le travail des « enfants placés », entre tradition et exploitation


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Une jeune vendeuse sur le marché Dantokpa, à Cotonou, en avril 2021.

L’une après l’autre, elles sortent du dédale de ruelles de Dantokpa, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest. Avec leur large plateau sur la tête, les filles traversent ensuite la gare routière, d’où partent des bus pour le nord du Bénin, puis elles rejoignent la Baraque SOS Vidomègon. C’est là, dans ce local coincé entre un coiffeur et un vendeur de pneus, qu’elles viennent souffler un peu.

Il est 13 heures et le soleil de Cotonou est brûlant quand Sandra, 15 ans, pose délicatement à terre le lourd plateau de tomates, qu’elle porte depuis l’aube en équilibre sur sa tête. « Je me suis levée ce matin à 4 heures, comme tous les jours, raconte la jeune fille en s’essuyant le front. Normalement, je terminerai vers 20 heures. J’ai beaucoup vendu ce matin. » Si Sandra ne parvient pas à écouler toute sa marchandise, elle aura la possibilité de continuer demain.

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Amandine, 19 ans, n’a pas cette chance : « Si ce soir il me reste des oignons, je vais me faire insulter par ma tante, la sœur de mon père. Avant elle me battait mais elle a arrêté, car maintenant je lui rends les coups. Je travaille pour elle depuis que j’ai quitté mon village de Sô-Ava à l’âge de 10 ans. Chaque jour, sauf le dimanche car je vais à la messe, je dois tout vendre avant d’aller me coucher. »

Près de 200 000 en Afrique de l’Ouest

Jusqu’au cœur de la nuit, on peut voir à Cotonou des enfants livrés à tous les dangers près du stade de l’Amitié ou aux abords de Dantokpa. Au Bénin, on les appelle « vidomègon » (les « enfants placés » en fon, la langue la plus parlée de ce pays de 13 millions d’habitants). Le phénomène est également répandu au Togo et au Nigeria voisins. Selon l’Unicef, ils seraient près de 200 000 en Afrique de l’Ouest. A Dantokpa, on en compterait 5 000, d’après l’ONG Espoirs d’enfants.

Si dans les marchés de la plupart des villes béninoises, on les croise portant ce qu’ils doivent vendre dans la journée, on peut aussi en voir travailler dans les champs ou dans des restaurants, où ils servent ou nettoient les tables des clients. Certains ont à peine 5 ans. Souvent pieds nus et vêtus de haillons, de nombreux vidomègon (80 % d’entre eux sont des filles) sont victimes de maltraitance et de violences sexuelles.

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Le fait de placer un enfant chez un proche ou dans une famille d’accueil a toujours existé. Il permet à des familles pauvres d’espérer offrir la possibilité d’aller à l’école. En échange, les enfants accomplissent quelques tâches agricoles ou ménagères. « Je connais des jeunes filles qui sont tombées chez des gens très corrects », assure Julienne, 16 ans. En Afrique de l’Ouest, c’est à partir des années 1990, au fil des sécheresses et des crises économiques, que le principe s’est dévoyé pour devenir une activité commerciale parfois placée sous la coupe de réseaux de trafiquants.

Loin des grandes villes, un business s’est mis en place dans le nord du Bénin, mais aussi dans les départements du Couffo et du Mono (sud-ouest). « Le système est organisé à partir de rabatteurs et d’entremetteuses qui sillonnent les villages en quête d’une main-d’œuvre bon marché », explique Florentin Kinhoueyito, secrétaire général de l’ONG Amour et Bien-être, qui mène différentes actions en faveur de la jeunesse béninoise : « Ils donnent aux parents une somme d’environ 30 000 francs CFA [46 euros] pour les appâter. Ils leur font miroiter un revenu mensuel qu’ils ne verseront quasiment jamais. Ensuite, les enfants disparaissent et tout est fait pour qu’ils n’aient aucun contact avec leur famille. Lorsque les enfants reviennent chez eux, ils n’osent généralement pas raconter l’enfer qu’ils ont subi. »

« Des enfants repliés sur eux-mêmes »

Julienne a été vendue à l’âge de 13 ans à un intermédiaire « qui sillonnait les rues » de son village de Bopa, dans le département du Mono. « Il a dit à mes parents que j’allais trouver un boulot chez une dame riche qui allait me donner 20 000 francs CFA par mois, se souvient-elle. J’avais peur, mais je ne pouvais pas contredire mon père, qui avait pris la décision de m’envoyer et de signer un contrat de trois années. Le jour du départ, il y avait une quarantaine de filles, les plus jeunes avaient 8 ans. »

Après un mois de travaux champêtres, Julienne a été emmenée chez une femme qui l’a forcée à se lever à 4 heures du matin « pour faire la cuisine, le ménage, la vaisselle », et qui la frappait à coups de bâton. Elle s’est enfuie au bout de trois ans puis est revenue dans son village, où ses parents lui ont dit qu’ils n’avaient jamais reçu d’argent depuis son départ.

A Cotonou, en avril 2021.

« Les enfants que nous accueillons sont dans un état nutritionnel souvent insuffisant, assure Hérodote Tokpanoude, médecin au sein de l’ONG Amour et Bien-être. Sur le plan psychologique, ils sont anxieux et repliés sur eux-mêmes. »

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Une cinquantaine de jeunes filles, âgées de 7 à 19 ans, viennent quotidiennement se reposer, jouer ou suivre des cours d’alphabétisation, la plupart étant déscolarisées, à la Baraque SOS du marché Dantokpa, financée par les partenaires des Sœurs salésiennes de Don Bosco avec l’appui des structures d’Etat. « Notre but est d’humaniser les conditions de vie de ces filles, explique Claudine Bohissou, responsable du centre. On les écoute, on les respecte et, si elles le souhaitent, nous pouvons les orienter vers un métier ou vers l’école. Elles bénéficient aussi des services d’une assistante sociale et d’un psychologue. »

« Je ne souhaite pas changer de métier »

Malgré la dureté de la rue et les violences qu’elles subissent, les vidomègon sont nombreuses à ne pas vouloir changer de vie. Pour certaines, comme Albertine, c’est par esprit de sacrifice : « J’ai accepté d’être vendue à un monsieur à l’âge de 13 ans afin d’améliorer les conditions de vie de ma famille », dit-elle. D’autres, comme Sandra, « parce que vendre des tomates est [son] métier depuis l’âge de 7 ans et [qu’elle] ne souhaite pas en changer ». Sonia, vendeuse de crevettes de 13 ans, se dit « heureuse de travailler pour [sa] grand-mère, qui [lui] donne des sous pour [ses] dépenses ».

« Dans un pays qui a tellement souffert de l’esclavage, je n’aime pas qu’on compare le phénomène des vidomègon à de l’esclavage d’enfants », explique sœur Tiziana Borsani, directrice exécutive des œuvres sociales de l’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice au Bénin, fondé par les Sœurs salésiennes de Don Bosco : « Mais il s’agit incontestablement d’une exploitation économique, domestique et parfois sexuelle des enfants. Depuis quelques années, la situation s’améliore car il y a eu une prise de conscience, après un travail efficace de synergie entre les structures de l’Etat et les organisations de la société civile. Des procès ont été menés et de lourdes peines ont été prononcées contre des trafiquants et des familles d’accueil qui infligeaient des sévices aux enfants. »

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Après deux heures de repos et un cours d’orthographe, les jeunes filles de la Baraque SOS montent le son du poste de télévision. Dans un joyeux tumulte, elles dansent, chahutent entre les bancs… Puis, d’un geste mille fois répété, elles replient leur « kanzoun », ce morceau de tissu qui cale le plateau sur leur tête, esquissent encore quelques pas de danse et disparaissent dans le labyrinthe de Dantokpa.



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