En Arabie saoudite, « la féminisation spectaculaire de la population active serait l’une des conséquences du Covid-19 »


Chronique. Les chercheurs du club de réflexion américain Brookings Institution n’y ont d’abord rien compris. Nayib Rivera, Johannes Koettl et Sofia Gomez Tamayo ont découvert, non sans stupeur, que le taux d’activité des femmes dans la très conservatrice Arabie saoudite avait bondi de 64 % en seulement deux ans. Un phénomène d’une ampleur rarement observée ailleurs dans le monde : entre 2018 et 2020, le taux d’activité des Saoudiennes, c’est-à-dire celles qui travaillent ou sont à la recherche d’un emploi, est passé de 19,7 % à 33 %.

Dans le secteur de l’hôtellerie et la restauration, elles représentent désormais 40 % de la population active. Ce mouvement de féminisation était encore inimaginable il y a quelques années : c’est seulement en 2012 que les femmes ont été autorisées pour la première fois à travailler ailleurs que dans des bureaux à l’abri des regards, dans des magasins. Et pas n’importe lesquels : uniquement dans des commerces de lingerie et de cosmétiques.

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Avec le lancement, en 2016, de Vision 2030, le plan de réformes économiques et sociales du prince héritier Mohammed Ben Salman, la place des femmes dans la société saoudienne change rapidement. Les restrictions à l’emploi de nuit ou dans le secteur industriel sont assouplies, et elles sont plus nombreuses à étudier. Depuis que les femmes sont autorisées à conduire, par exemple, il est plus facile pour elles d’occuper un emploi, comme l’écrivent les chercheurs de la Brookings Institution dans leur article, publié en mars. Mais cette politique n’explique qu’en partie la féminisation spectaculaire de la population active.

Cas unique au monde

A la mi-mai, d’autres chercheurs du même club pensent avoir trouvé une explication plus plausible. Celle-ci serait l’une des conséquences – inattendues – de la pandémie de Covid-19. De nombreux migrants ont en effet quitté le pays au premier semestre 2020, laissant leurs postes vacants. Et lorsque l’économie saoudienne a redémarré, au troisième trimestre 2020, les entreprises se sont tournées vers les Saoudiennes pour remplacer les migrants indiens, philippins ou pakistanais. Elles sont plus nombreuses à les remplacer que les Saoudiens, car « elles acceptent plus facilement de travailler pour des bas salaires », écrivent Jumana Alaref et Johannes Koettl dans un article publié le 19 mai.

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Si, dans le royaume, le salaire des femmes est en moyenne 2,2 fois supérieur à celui des migrants, il reste plus bas que celui des hommes. La féminisation de la population active saoudienne est donc un succès en trompe-l’œil : il cache des inégalités salariales importantes. Le cas saoudien reste toutefois unique au monde. Dans les autres pays de la planète, de nombreux emplois féminins, concentrés dans le secteur informel ou plus précaires, ont en effet été détruits ces derniers mois. Reste à voir si les Saoudiennes conserveront leurs emplois et ne seront pas remplacées, à terme, par les migrants, une fois la pandémie terminée et la liberté de circulation retrouvée.

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