« Le Chili vit une polarisation et une fragmentation politiques »



"Le Chili vit une polarisation et une fragmentation politiques"

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Le premier tour de la présidentielle organisée dimanche au Chili voit un scénario très ouvert, avec l’avènement de candidats éloignés des partis politiques traditionnels parmi les sept en lice. Ce scrutin s’inscrit dans le sillage d’un puissant mouvement contestataire qui a débouché sur l’élection d’une Assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution.

Un tel scénario électoral ne s’est jamais présenté au Chili depuis le retour de la démocratie au début des années 1990, après 17 années de dictature d’Augusto Pinochet. Les deux candidats qui dominent les sondages en vue du premier tour de la présidentielle, prévu le 21 novembre, appartiennent aux deux extrêmes de l’échiquier politique local, avec Gabriel Boric du côté de la gauche radicale et José Antonio Kast de celui de l’extrême droite. 

Les trente dernières années ont vu se succéder à la présidence quatre personnalités issues d’une vaste coalition de centre gauche, dont Michelle Bachelet qui a effectué deux mandats, et Sebastian Pinera, candidat de la coalition de droite. Après un premier mandat de quatre ans en 2010, il est revenu au pouvoir en 2018, la Constitution chilienne actuelle ne permettant pas de faire deux mandats consécutifs. 

Ce paysage politique s’est complètement transformé en l’espace de 24 mois. Sebastian Pinera est certes toujours au pouvoir, il y restera même jusqu’à la fin de son mandat, en mars 2022, après avoir échappé à une procédure de destitution lancée dans le sillage de révélations des Pandora Papers sur la vente controversée d’une compagnie minière. Mais sa fin de mandat calamiteuse reflète bien le discrédit généralisé à l’égard des ténors politiques locaux.   

« Depuis le début des années 2000, un bouleversement des champs politiques se produit en Amérique latine, avec des nouveaux acteurs qui se trouvent en dehors des partis traditionnels », explique à France 24 Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Iris et spécialiste de l’Amérique latine. « Le Chili est une nouvelle illustration de ce phénomène. On y constate depuis 2017 l’émergence d’un puissant mouvement de contestation, avec une forte poussée de la gauche et l’irruption de nouveaux visages. Le Chili vit une polarisation et une fragmentation politiques », ajoute-t-il. 

Le piteux héritage de Pinera 

Cette protestation a essentiellement été portée par les mouvements étudiants qui ont réclamé pendant de longues années de meilleures conditions pour l’enseignement, dans un pays où l’éducation est très élitiste. Les lycéens, baptisés « les pingouins » en raison de leurs uniformes obligatoires, et les étudiants se sont mobilisés à de multiples reprises pour tenter d‘obtenir la baisse des frais de scolarité, des bourses pour les plus démunis ou des tarifs de transports plus avantageux.  

Leurs revendications n’ont pas été entendues, ou en tout cas pas suffisamment, par les gouvernements successifs de Michelle Bachelet et de Sebastian Pinera. Et une nouvelle augmentation du prix des transports en commun a mis le feu aux poudres en octobre 2019. Dans les sillages des élèves descendus dans la rue pour dénoncer ces augmentations, un mouvement massif de protestation s’est développé et a tenu pendant plusieurs semaines. Il a été marqué par une intense répression policière critiquée par différents organismes de défense des droits de l’Homme. 

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L’une des principales revendications des manifestants était l’adoption du nouvelle Constitution pour remplacer celle de 1980, héritée de la dictature, un texte qui pèse lourdement sur le fonctionnement social et économique du pays en perpétuant de nombreuses inégalités. Et ils ont obtenu l’organisation d’un référendum sur le changement de la Constitution. 

« (Sebastian) Pinera a fini par accepter ce référendum pour trouver une issue et il s’est ainsi mis à dos une partie de la droite qui n’en voulait pas, notamment José Antonio Kast », explique Christophe Ventura. Cet ancien parlementaire, un défenseur de l’œuvre économique et politique de Pinochet, défend des valeurs très conservatrices, en s’opposant notamment à l’avortement ou au mariage homosexuel. Il s’était déjà présenté lors de la présidentielle de 2017, obtenant alors près de 8 % des voix au premier tour. 

Son résultat devrait être bien meilleur quatre ans après, certains sondages le donnant même en tête du premier tour avec un score avoisinant les 20 %. Cet adepte du président brésilien Jair Bolsonaro devrait en tout cas largement dépasser le candidat choisi par la coalition de droite, Sebastian Sichel, un ancien ministre qui pâtit du piteux héritage du président actuel. Le pays, qui a durement souffert de la pandémie de Covid-19, enregistre de mauvaises performances économiques. Et José Antonio Kast a su prendre ses distances du gouvernement en promettant le retour de la croissance et la fin de la délinquance. Sans oublier de prôner un contrôle strict de l’immigration, une question qui a récemment surgi dans le débat public avec l’arrivée au Chili de nombreux réfugiés haïtiens ou vénézuéliens.

Gabriel Boric, un candidat issu de la contestation étudiante   

La démocrate-chrétienne Yasna Provoste, candidate de la coalition de centre-gauche, subit la même défiance généralisée contre la classe politique traditionnelle et elle devrait avoir beaucoup de mal à accéder au deuxième tour de cette élection. Et ce d’autant qu’elle doit rivaliser face à un redoutable rival sur son flanc gauche, Gabriel Boric. Issu des premiers mouvements de protestation étudiants, ce jeune homme a été élu député en 2014 sous une étiquette indépendante et a su s’affirmer, au fil des années, comme le visage d’une nouvelle classe politique.

Gabriel Boric a joué un rôle prépondérant dans la campagne du référendum pour une nouvelle Constitution qui s’est déroulé le 25 octobre, avec un taux d’approbation de plus de 78 %. Et il a réussi à gagner les primaires de la coalition Apruebo Dignidad, qui réunit plusieurs formations d’extrême gauche, dont le Parti communiste.  

« Il a certes su gagner cette primaire en se montrant moins radical. Mais c’est un bouleversement très important dans le paysage de la gauche chilienne. Gabriel Boric a su prendre ses distances avec les générations précédentes qui étaient au pouvoir », explique Christophe Ventura. Et il est, à seulement 35 ans, le plus jeune candidat de cette présidentielle. 

Son parcours et ses idées pourraient amener de nombreux abstentionnistes à se mobiliser, alors que le taux de participation électorale n’a cessé de chuter au fil des scrutins au Chili. Lors du premier tour de la présidentielle de 2017, seulement 46 % des électeurs s’étaient rendus aux urnes. Ils sont cette fois confrontés à un scrutin aussi incertain qu’ouvert qui pourrait provoquer une profonde transformation politique du pays.



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