En Amazonie péruvienne, les leaders amérindiens menacés par les trafiquants


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Publié aujourd’hui à 01h57

Il nous avait donné rendez-vous à Aguaytia, dernier gros bourg avant de pénétrer en territoire autochtone. Ensuite, nous devions rejoindre ensemble son village, Yamino, au cœur de l’Amazonie centrale péruvienne. Mais à l’heure convenue, Herlin Odicio, jeune cacique de l’ethnie Kakataibo (environ 5 000 personnes), ne s’est pas présenté. Son portable était éteint. Avait-il pris peur au dernier moment, lui qui est menacé de mort par les trafiquants de drogue ? Il a fallu partir à sa rencontre, emprunter une petite route cabossée à travers d’immenses palmeraies. Dans cette région du Pérou, la déforestation a déjà fait son œuvre et le business de l’huile de palme bat son plein.

Un portail métallique barre l’accès au village. Au-delà, on devine quelques maisons en bois et en brique, réparties autour d’une clairière centrale. Le village kakataibo compte une cinquantaine de familles, qui vivent de l’agriculture locale – bananes, papayes, manioc et cacao – en plus de la chasse et de la pêche.

Herlin Odicio Estrella, leader amérindien de l’ethnie kakataibo, dans la forêt aux abords du village de Yamino, en Ucayali, le 8 mai 2021.
Production de feuilles de coca, région d’Ucayali, Pérou, le 8 mai 2021.

Un homme se tient là-bas, prêt à repartir en sens inverse. C’est lui : Herlin Odicio, 35 ans, taille moyenne, visage sombre, apparence commune. Il nous conduit à l’écart pour discuter. Depuis qu’il a décidé de dénoncer les activités illégales sur son territoire, il ne se sent plus en sécurité, même ici, dans son fief, où il n’habite plus. Son obsession quotidienne : prendre garde à « l’ennemi invisible », comme il le nomme. « Je suis à un pas d’être assassiné. Ils me cherchent. »

« Ils », ce sont les narcotrafiquants qui ont envahi les terres kakataibo, au point de rendre les déplacements hasardeux. Ils y font pousser la feuille de coca – une plante consommée au Pérou de manière traditionnelle, mais qui sert de base à la préparation de la cocaïne –, qu’ils transforment dans des laboratoires clandestins avant de l’expédier par avion, sous forme de pâte ou de poudre, vers le Brésil ou la Bolivie.

Le recul de l’Etat

La région d’Ucayali, proche de la frontière brésilienne, est devenue, ces dernières années, une plate-forme de ce trafic. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime estime que près de 50 000 hectares de forêt ont été détruits pour les besoins du narcotrafic au Pérou, dont des milliers ici, en Ucayali. D’ordinaire, les autorités éradiquent chaque année 25 000 hectares de ces plantations illégales. Mais avec la crise sanitaire, ces opérations ont été interrompues.

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« Nous avons repéré des pistes d’atterrissage et des fosses de macération, poursuit Herlin. Nous ne pouvons plus nous déplacer librement sur notre territoire. » Un jour d’octobre 2020, des « narcos » sont même venus le chercher dans sa maison de Yamino. « “Nous voulons négocier avec toi”, m’ont-ils dit. Un Colombien m’a proposé 500 000 soles [l’équivalent de 110 000 euros] pour chaque vol en échange de mon silence. » Herlin les a éconduits. Pas question de trahir son peuple, assure cet orphelin sans épouse ni enfant. Depuis, il reçoit des appels anonymes. « On te cherche, mort ou vif. » Il a demandé la protection de l’Etat et doit informer la police de tous ses déplacements. Mais c’est insuffisant à ses yeux. « S’ils veulent me tendre une embuscade, je suis seul. »

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