Je pense que tout ça n’a pas la moindre importance par rapport aux chiffres que manient l’entreprise, estime-t-il ce mercredi sur BFM Business. Simplement, il y a une importance symbolique et on tombe sur la question de savoir qui doit décider de ça? Si on pense qu’il y a des gens qui sont très bien payés et qu’ils doivent contribuer plus il y a un truc qui marche assez bien qui s’appelle l’impôt. Il ne faut jamais oublier que les chiffres dont on parle c’est avant impôt. Ils paient des impôts ces gens-là, on peut même plaider que plus ils gagnent plus c’est bon pour la collectivité. »

Si ces rémunérations aussi importantes soient-elles ne représentent qu’une part minime par rapport aux bénéfices et aux capitalisations boursières de ces entreprises, elles ont en revanche un impact politique sur l’ensemble de la société.

« La progression des très hauts salaires contribue à nourir le sentiment d’inégalité en France, ça va au delà de la stabilité sociale, estime Christian Chavagneux d’Alternative Economiques. Est-ce que le salaire doit être lié à la performance boursière ou à la valeur ajoutée de l’entreprise? »

Alors que le pouvoir d’achat des Français a progressé de 1,9% en 2021 selon l’Insee et devrait se dégrader cette année du fait de l’inflation, la progression à deux chiffres des rémunérations d’une poignée de grands patrons nourrit un sentiment d’injustice.

Ce sentiment gagnerait-il désormais les actionnaires de ces grandes entreprises? Le fonds d’invetissement BlackRock, le premier actionnaire de la planète avec 10.000 milliards de dollars d’actifs en gestion dont 5% environ du CAC 40 appelle depuis quelques années les dirigeants à plus de modération. Après avoir écrit une lettre en 2017 à 300 grands patrons britanniques pour les engager à ne pas s’augmenter davantage que leurs salariés, le fonds appelle désormais à voter contre la rémunération des dirigeants si les enjeux de réduction du CO2 ne pas été respectés.

Des recommandations qui n’ont jusqu’à présent guère été suivies d’effets. Les actionnaires qui ont voté contre les rémunérations des patrons d’Intel et de JP Morgan ont ainsi surtout regardé la baisse du cours de Bourse des entreprises respectives. L’action de la banque d’affaire a perdu 25% depuis le début de l’année et celle d’Intel près de 18%. Les actionnaires auraient-ils voté contre si les tendances avaient été à l’opposé?

Surtout cette question des rémunérations semble insoluble sur un marché mondial des grands patrons. Si certaines entreprises imposent des plafonds, ces derniers pourraient aussi avoir un effet pervers. Depuis le 25 juillet 2012, un décret plafonne à 450000 euros brut la rémunération annuelle des chefs d’entreprise publique comme EDF, la SNCF, La Poste ou encore France Télévisions. Un niveau de rémunération qui pourrait rendre moins attractives ces fonctions et faire fuir des talents.

« 450.000 euros c’est une somme considérable mais quand vous pouvez gagner 1, 2 ou 3 millions d’euros sur le marché il n’y a pas vraiment de raison d’accepter 450.000 euros, estime Philippe Manière. Bien sûr vous avez des saints, heureusement qu’il y a des saints laïques qui acceptent de faire un job très dur pour beaucoup moins que sa valeur objective. Mais on ne peut pas faire fonctionner une société sur uniquement les saints parce qu’ils ne sont pas assez nombreux. »

Frédéric Bianchi



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