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Aux urgences d’Albi, « même avec 25 % d’effectifs en plus, ça ne suffirait pas »



Aux urgences d'Albi, « même avec 25 % d'effectifs en plus, ça ne suffirait pas »

Appels multiples, emails, déplacements en personne auprès du service administratif… Rien n’y a fait, le centre hospitalier d’Albi a refusé de nous laisser réaliser un reportage aux urgences, arguant que « les conditions actuelles n’étaient pas réunies ». Du côté des soignants, personne ne s’est bousculé non plus pour évoquer l’état du service.

Sur place, chacun nous renvoie à la direction : « Il vous faut leur accord, sans eux, on ne peut pas vous parler. » Une réticence à s’exprimer qui ne doit rien au hasard : « C’est qu’il y a déjà eu des intimidations de la part de la direction, qui a rappelé de manière insidieuse aux agents leur devoir de réserve, c’est-à-dire l’interdiction de parler à la presse de l’établissement », nous rapporte André*, membre de la CGT de l’hôpital. Ambiance…

Il y aurait pourtant des choses à dire. Les urgences de cette ville de province souffrent des mêmes maux que dans le reste du pays, où 120 services (un sur cinq) fonctionnent déjà selon un mode dégradé.

« Victime d’une surcharge de travail »

A Albi, aucune fermeture partielle n’est prévue cet été, mais l’équipe est « victime d’une surcharge de travail. Il est arrivé récemment qu’elle doive gérer 58 entrées dans une seule journée. Pour chaque patient, ça voulait dire six heures d’attente », illustre Laurie Trutino, secrétaire générale de la CGT de l’hôpital. Les infirmiers, eux, se retrouvent régulièrement avec dix patients à leur charge chacun.

« C’est trop. Il faut superviser simultanément ceux qui sont dans les box d’examen et ceux qui patientent en attendant leurs résultats. Parfois se rajoutent aussi les traumatismes bénins, qui ne nécessitent pas d’hospitalisation. Deux agents du service mobile d’urgence et de réanimation (SMUR) sont là pour nous prêter main forte, mais il arrive qu’ils soient appelés à l’extérieur et c’est le reste de l’équipe qui doit alors s’en occuper », raconte André.

Les infirmiers de l’hôpital psychiatrique d’Albi, envoyés aux urgences générales pour prendre en charge notamment les tentatives de suicide, pâtissent eux aussi du manque de moyens.

« Comme il n’y a pas suffisamment de place, on se retrouve parfois à faire les entretiens avec les patients dans des placards à balai. Ou alors on nous envoie dans des chambres déjà occupées par trois brancards. Pas terrible pour le secret médical », regrette Camille*, infirmière psychiatrique.

Sans compter que les cadences élevées ne permettent pas non plus une prise en charge de qualité : « On nous presse de faire notre évaluation le plus vite possible, mais il arrive que les patients soient encore sous l’effet de produits donc notre compte-rendu n’a pas beaucoup de valeur », souligne-t-elle. Pour l’infirmier d’accueil et d’orientation, la situation n’est pas beaucoup plus rassurante.

« Son rôle est de faire une première évaluation des patients qui arrivent, mais aussi de surveiller ceux qui attendent toujours. Le problème, c’est que le hall d’accueil est trop petit et qu’il y fait trop chaud. Donc les gens patientent sur le parking, et ainsi l’infirmier ne peut pas les voir », pointe André.

Le risque est alors de passer à côté de l’urgence vitale. Comme à Toulouse, où une personne admise aux urgences du CHU de Purpan le 3 juillet est décédée des suites d’un arrêt cardiaque. Contrairement à la direction, les soignants de l’hôpital soutiennent que l’infirmière d’accueil n’a pu lui porter secours suffisamment rapidement à cause de la surcharge de travail.

Pénurie de personnels à l’hôpital…

Le manque de personnel explique en partie cet engorgement aux urgences. A Albi, la CGT réclame, depuis 2019, l’embauche d’un(e) infirmier(e) de nuit et celui d’un(e) aide-soignant de jour. Sans succès. En face, la direction rétorque qu’elle ne parvient pas à recruter. « C’est sans doute vrai aujourd’hui, mais ce n’était pas le cas en 2019 », grince André.

La hausse du recours aux heures supplémentaires est la conséquence première des difficultés de recrutement, selon la FHF

D’après une étude de la Fédération hospitalière de France (FHF) réalisée au mois d’avril et mai, quasiment tous les établissements publics peinent aujourd’hui à trouver des paramédicaux. Pour les centres hospitaliers, cette difficulté est particulièrement aigüe dans les services du soin au quotidien, comme les urgences.

L’enquête de Pôle emploi sur les besoins en main-d’œuvre a montré qu’à la fin de l’année 2021, les directeurs d’établissements (public et privé confondus) projetaient de recruter au total 45 000 infirmiers et 87 000 aides-soignants en 2022.

Alors comment expliquer un nombre aussi élevé de postes vacants ? Le Covid, d’abord, est passé par là. « Certains soignants sont partis pour échapper à l’obligation de vaccination et ne sont toujours pas revenus », souligne Laurie Trutino.

L’étude de la FHF a cependant montré qu’à l’échelle nationale, l’excellent taux de vaccination des professionnels a permis de ne pas accroître les tensions sur les effectifs. Mais, aujourd’hui, de nombreux soignants jettent l’éponge, fatigués d’être sans arrêt appelés sur leurs jours de repos pour remplacer leurs collègues.

Dans son enquête, la FHF montre que la hausse du recours aux heures supplémentaires, qui concerne 97 % des établissements de santé, est la conséquence première des difficultés de recrutement. Sans compter que les étudiants infirmiers ne semblent plus attirés par les urgences.

« On trouve de moins en moins de jeunes suffisamment matures pour venir y travailler. Et puis les stages dans le service leur font peur, ils voient comment ça se passe et ils n’ont pas envie d’y retourner », rappelle André.

Concernant les médecins, la problématique est un peu différente. C’est plutôt l’absence de liberté qui les pousse vers la sortie.

« Avant, ils pouvaient organiser leur service comme ils l’entendaient, selon leur projet. Maintenant ils doivent se soumettre aux seules exigences qui comptent : l’obtention des certifications octroyées par les autorités de tutelle et le nombre d’actes réalisés », dénonce Brigitte Laroche, secrétaire de l’Union Syndicale Départementale Action Santé et Action sociale CGT.

Donc ils claquent la porte, parfois pour rejoindre le privé.

… et de médecins généralistes

Voilà pour la pénurie de personnel dans les murs. Mais d’autres problèmes se posent, comme le manque de médecins généralistes en ville, qui a également pour conséquence d’encombrer les urgences. Selon les chiffres de l’Assurance maladie, près de 6,3 millions de patients (11 % des assurés) n’ont pas de médecin traitant, ils étaient 5,1 millions en 2017.

« Comme il y a en moins en moins, les gens ne savent plus à qui s’adresser et se rendent aux urgences faute de mieux. Il arrive désormais que des personnes souffrant de maladies chroniques se présentent par exemple pour leur renouvellement d’ordonnance », soupire André.

Celui-ci pointe également le manque d’éducation de la population. « Certains viennent aux urgences pour une contre-expertise médicale », regrette-t-il.

« Il faut revoir tout le système santé », André

Autre cause d’engorgement : la fermeture ponctuelle des urgences des hôpitaux voisins, comme à Lavaur, petite ville située à une cinquantaine de kilomètres d’Albi. Faute de personnel, le service ferme désormais régulièrement ses portes la nuit.

Se pose enfin le fameux problème des lits dits « d’aval », c’est-à-dire des places disponibles à la sortie des urgences. Comme partout ailleurs, l’hôpital d’Albi en manque. D’après la Drees, le service statistique du ministère de la Santé, à l’échelle nationale, près de 80 000 lits ont été supprimés dans les établissements de santé publics entre 2000 et 2020, soit un quart de leur capacité d’accueil. Et cela engendre un cercle vicieux :

« Le problème, c’est qu’on renvoie les patients chez eux à cause du manque de places dans les services. Mais ils reviennent deux jours plus tard aux urgences, parce que ça ne va toujours pas », se désole Laurie Trutino.

Dans les étages, l’hôpital d’Albi peine à libérer les lits, notamment ceux occupés par les personnes âgées.

« La Sécurité sociale ne rembourse pas toujours les bons de transport aux patients. Si ces personnes habitent loin et n’ont pas de famille pour venir les récupérer, comme c’est de plus en plus le cas, alors elles restent coincées à l’hôpital », relate André, estimant que « même si on augmentait les effectifs des urgences de 25 %, ça ne suffirait pas. Il faut revoir tout le système santé ».

* Les prénoms ont été modifiés





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