« San Pedro, c’est le prochain eldorado »


Samir Lakiss, directeur adjoint de la Société agricole de café cacao (SACC), à San Pedro, en Côte d’Ivoire.

Au bout d’une route tortueuse, le futur stade de San Pedro apparaît comme un mirage. Il marque la fin de la « Côtière », cette voie chaotique reliant Abidjan, la capitale économique ivoirienne, à San Pedro, le plus grand port cacaoyer du monde. Le stade, d’une capacité de 20 000 places, accueillera des matchs de la Coupe d’Afrique des nations de football (CAN) dès juin 2023. Ce qui suppose, d’ici là, la réfection des plus de 300 km de route nationale aujourd’hui sinistrés.

La ville hôte n’a pas été choisie au hasard : après Abidjan, San Pedro est le deuxième poumon économique du pays, alimenté par l’activité de son port. A l’entrée d’un des terminaux portuaires, les tractopelles grignotent les reliefs encombrants de la zone. « C’est devenu trop petit ici, ils vont raser tous les arbres et dynamiter la colline », prévient l’entrepreneur ivoiro-libanais Samir Lakiss, directeur adjoint de la Société agricole de café cacao (SACC), l’une des dix plus grandes entreprises d’exportation de cacao du pays, qui emploie 1 500 personnes.

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Il faut faire de la place pour assouvir de grandes ambitions : multiplier par quinze le volume de marchandises (5 millions de tonnes par an actuellement) d’ici à 2035. Certes, l’activité de ces derniers mois s’est ralentie, conséquence de l’épidémie de Covid-19. Mais Samir Lakiss se montre très optimiste pour ses affaires et sa ville : « Le port s’étend, ça va générer des emplois et désengorger Abidjan. San Pedro, c’est le prochain eldorado ivoirien. »

« L’or brun » et la « débrouille »

Alors que le littoral ivoirien est globalement délaissée à cause de l’état lamentable de la Côtière, San Pedro fait figure d’exception. Construit à partir de 1968, le port est monté progressivement en puissance, surpassant finalement celui de Sassandra. Son activité a explosé après la crise postélectorale de 2010-2011, portée par l’exportation annuelle de centaines de milliers de tonnes de fèves de cacao produites dans le sud-ouest du pays. « L’or brun » génère aujourd’hui 15 % du PIB ivoirien. Et apporte du travail à des millions de personnes.

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Gaoussou Paré en fait partie. « L’extension du port va nous rapporter. Et pas que dans le cacao ! Beaucoup d’entreprises vont venir pour exporter le bois, l’hévéa, le coton, le nickel », énumère ce docker d’origine burkinabée. « Quand je travaille, je gagne 9 000 francs CFA par jour [près de 14 euros], c’est deux fois plus qu’avant. Et quand il n’y a pas de travail, j’ai quand même un salaire de 3 500 francs CFA », explique-t-il sur le pas de son petit café situé face au port – une activité qui lui fournit un complément de revenu. « On est des débrouilleurs. Tout le monde se débrouille à sa manière », poursuit-il.

C’est grâce à cette « débrouille » que Gaoussou Paré a pu déménager du quartier de Bardot, longtemps considéré comme le plus grand bidonville d’Afrique de l’Ouest. En 2011, des travaux d’électrification et de salubrité ont redonné de l’espoir aux habitants. Mais cela n’a pas duré. « Quand j’y reviens, je me dis que le développement n’est pas arrivé jusqu’ici », regrette le docker en parcourant les ruelles en terre jonchées d’ordures où il vécut douze années. « J’ai beaucoup voyagé dans la région, mais c’est l’endroit le plus pauvre que j’ai vu, raconte-t-il. San Pedro est la deuxième ville ivoirienne au niveau économique ? Une fois sur le terrain, tu constates que ce n’est pas le cas partout. Il n’y a toujours pas d’eau ici. »

Un porteur d’eau dans le bidonville de Bardot, à San Pedro.

Des porteurs d’eau quadrillent les venelles du bidonville pour approvisionner les populations. « On a des robinets mais l’eau ne coule pas », fait remarquer Blandine, gérante d’un petit maquis. Et les pluies génèrent des inondations impressionnantes, dont les traces sont encore visibles sur les chiches maisons en bois. « Ça peut monter jusqu’à 40 centimètres », indique Gaoussou Paré.

« Je ne suis pas devenu choco »

A Bardot, les habitants sont surtout des Burkinabés venus chercher un emploi dans une ville attractive. Dans l’ancien quartier de Gaoussou Paré, les hommes travaillent en intérim et, les jours chômés, se retrouvent dans les maquis autour du « tchapalo », la bière artisanale au mil du Burkina Faso. « Quand tu es burkinabé, tu restes dans ton coin. Tu ne peux pas critiquer, sinon on te dit de rentrer chez toi », remarque le docker.

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Gaoussou Paré habite désormais dans une zone un peu plus propre et plus sécurisée, en périphérie de Bardot. Une maison pas bien grande mais construite en dur, cette fois. « Attention, je ne suis pas devenu choco [chic], ça reste un quartier voisin, rappelle-t-il. Mais ici on a l’eau, l’électricité, une école et une mosquée pas loin. C’est mieux pour les enfants. »

Le futur stade de San Pedro, qui accueillera la Coupe d’Afrique des nations en 2023.

Si la vie de Gaoussou Paré s’améliore doucement, l’écart entre lui et les riches entrepreneurs de la zone industrielle de San Pedro reste immense. Près du port, sur les collines dominant le front de mer, d’imposantes et luxueuses maisons sont sorties de terre. Les grands noms du cacao et quelques ministres y ont des résidences avec vue imprenable sur l’Atlantique.

Et les groupes hôteliers s’arrachent les places restantes. La réouverture de l’aéroport de San Pedro, en 2018, a boosté le tourisme jusqu’aux plages de Grand-Béréby, 50 km plus à l’ouest, connues des amateurs de tortues, qui viennent y pondre en fin d’année. Signe qu’avec une route et quelques investissements, les villes moyennes du littoral peuvent elles aussi décoller.

Sommaire de la série « La Côtière, route de toutes les galères »



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