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L’avnement de l’idologie catastrophiste – AgoraVox le mdia citoyen


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Des catastrophes en tant que mythologie

Les catastrophes, qu’elles soient naturelles ou le résultat de l’activité humaine, nous fascinent en même temps qu’elles nous terrifient, et elles sont sans doute aujourd’hui l’objet mythologique le plus flagrant de nos sociétés techniques. Elles fondent à elles seules une cosmogonie de notre ère par les extrêmes qu’elles représentent, dans le sens où elles offrent une grille de compréhension complète de notre organisation sociale : elles sont ce qui la menace le plus frontalement de destruction par les risques qu’elles font peser dessus, mais elles sont aussi ce qui donne légitimité et raison d’être à cette organisation sociale, justement par la gestion des catastrophes qu’on en attend.

Selon cette logique, à la complexité grandissante des catastrophes à venir doit correspondre une administration de plus en plus précise de la vie dans son ensemble. Sans les catastrophes nous surplombant comme une épée de Damoclès (tel un dieu malveillant), le règne d’une force tout aussi puissante s’y opposant — l’organisation sociale contrôlée de bout en bout (tel un dieu protecteur) — perd tout son sens. Il faut donc qu’existe la mort possible de l’organisation par la catastrophe pour que se perpétue la vie légitime de l’organisation contre la catastrophe. Autrement dit, les catastrophes en tant qu’ensemble mythologique justifient l’origine des sociétés techniques — fondées pour s’en préserver — ainsi que la finalité qui les motive : instaurer un monde entièrement maîtrisé qui puisse nous débarrasser d’elles.

L’un des paradoxes bien connu et inhérent à cette mythologie obsédant notre époque, est que plus la civilisation persévère dans sa volonté de se libérer des désastres par la le contrôle et l’amélioration technique de la vie, plus elle en favorise l’apparition de nouvelles formes, dont ses innovations technologiques ou scientifiques sont souvent le revers. Un exemple très actuel de ce paradoxe étant la poursuite du « gain de fonction » dans la recherche épidémiologique, qui vise à manipuler des virus connus pour en augmenter la dangerosité vis à vis de l’espèce humaine, dans le but de pouvoir s’en prémunir plus tard, au cas où ils devraient apparaître naturellement sous cette forme.

Un nouvel état d’esprit

La décennie des années 2010 a vu se généraliser à mon sens, et d’une manière très significative qui n’a peut-être pas été suffisamment remarquée ou comprise, un état d’esprit qui est le corollaire psychologique évident de cette mythologie : le catastrophisme. J’emploie ici le terme sans connotation péjorative ou sarcastique — le catastrophisme ambiant n’est rien d’autre que la version mentalement intériorisée par les individus de cette logique paradoxale, qui hante la civilisation moderne.

L’on pourrait brièvement en retracer l’origine en estimant qu’une nouvelle ère a vu le jour avec le développement des armes atomiques, ainsi que l’équilibre géopolitique de la terreur instauré par la Guerre froide — nous faisant rentrer de fait dans un monde où la destruction totale de l’humanité est une éventualité plausible, et où cette dernière commence à peser sur les esprits des élites intellectuelles. Avec la parution du rapport du Club de Rome en 1972, prévoyant l’effondrement futur des sociétés de consommation, cette ère est passée dans une seconde phase, où la menace de l’écroulement se fait plus diffuse, plus constante, plus prévisible en même temps qu’elle semble moins palpable : elle plane comme un spectre, et chacun en est le responsable malgré lui. C’est au cours de ce nouveau développement que l’idéologie catastrophiste viendra imprégner plus profondément l’inconscient collectif des populations.

Cette idéologie sous-jacente se caractérise par une perception de l’avenir angoissée qui lui est propre, ainsi qu’un sentiment de responsabilité collective empreinte de culpabilité — qui la distingue en cela du nihilisme postmoderne et individualiste dont elle s’est extirpée par opposition au fil du temps. Elle redéfinit complètement les enjeux sociétaux, et donc la nouvelle éthique de vie à adopter pour y répondre. Si le catastrophisme s’est d’abord répandu lentement mais sûrement dans les différentes classes sociales, il a depuis quelques années pris une importance beaucoup plus considérable, si bien qu’on pourrait comparer son influence actuelle à celle d’une nouvelle forme de religion.

L’année 2012 fut peut-être en cela anecdotique en même temps que symbolique d’un basculement dans les esprits : souvenons-nous de l’engouement (et même de l’hystérie) des masses pour la fin du monde prophétisée par le calendrier maya. Attendue avec inquiétude, mais sans tout à fait y croire, peut-être avec autant d’anxiété que de dérision — ethos d’une culture sceptique mais friande de sensationnel —, la manière dont fut appréhendée cette fin du monde ratée était à la fois la manifestation de l’hybridation télé-réelle propre à notre modernité1 (que j’évoquais dans mon article sur les années 2000) et d’un impensé collectif présent depuis des décennies, mais s’actualisant désormais au grand jour.

Aujourd’hui, soit dix ans plus tard, le catastrophisme est si commun et si répandu en Occident — dont l’incarnation suprême, définitive et « scientifiquement établie » est le réchauffement climatique — qu’il semble devenu normal d’entendre des jeunes adultes se vanter de s’être fait stériliser pour « préserver la planète », ou trouver irresponsable l’idée d’avoir des enfants. Deux exemples éloquents, s’il en fallait : on a pu voir l’AFP relayer en 2018 un diagramme affirmant qu’avoir un enfant en moins était le meilleur moyen de réduire son empreinte carbone ; et, plus récemment, un panneau publicitaire en Allemagne montrait une femme en train d’allaiter un bébé, et s’interrogeait ainsi : « Zukunft oder klimakiller ? » (« Avenir ou tueur de climat ? »)

Le catastrophisme est donc devenu le zeitgest de notre temps, notre eschatologie sécularisée — dont « la science2 » est le garant moral, ainsi que l’oracle dont on ne discute pas les présages. Nous sauver de la catastrophe inévitable est notre quête moderne du salut, et — comme le christianisme cherchant à nous préserver du péché originel — elle s’organise sur des modèles d’expiation et de rachat des fautes, des actes de piété ou de sacrifice.

Sur quelques implications politiques et sociales du catastrophisme

Cette généralisation du catastrophisme dans toutes les classes sociales n’est pas anodine. Cette nouvelle mentalité, qui s’est à mon sens cristallisée durant les années 2010 en une vision vindicative et plus globale du monde — et dont la dimension religieuse est à prendre au sérieux — explique peut-être beaucoup des comportements que nous avons pu constater lors de la crise du covid.

Cette nouvelle vision du monde s’articule en effet selon plusieurs idées qui modifient en profondeur notre époque — ce à quoi elle adhère, donc ce à quoi elle est prête à consentir — et dont on a pu voir à l’œuvre les effets ces deux dernières années. Premièrement, l’idée que le monde court à sa destruction si des actions collectives ne sont pas entreprises immédiatement ; deuxièmement, qu’il est nécessaire de faire des sacrifices considérables pour nous protéger des catastrophes éventuelles ; troisièmement, quil est légitime que les gouvernements agissent dans tous les domaines de la vie s’il le faut — puisque selon cet état d’esprit, il vaut mieux tout subir plutôt que la catastrophe.

La rapidité et le naturel avec lesquels les populations se sont acclimatées aux nouvelles normes sociales depuis l’apparition du covid, comme leur adhésion tacite à l’inéluctabilité de tels changements, se comprennent mieux quand on les examine à l’aune du catastrophisme : la mentalité collective nécessaire à une telle acclimatation générale était en réalité présente dans la société depuis des années. Et peut-être n’attendait-elle que l’arrivée d’un événement déclencheur pour s’actualiser plus pleinement dans nos vies.

On peut supposer, sans risquer de trop se tromper je pense, que nous n’avons pas du tout vu le bout des transformations sociales et comportementales rendues possibles — et mêmes moralement impératives — par un tel état d’esprit général. Le catastrophisme est un paradigme d’urgence constante, d’adaptabilité sociale aux risques, d’abnégation et de consentement collectifs face aux désastres à venir — qui ne manqueront pas d’arriver, n’en doutons pas, puisqu’on nous l’annonce assez régulièrement, et presque avec impatience. Ce paradigme implique une mobilisation totale des peuples, contre laquelle aucune critique n’est permise, étant donné que les conditions extrêmes provoquées par les catastrophes se passent de toute discussion : il s’agit de réagir, et vite, « quoi qu’il en coûte ».

« La science », comme on l’a vu, tient naturellement une place maîtresse dans ce nouveau paradigme : elle est celle qui prédit ces catastrophes, les examine, les soupèse, les classe, les ausculte, en établit un calendrier des manifestations possibles, en même temps qu’elle nous en livre les remèdes les plus efficaces, les moyens de les circonscrire, de s’en accommoder, d’en prévenir l’intensité ou l’apparition par tout un panel de recommandations précises. En ce sens, il était inévitable que les milieux scientifiques finissent par empiéter sur le champ d’action du pouvoir politique — allant jusqu’à fusionner avec lui ­— puisqu’un des devoirs fondamentaux attribués aux États est d’assurer la pérennité des sociétés. Comme l’affirmait Carl Schmitt : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Mais qui décrète, aujourd’hui, de la primauté du danger, et selon quelles méthodes — si ce ne sont les conseils scientifiques, avec le secours de leurs prévisions jugées irréfutables ?

L’idéologie catastrophiste, du fait qu’elle porte en elle la conviction d’un avenir avant tout défini par des menaces de grande ampleur, inévitables et systémiques, est donc en train de remodeler de fond en comble nos institutions politiques, ce qui en légitime les actions comme ce qui en borne les prérogatives. Puisque aucune de ces institutions n’a été historiquement conçue pour répondre à un contexte de crise perpétuelle, tout ce qui empêche le pouvoir politique de s’y confronter efficacement — ou même en ralentit seulement la gestion — est désormais jugé facultatif, voire préjudiciable : on peut s’en débarrasser s’il le faut, intérêt supérieur oblige.

Dans un monde où à l’esprit des gens rien n’est plus important que la catastrophe présente ou à venir, on peut prévoir que la vie dans son ensemble, collective comme individuelle, publique comme privée, s’organisera de plus en plus autour d’elle, et peut-être même ne s’emploiera qu’aux moyens de la combattre ou de nous en protéger. Tout le reste est voué à passer, tôt ou tard, au second plan des priorités — si ce n’est même à devoir purement disparaître.

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Cet article a été initialement publié sur mon site personnel en février 2022, n’hésitez pas à aller y jeter un oeil pour découvrir d’autres analyses et réflexions similaires. Vous pouvez également vous y inscrire pour recevoir dans votre boîte mail chaque nouveau contenu que j’y publierai.

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Notes :

1.Mélange de vrais phénomènes planétaires, synchronisation des audiences mondiales, réinvestissement virtuel par les films, les intérêts commerciaux divers ou le complexe médiatico-culturel : on ne sait plus bien qui de la poule ou de l’œuf fait naître quoi que ce soit, si dix films sur l’apocalypse à venir sortent parce que tout le monde en parle ou si tout le monde en parle parce que dix films sur l’apocalypse sortent — à l’ère de la téléréalité, on ne peut parfois plus distinguer clairement d’où provient un événement, puisque réel et virtuel s’alimentent constamment l’un l’autre.

2. Terme dont l’emploi systématique au singulier est assez révélateur de l’aura religieuse qu’il contient — quand il est en réalité tout à fait vague et ne veut rien dire : il existe des sciences (la biologie, la physique, les mathématiques, etc.) ainsi qu’une méthode scientifique. « La science », au singulier, n’existe pas, ne désigne rien de précis — mais son auguste titre flotte partout dans l’air et donne crédit à toute chose… 





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