fbpx

Retraite : partir à 60 ou 65 ans, est-ce la bonne question ?


« Selon les préférences politiques et les priorités qu’on souhaite assigner aux finances publiques, il est parfaitement légitime de défendre que [les] niveaux [des dépenses de retraite] sont trop ou pas assez élevés. »

Chaque année, le Conseil d’orientation des retraites (COR) prend soin d’inscrire cette précaution d’usage dans son grand rapport sur les évolutions et les perspectives du système. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon l’ont visiblement prise au pied de la lettre.

« Pour la première fois depuis longtemps, deux protagonistes assument complètement leur projet politique, qui n’est pas motivé par des raisons démographiques ou de pérennité financière du système », observe Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS à Sciences Po. « Pour une fois, on ne demande pas aux économistes d’être le juge de paix : c’est le politique qui décide. »

Les partis de gauche, regroupés sous la bannière de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), s’affichent comme les premiers challengers de la majorité présidentielle Ensemble pour les législatives, dont le premier tour se tiendra dimanche. Leur programme concernant les retraites reprend toutes les mesures inscrites dans « L’avenir en commun » (AEC), défendu par Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle.

Ainsi, le débat politique se résume de la façon suivante : soit la retraite à 60 ans et donc une hausse des dépenses de retraite avec la Nupes, soit la retraite à 65 ans et donc une baisse des dépenses avec Ensemble.

Mais, posé en ces termes, la discussion occulte aussi de nombreuses questions qui ne sont pourtant pas de second ordre.

Pour Macron, travailler plus longtemps

Avant d’aller plus loin, revenons d’abord sur le projet de chacune des deux formations politiques.

Dès le début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron a choisi d’augmenter la CSG pour les retraités et de sous-revaloriser leurs pensions en dessous de l’inflation. Ces deux mesures emblématiques – sur lesquelles il est revenu suite au mouvement des gilets jaunes – démontraient déjà qu’à ses yeux les retraites coûtaient trop cher.

Candidat à sa réélection à l’Elysée, il inscrit dans son programme le report de l’âge légal de départ, car il veut « que chacun travaille plus au cours de l’existence ». En augmentant la quantité de travail, à la fois par la poursuite de la baisse du chômage et par des départs en retraite plus tardifs, il espère augmenter la croissance et donc les recettes fiscales, tout en réduisant les dépenses.

Les nouvelles baisses d’impôts promises coûteraient 15 milliards d’euros d’après les équipes d’Emmanuel Macron… soit exactement le même montant que devraient rapporter les économies sur le chômage et les retraites

L’objectif est donc de faire des économies. Dans quel but ? « Poursuivre les baisses d’impôts et financer notre modèle social », en particulier la dépendance et la hausse des dépenses de santé, est-il indiqué dans le programme. La lecture du chiffrage laisse penser qu’il s’agit surtout de financer les baisses d’impôts : la suppression de la redevance télé, la hausse de l’abattement sur l’héritage et la suppression d’un impôt de production (la CVAE) coûteraient 15 milliards d’euros d’après les équipes d’Emmanuel Macron… soit exactement le même montant que devraient rapporter les économies sur le chômage et les retraites.

En revanche, il promet d’instaurer un minimum de pension à 1 100 euros pour les personnes ayant une carrière complète. Un rapport parlementaire évalue le coût de cette mesure à 2 milliards d’euros à son maximum.

L’autre finalité est de réduire la dette. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a répété à l’envi que cette réforme était essentielle à ce titre. Après un premier quinquennat de baisses d’impôts, Emmanuel Macron veut poursuivre sur cette lancée. Les caisses publiques se privant de recettes, faire passer le déficit sous les 3 % du PIB en 2027 et commencer à diminuer l’endettement en 2026, comme s’y est engagé le président de la République, implique alors de réaliser un effort important sur les dépenses. Or, les retraites représentent le quart du total des dépenses publiques.

Lire aussi : Présidentielle : six choses à savoir pour comprendre le débat sur les retraites

Pour Mélenchon, un combat sur le temps de travail

Complètement à rebours de cette philosophie, le projet de Jean-Luc Mélenchon s’inscrit dans une logique de « maîtrise collective du temps », a-t-il expliqué dans une interview à Alternatives Economiques fin mai.

Dans leur contre-projet de réforme des retraites de 2019, les insoumis exposent leur conception. Pour eux, la retraite à 60 ans s’inscrit dans le long combat de la gauche sur le temps de travail : « Le recul du temps de travail dans la vie, voilà le progrès véritable ! » Leur ambition est de mettre les pensionnés « en Sécurité sociale » et ils considèrent les retraites comme « un nouvel âge de la vie, celui du temps libéré pour toutes et tous », autrement dit libéré du travail.

Dans le détail, le programme de la Nupes prévoit la retraite à 60 ans avec 40 annuités, contre 62 ans avec 41 ans et 9 mois d’annuités aujourd’hui (et qui seront portées à 43 ans à partir de la génération 1973). Les périodes passées au RSA seraient comptabilisées pour la durée de cotisation.

Par ailleurs, des possibilités de partir plus tôt pour les carrières longues et discontinues, ainsi que pour les métiers pénibles sont prévues. Les facteurs de pénibilité (dont port de charges, postures pénibles et exposition aux agents chimiques dangereux) supprimés par Emmanuel Macron en 2017 seraient rétablis.

La retraite minimum pour une carrière complète serait portée au même niveau que le Smic, promis à 1 500 euros net, et le minimum vieillesse (qui est une allocation) au niveau du seuil de pauvreté, soit environ 1 100 euros. Enfin, les pensions seraient revalorisées en fonction de l’évolution des salaires et non plus des prix, sauf si ces derniers augmentent plus vite.

Depuis la présentation du programme de la Nupes le 19 mai, Jean-Luc Mélenchon a ajouté une nouvelle mesure : la suppression de la décote, qui rajoute une double peine dans le système actuel (voir encadré).

Comment la retraite est-elle calculée aujourd’hui ?

 

La formule du calcul de la pension de retraite est la suivante :

Pension totale = pension de base + pension complémentaire

Pension de base = Salaire annuel moyen x Taux x (Nombre de trimestres effectivement acquis / Nombre de trimestres requis)

Le salaire annuel moyen est calculé sur la base des 25 meilleures années pour les salariés du privé, sur les 6 derniers mois pour les fonctionnaires.

Le taux peut aller jusqu’à 50 % pour les salariés du privé et il est de 75 % pour les fonctionnaires car ils n’ont pas de retraite complémentaire.

La formule du calcul de la pension complémentaire du privé, l’Agirc-Arrco, est différente. Il ne s’agit pas de trimestres mais de points accumulés, avec une valeur d’achat (x euros cotisés donnent droit à x points) et une valeur de service (x points donnent x euros de pension).

De plus, dans la législation actuelle, si la durée de cotisation n’est pas complète, autrement dit si l’assuré n’a pas tous ses trimestres, non seulement le ratio nombre de trimestres acquis / nombre de trimestres requis est inférieur à 1 et donc fait baisser la pension, mais en plus une pénalité est appliquée. Cette pénalité s’appelle la décote. Elle est de 1,25 % par trimestre manquant. A l’inverse, l’assuré peut avoir une surcote.

Retraite : partir à 60 ou 65 ans, est-ce la bonne question ?

La retraite à 60 ans, combien ça coûte ?

D’après les équipes du leader de la Nupes, le coût total de ces mesures s’élève à 71 milliards d’euros, répartis de la façon suivante : 29 milliards pour l’avancement de l’âge légal et de la durée de cotisation, 25 pour l’augmentation des petites retraites et 17 pour l’indexation des pensions sur les salaires.

A noter que la suppression de la décote ne fait pas partie du décompte. Toutefois, les retraités concernés sont souvent ceux, ou plutôt celles, qui ont eu des carrières très heurtées et touchent les plus petites retraites. Une partie peut donc être couverte par la hausse du minimum vieillesse, mais à quelle hauteur ?

Ce chiffrage, comme celui de l’ensemble du programme, a fait l’objet de nombreuses attaques dans la presse, notamment de la part des concurrents politiques de la Nupes. Beaucoup ont repris le contre-chiffrage de l’Institut Montaigne, dont le scénario médian évalue la facture totale à 94 milliards d’euros en 2027, selon Les Echos.

Le passage des 25 aux 10 meilleures années dans le calcul de la pension n’a en jamais été inscrit dans l’AEC, ni dans le programme de la Nupes

Seulement, le think tank libéral avait pris en compte le passage des 25 aux 10 meilleures années dans le calcul de la pension, estimant le coût à 24 milliards d’euros. Or, cette mesure, si elle figure effectivement dans le contre-projet de réforme de 2019 mentionné plus haut, n’a en revanche jamais été inscrite dans l’AEC, ni dans le programme de la Nupes.

A titre indicatif, le passage de l’âge légal de 60 à 62 ans et des annuités de 40 à 42 fait économiser en régime de croisière 14 milliards d’euros par an, selon la Drees, le service statistique du ministère de la Santé.

Par ailleurs, le montant de la facture sur le quinquennat dépend aussi du rythme auquel cette réforme serait menée. Par exemple, Emmanuel Macron entend augmenter progressivement l’âge légal de quatre mois par an, de sorte qu’il atteigne 65 ans en 2031. Au pouvoir, que ferait la Nupes ? Prendrait-elle le même rythme à l’envers : quatre mois de moins par an ? La question n’est pas tranchée et les membres de la majorité de gauche, si elle sortait des urnes, en débattraient. Pour sa part, Jean-Luc Mélenchon a plaidé pour « un changement spectaculaire » dans les colonnes d’Alternatives Economiques, laissant entendre une mise en place plutôt rapide.

Quoi qu’il en soit, le coût demeure important, mais « là encore, c’est un choix politique d’allocation des dépenses publiques », estime Bruno Palier. Et d’ajouter :

« On sait par exemple que différents gouvernements ont décidé de continuer, voire d’accroître, le montant consacré aux exonérations de cotisations sociales, avec des mesures comme le CICE, alors même qu’il a été prouvé qu’elles n’avaient pas créé le nombre d’emplois escompté. Il s’agit là de dizaines de milliards d’euros qui n’ont pas forcément été questionnés et dont on peut cependant montrer qu’elles sont peu efficaces et tirent l’économie française vers le bas. »

Concernant le financement, la Nupes entend faire rentrer plus de recettes de trois façons différentes, chacune rapportant environ 20 milliards d’euros. La première consiste en une hausse que l’on peut qualifier de « naturelle » des cotisations collectées via les politiques en faveur de l’augmentation des salaires, des créations d’emplois et de lutte contre les inégalités femmes-hommes. La deuxième suppose d’augmenter le taux de prélèvement de 0,25 point par an pour tous et d’instaurer une surcotisation pour les hauts salaires. Et la troisième prévoit d’élargir l’assiette, autrement dit les revenus qui peuvent être soumis à cotisations : seraient par exemple concernés l’intéressement et la participation, ainsi que les dividendes, aujourd’hui exonérés.

Enfin, les 9 milliards d’euros restants proviendraient des économies sur les prestations invalidité et chômage (que touchent aujourd’hui des personnes qui ne sont plus en emploi et proches de la retraite), ainsi que de recettes supplémentaires de l’impôt sur le revenu résultant de l’augmentation des pensions.

Quid du niveau de vie à la retraite ?

L’antagonisme est donc clair entre la Nupes et Ensemble, chacun défendant un projet de société distinct.

« Trancher le niveau de dépenses de retraites : c’est vraiment un débat politique de fond et c’est bien qu’il soit posé », souligne Antoine Bozio, directeur de l’Institut des politiques publiques (IPP). Toutefois, l’économiste déplore que « la discussion soit en grande partie absorbée par un paramètre : l’âge d’ouverture des droits ». En clair, la question se borne seulement à savoir s’il faut partir à 60 ou à 65 ans.

Selon lui, l’âge de départ est utilisé comme « un signal pour créer un clivage politique ».

« Le problème est qu’en focalisant le débat sur ce paramètre, on ne s’interroge pas sur quelle retraite on veut ? Quelle bascule de niveau de vie lors du passage de la vie active à la retraite ? Quel système ? »

Pour mémoire, rapport après rapport, le COR alerte toujours sur le même point. Même avec les règles actuelles, les dépenses de retraites sont maîtrisées dans le temps parce que les pensions vont se dégrader.

En effet, exception faite de 2020, année Covid, le paiement des pensions devrait continuer de coûter entre 13,6 et 13,8 points de PIB dans les prochaines années et ce ratio va décroître dans tous les scénarios malgré le vieillissement de la population.

Et cela n’est possible que parce que les pensions vont augmenter moins vite que les revenus des actifs. Si bien que le niveau de vie des retraités par rapport à celui des actifs va chuter.

Ce phénomène est dû aux réformes passées et celles qui jouent le plus sont les mesures prises en 1987, 1993 et 2003, qui ont consisté à ne plus revaloriser les salaires portés au compte – qui servent au calcul du salaire annuel moyen (voir encadré) – et les pensions en fonction des salaires, mais en fonction des prix.

Remédier au décrochage du niveau de vie des retraités suppose donc de revenir à une indexation sur les salaires.

Indexer les pensions sur les salaires permet de limiter le décrochage du niveau de vie des retraités, mais cette mesure va profiter plus à ceux qui ont l’espérance de vie la plus longue, soit davantage aux plus riches qu’aux plus pauvres

Le contre-projet de réforme des retraites cité plus haut et la note d’Intérêt général, un think tank proche de La France insoumise, publiés en 2019, suggéraient de réindexer les salaires portés au compte sur l’évolution des salaires et de laisser les pensions liquidées indexées sur l’inflation. Pourtant, c’est l’inverse qui a été retenu dans le programme de l’AEC puis de la Nupes.

Ce choix a « surpris » Antoine Bozio. Certes, indexer les pensions sur les salaires permet de limiter ce décrochage du niveau de vie des retraités, seulement cette mesure ne concerne pas les mêmes personnes : « plus vous vivez longtemps, plus vous bénéficiez d’une indexation des pensions déjà liquidées, donc cette mesure va profiter plus à ceux qui ont l’espérance de vie la plus longue, elle est anti-redistributive », détaille le directeur de l’IPP. Autrement dit, elle va davantage profiter aux plus riches qu’aux plus pauvres.

D’autres priorités

Bruno Palier est quant à lui étonné du degré d’importance accordé à la réforme des retraites, érigée en priorité par les deux camps.

Lors de la présidentielle, la retraite à 60 ans faisait partie, avec la hausse du Smic, des deux grandes mesures phares brandies par Jean-Luc Mélenchon et ses équipes, et, on l’a dit, le leader de la gauche veut « un changement spectaculaire » en appliquant rapidement sa réforme.

Emmanuel Macron, lui aussi, est pressé. Dans un entretien accordé à la presse régionale le 3 juin, il a indiqué vouloir que sa réforme entre en vigueur « dès l’été 2023 ».

« Je suis surpris qu’on présente la réforme de retraites comme la mère des réformes, alors qu’elle devrait en être la petite-fille », confie Bruno Palier. « Pour moi, la priorité, c’est d’abord la situation des très jeunes enfants, car les inégalités se creusent dès l’âge de 1 à 3 ans. »

« La mère des réformes, ce devrait être l’école de la réussite pour tous et pas la sélection des meilleures. Ce devrait être le soutien lors des études, l’accès à la santé, à l’emploi, le soutien des mères seules, etc. », énumère le coauteur, avec Clément Carbonnier, du livre Les femmes, les jeunes et les enfants d’abord (éd. PUF, 2022). « C’est une fois que l’on a fait cela que les gens ont accès aux compétences, à l’emploi, et in fine payent des cotisations et donc financent les retraites. »





Lire la suite
www.alternatives-economiques.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.