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La rénovation performante de l’habitat reste en chantier


Cet hiver, enfin, Aline et ses trois enfants en garde partagée n’auront plus froid. Et elle qui n’a pas d’argent à jeter par des fenêtres mal isolées ne se ruinera plus en chauffage. Sa maison vient de faire l’objet d’une rénovation thermique performante, grâce à une équipe d’artisans formés et grâce à l’accompagnement technique et financier apporté par une entreprise solidaire d’utilité sociale agréée, Dorémi. Les travaux sont pratiquement terminés, il ne reste que le crépi.

Cette employée de banque a acquis sa maison il y a deux ans tout juste. Un pavillon des années 1980 dans une commune limitrophe de Blois. Un peu moins de 200 000 euros, une centaine de mètres carrés habitables. Aline savait qu’elle achetait une « passoire thermique » – un logement étiqueté F ou G – et qu’il y aurait des travaux d’isolation. Mais elle était confiante : « Comme tout le monde, j’avais entendu parler des rénovations de combles à un euro. »

Allô, Dorémi ?

C’est ici que les ennuis commencent. La grande enseigne de bricolage vers laquelle elle se tourne refuse son dossier. Idem ailleurs. De porte close en porte close, Aline finit par comprendre : chez elle, il y a très peu de hauteur entre le toit et le plancher haut.

La rénovation performante consiste, après analyse de la situation d’ensemble, à intervenir de manière cohérente et coordonnée sur chacun des six postes de travaux, sans exception : la toiture, les murs, les sols, les menuiseries, la ventilation et le système de chauffage

Or, les combles à un euro, une action que finance entre autres le système des certificats d’économie d’énergie (CEE), ce n’est rentable pour l’artisan que si la pose est facile et rapide. Pas s’il est obligé de ramper et d’y passer des heures.

A force de tourner en rond sur Internet, Aline tombe sur le site du service public de la rénovation de l’habitat, à l’époque Faire.gouv.fr, aujourd’hui France Rénov’. Elle y trouve une liste des artisans à proximité de chez elle labellisés RGE (reconnu garant de l’environnement).

Par hasard, y figure un nom qu’elle connaît. Et encore par hasard, ce professionnel qu’elle décide de contacter se trouve faire partie d’un groupement d’artisans formés par Dorémi à la rénovation performante des maisons. Un groupement où toutes les spécialités sont réunies (chauffagiste, couvreur, menuisier…), ce qui permet d’assurer la coordination des travaux, condition d’une opération réussie.

« « C’est bien de vouloir isoler vos combles, mais vous faites tout à l’envers », m’a-t-il dit. Moi, je pensais commencer par les combles à un euro, puis autre chose plus tard. Avancer petit à petit. Tout a un prix, vous comprenez… »

Finalement, Aline suit le conseil de l’artisan et appelle Dorémi. Elle raconte : « Quelqu’un est venu, a fait le tour de la maison : “Ah, oui, il y a un peu de travail chez vous !” » L’expert explique à Aline que si elle veut avoir chaud sans se ruiner, il faut faire une rénovation performante.

C’est-à-dire, après analyse de la situation d’ensemble, intervenir de manière cohérente et coordonnée sur chacun des six postes de travaux, sans exception : la toiture, les murs, les sols, les menuiseries, la ventilation et le système de chauffage. Et bien entendu, le tout en veillant aux points de contact et articulations entre ces éléments.

Bien sûr, cela a un coût. Mais il y a aussi, explique Dorémi à Aline, les aides, qui vont beaucoup réduire le reste à charge, qui peut être emprunté à la banque. Avec les économies sur la facture d’énergie, un éco-prêt à taux zéro sera facile à rembourser.

L’accompagnement fourni en prime par Dorémi finit de convaincre Aline :

« Ils m’ont trouvé une personne pour faire toutes les démarches. C’est elle qui est allée me chercher toutes les aides auxquelles j’avais droit. Il y en a beaucoup, c’est un vrai sac de nœuds. Moi, je n’avais entendu parler que des combles à un euro. Mais il existe aussi d’autres primes CEE. Et il y a MaPrimeRénov’  . Et également des aides de la région, du département. Cette personne – elle venait d’une société qui s’appelle Loire future   – m’a aidée pour obtenir les prêts, établir mon plan de financement, en fonction de mes capacités. C’est elle aussi qui s’occupait des relations avec les artisans, organisait les réunions. »

Adieu, hiver

Les travaux ont coûté 90 000 euros. « Quand on vous annonce une telle somme, ça fait peur ! » Mais Aline a pu bénéficier de 48 000 euros d’aides, dont 12 000 sans délai. Pour le reste à charge, elle a fait un emprunt à la banque de 30 000 euros à taux zéro (éco-PTZ), un remboursement mensuel de 166 euros sur quinze ans. Elle aurait pu emprunter jusqu’à 50 000, mais elle avait un peu d’économies.

Le bouclier d’un logement bien isolé est beaucoup plus protecteur à court et à long termes face aux prix de l’électricité, du gaz, du fioul ou du bois que le ruineux et fatalement temporaire bouclier tarifaire du gouvernement.

Dans ce qui est devenu une maison neuve très bien isolée, les radiateurs électriques ont été supprimés, remplacés par un poêle à pellets. Du coup, la facture d’électricité mensuelle d’Aline va tomber de 220 à 80 euros. Son prêt n’en sera que plus facile à rembourser, même s’il faut ­compter avec l’achat des granulés de bois… 400 euros pour son stock de cette année.

Tout cela coûte finalement peu pour se sentir bien. « Jamais, en achetant ma maison, je n’aurais imaginé que j’aurais eu à payer si cher pour avoir si froid. L’électricité, c’était plus de 10 % de mon salaire ! » Adieu donc caillantes de l’hiver (« Nous étions des Schtroumpfs »), adieu précarité énergétique. Le bouclier d’un logement bien isolé est beaucoup plus protecteur à court et à long termes face aux prix de l’électricité, du gaz, du fioul ou du bois que le ruineux et fatalement temporaire bouclier tarifaire du gouvernement.

Une exception qui confirme la règle

La performance de la maison d’Aline après travaux correspond par ailleurs aux objectifs de la politique climatique. Du statut de « passoire », le pavillon a atteint un niveau très proche de l’étiquette « B » , dont le seuil marque grosso modo l’entrée dans la catégorie BBC (bâtiment basse consommation) en rénovation.

L’objectif français de neutralité carbone en 2050 passe en effet obligatoirement par l’atteinte du niveau BBC en moyenne dans l’ensemble du parc des bâtiments (à l’origine de 49 % de la consommation finale d’énergie en 2020, pour le chauffage principalement, et de 18 % des émissions de gaz à effet de serre). Un effort colossal : sur 16,5 millions de maisons individuelles et 13,4 millions d’appartements (en habitation principale), 6,3 % et 3,2 % sont respectivement étiquetés A ou B .

Cinq millions de passoires
Résidences principales par classe de performance énergétique (étiquettes DPE) au 1er janvier 2022, en milliers (en % du parc)
La rénovation performante de l’habitat reste en chantier

La France est terriblement loin de son objectif de court terme de 500 000 rénovations annuelles au niveau BBC puis de 700 000 à partir de 2030, comme inscrit dans la stratégie nationale bas carbone (SNBC). Depuis sa création en 2009, le label BBC, géré par l’organisme Effinergie, s’est appliqué à la rénovation de 290 500 logements .

Soit, sur une douzaine d’années, une moyenne annuelle d’à peine 25 000. Certes, il existe des rénovations performantes hors label, mais ces chiffres donnent l’ordre de grandeur. Par ailleurs, 97 % de ces rénovations portent sur le logement collectif, le parc social pour l’essentiel. En avril 2022, le nombre de maisons individuelles labellisées ou en cours de labellisation s’élevait à 7 124 seulement au total, soit une moyenne de… 600 par an.

Mais pourquoi l’histoire d’Aline ne se réplique-t-elle qu’à quelques centaines d’exemplaires par an, non à des centaines de milliers ? Cette histoire, avec ses pleins et ses creux, permet de le comprendre. Et de tirer des leçons.

Trois leçons de l’histoire

Première leçon : il faut flécher les aides vers la rénovation performante.

« Aujourd’hui, une part très importante des aides conduit à l’installation de pompes à chaleur dans des logements peu ou pas isolés. C’est contre-productif ! », résume ainsi Noël Courtemanche, directeur du développement chez Dorémi.

En 2021, 644 000 ménages ont bénéficié de l’aide MaPrimeRénov’, utilisée dans 68 % des cas pour changer de système de chauffage. Et selon le dernier tableau de bord de l’Observatoire de la précarité énergétique, seuls 19 % des projets concernent plusieurs gestes de travaux.

Or, comme l’a bien montré une récente étude de l’Ademe, une rénovation performante (BBC) nécessite d’intervenir sur tous les postes, idéalement en une seule campagne de travaux, à défaut en deux ou trois étapes maximum, mais uniquement si les opérations sont bien conçues et coordonnées dès le départ.

Si Aline s’était contentée de gestes isolés, ce à quoi incite le régime actuel des aides et comme elle l’envisageait initialement, jamais sa maison n’aurait atteint le niveau BBC

Impossible, dès lors, de convertir l’addition de centaines de milliers de gestes isolés de rénovation comptabilisés à l’échelle nationale en « rénovations complètes équivalentes », selon la métrique employée par le gouvernement dans la SNBC. De fait, si Aline s’était contentée de gestes isolés, ce à quoi incite le régime actuel des aides et comme elle l’envisageait initialement, jamais sa maison n’aurait atteint le niveau BBC.

Deuxième leçon : il faut qu’un accompagnement technique et administratif soit systématiquement proposé aux ménages. C’est le hasard qui a conduit Aline à rencontrer une structure telle que Dorémi. Certes, France Rénov’ fournit ce service, mais il reste très facultatif d’y recourir.

Paru en octobre, un rapport de l’Ademe sur le financement de la rénovation performante propose d’inverser la démarche : tout acquéreur d’une passoire thermique serait systématiquement accompagné vers la rénovation performante.

Comme l’explique Sarah Marquet, coordinatrice du rapport, « environ 100 000 passoires thermiques changent de propriétaire chaque année. Ce ciblage, qui devrait être ensuite élargi, permettrait de développer et structurer l’offre d’accompagnement technique et financier, d’une part, l’offre de travaux de rénovation performante, d’autre part ».

Troisième leçon : mieux prendre en charge… le reste à charge. Même avec un parcours de rénovation optimal, des subventions très conséquentes et un prêt largement payé par les économies d’énergie, il peut subsister un reste à charge trop lourd pour beaucoup de ménages. Aline a mis 12 000 euros en fonds propres et elle avait aussi de la trésorerie en attendant le versement des aides. Tous, tant s’en faut, n’ont pas ces capacités.

« Pour beaucoup de ménages, le reste à charge en rénovation globale est prohibitif », rappellent Hadrien Hainaut et Maxime Ledez, de l’Institut de l’économie du climat (I4CE). Ils citent le rapport Sichel qui préconisait à juste titre de revoir le barème des aides pour réduire le reste à charge, et particulièrement pour les bas revenus :

« La mission Sichel a ainsi estimé que rénover 500 000 logements par an au niveau BBC nécessiterait 11,6 milliards d’aides publiques annuelles, ce qui représente un doublement de l’effort budgétaire actuel en direction des ménages. »

Lors de la présentation du projet de loi de finances 2023, Bercy a annoncé que le budget de MaPrimeRénov’, le programme phare, passait à 2,5 milliards d’euros annuels. Soit une augmentation de… 100 millions d’euros par rapport à 2022.

Le gouvernement a également indiqué être « prêt à réfléchir à une amélioration du dispositif au profit d’un mécanisme de rénovation globale », sans plus de détails. Quant au plan de sobriété énergétique présenté le 6 octobre, la rénovation performante n’est tout simplement pas un sujet.

Une progression des aides, mais…
Aides publiques à la rénovation énergétique des logements privés, en milliards d’euros

La progression des aides à la rénovation des logements privés s’explique surtout par l’essor des certificats d’économie d’énergie (CEE). Ce mécanisme mettant directement à contribution les fournisseurs d’énergie est complexe et peu transparent, mais il a un immense avantage : il est neutre pour les finances publiques.

L’effort budgétaire, qui avait même reculé après 2017, s’est redressé en 2021 suite au plan de relance Covid mais reste modéré, le dispositif MaPrimeRénov’ s’étant substitué à l’ancien crédit d’impôt pour la transition énergétique (Cite). Malgré des critères plus exigeants au fil du temps, les aides publiques à la rénovation continuent de financer surtout des « gestes », au détriment d’opérations complètes permettant d’atteindre le niveau BBC.

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