Au Soudan, l’ombre du tout-puissant général Hemetti


Des manifestants brandissent le portrait de Mohammed Hamdan Daglo, appelé aussi Hemetti, à Khartoum, le 31 mai 2019.

Ils sont reconnaissables à leur uniforme couleur sable et leurs pick-up Toyota ou Land Cruiser aux plaques rouges et vertes, surmontés de mitrailleuses lourdes et encadrés de lance-grenades RPG. Ils sont bien équipés, entraînés et sont réputés pour leur brutalité. Ils inspirent la terreur notamment au Darfour, où ils sont accusés de crimes de guerre, mais aussi à Khartoum, la capitale du Soudan, où ils ont participé, le 3 juin 2019, au massacre de manifestants pacifiques. Depuis le 25 octobre, date du coup d’Etat mené par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, les miliciens des Forces de soutien rapide (FSR) ont été déployés aux quatre coins du pays pour réprimer les protestations.

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Pourtant, si ces soldats n’obéissent qu’à un seul homme, ce n’est pas au chef de l’armée mais au général Mohammed Hamdan Daglo, plus connu sous le nom de Hemetti. Sous le règne d’Omar Al-Bachir, le président déchu, ce commandant a connu une ascension fulgurante, jusqu’à devenir incontournable, omniprésent. En treillis ou en costume, c’est selon, le général Daglo est à la fois le chef de la milice paramilitaire la plus puissante du pays, le vice-président du conseil de souveraineté depuis la chute d’Al-Bachir, en avril 2019, et l’un des hommes les plus riches du Soudan.

Rien ne le prédestinait à atteindre le sommet de l’Etat. Issu des Awlad Mansour, une tribu arabe Rizeigat qui a migré du Tchad pour s’installer dans l’ouest du Soudan, il a rapidement quitté les bancs de l’école pour se consacrer, comme les membres de sa famille, au commerce de dromadaires. C’est là, au Darfour, qu’il fait ses armes. La région, historiquement marginalisée par le pouvoir central, est le théâtre, à partir de 2003, d’une rébellion armée.

Garde prétorienne

Hemetti prend le commandement de l’une des milices arabes qui secondent l’armée régulière dans son opération de répression et de nettoyage ethnique. Surnommés janjawids par la population locale, ces « démons à cheval » tuent, violent, pillent et incendient des villages entiers. Ce conflit, qui a fait plus de 300 000 morts et près de 3 millions de déplacés, vaudra à Omar Al-Bachir d’être poursuivi pour génocide par la Cour pénale internationale (CPI) en 2009.

En 2013, le président soudanais se retrouve sous pression. Des dissensions pointent au sein de l’état-major et une vague de mécontentement agite la population dans le sillage des révolutions arabes. Les bourreaux du Darfour viennent mater la contestation dans les rues de la capitale. Hemetti – dont le surnom est parfois relié au terme arabe « Hemayti », qui signifie « ma protection » – est adoubé par Omar Al-Bachir, qui fait de sa milice la garde prétorienne du régime. Les janjawids servent ainsi de vivier de recrutement aux FSR, des unités officielles, disciplinées, placées sous la houlette du NISS, les services de renseignement du pouvoir islamiste.

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Lorsque, en avril 2019, après cinq mois de contestation populaire contre le régime, des dizaines de milliers de manifestants entament un sit-in devant le quartier général de l’armée, Hemetti sent le vent tourner. Ses hommes participent à l’arrestation d’Omar Al-Bachir, qui est conduit à la prison de Kober, dans le nord de Khartoum, où il avait l’habitude d’enfermer ses opposants. Un conseil militaire de transition prend alors les rênes du pays, à la tête duquel siègent déjà côte à côte Abdel Fattah Al-Bourhane et le général Daglo.

Le 3 juin 2019, à l’aube, des soldats en armes, dont des FSR, dispersent dans le sang le rassemblement pacifique qui continuait d’exprimer son rejet des militaires au pouvoir. La répression tourne au massacre : 130 morts, des centaines de blessés et disparus, des dizaines de personnes violées. Mais la mobilisation dans les rues du pays ne faiblit pas, obligeant les généraux à signer au mois d’août un accord de partage du pouvoir avec une coalition de partis civils et à mettre sur pied le conseil de souveraineté.

Le 25 octobre 2021, les militaires dissolvent cet organe de transition. Le général Daglo soutient discrètement le coup de force. Il affirme qu’il était nécessaire de « corriger le cours de la révolution », détourné selon lui par les politiciens, tout en martelant son « attachement » à la transition démocratique. Certains lui prêtent des ambitions présidentielles. D’autres estiment qu’il tient déjà les rênes du pays.

De l’or et des alliances

Depuis la chute d’Al-Bachir, le vice-président du conseil de souveraineté troque régulièrement son treillis militaire pour le costume-cravate, tissant, au gré de ses visites dans les pays voisins, un réseau d’alliances régionales. Au Tchad notamment, où son cousin Bichara Issa Djadallah était le chef d’état-major particulier du président Idriss Déby Itno. Mais surtout aux Emirats arabes unis ou en Arabie saoudite. Vu du Golfe, Hemetti est l’homme providentiel qui peut contrer l’influence des Frères musulmans à Khartoum. Il a prouvé son utilité en envoyant plus de 10 000 mercenaires combattre les rebelles houthis du Yémen, aux côtés de la coalition menée par Riyad.

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Hemetti s’appuie sur sa famille pour étendre son pouvoir. Une semaine avant le coup d’Eat du 25 octobre, l’un de ses frères, Abdul Rahim Daglo, se rend en Israël, à Tel-Aviv, accompagné du directeur des industries de la défense nationale. Depuis octobre 2020, le Soudan s’est lancé dans un timide processus de normalisation de ses relations avec l’Etat hébreu, bénéficiant largement aux généraux, qui cherchent à développer une coopération technologique et sécuritaire avec Israël. Un autre des frères d’Hemetti, Al-Goney Daglo, s’est rendu en Russie. Moscou, qui soutient à demi-mot le coup de force militaire, a reconnu la présence d’entreprises privées russes, affiliées à la milice Wagner, sur le territoire soudanais, participant notamment à la sécurisation d’installations minières.

Hemetti a bâti son empire sur un minerai : l’or. Les FSR ont pris le contrôle de nombreux gisements à travers le pays, notamment ceux de Jebel Amir, au Darfour, devenant l’un des principaux exportateurs du précieux métal, dont une bonne partie en contrebande. A travers l’entreprise Al-Gunade, dirigée par Abdul Rahim Daglo, la famille réalise des profits considérables. Le benjamin, Al-Goney Daglo, possède, lui, une entreprise de technologie et de sécurité, GSK, ainsi que d’autres firmes basées à Abou Dhabi. Le financement de la milice échappe donc totalement au contrôle de l’armée ou du gouvernement à travers un réseau de sociétés écrans, selon l’ONG Global Witness.

Le clan Daglo veille aussi à son image. Les FSR ont mis en place un hôpital spécialisé et des campagnes de sensibilisation et de vaccination contre le Covid-19. La milice plante des arbres, distribue de la nourriture, effectue des campagnes pour éradiquer les moustiques et parraine des écoles et des hôpitaux, notamment au Darfour.

Grâce à leur contrôle de plusieurs banques à travers le pays, les FSR permettent à de nombreux ménages modestes d’accéder à l’emprunt. « Hemetti parvient à se donner l’image de celui qui aide les pauvres et les marginalisés, notamment auprès de petits entrepreneurs ruraux », explique Kholood Khair, analyste à Khartoum. Pour redorer son blason, Hemetti s’est même offert les services d’Ari Ben-Menashe, un ancien officier des renseignements israéliens reconverti dans le lobbying.

Mariage de convenance

L’opération de communication a aussi lieu en ligne. Depuis 2019, des dizaines de comptes Facebook ou Twitter liés aux FSR, souvent hébergés en Arabie saoudite ou aux Emirats, ont vu le jour, selon le laboratoire de recherche américain Digital Forensic Research Lab. Ces pages reprennent les communiqués des FSR en copié-collé et font l’éloge de son chef. Plus de 600 d’entre elles, accusées de propager des « fake news », ont été suspendues par Facebook en septembre.

Alors que le pays est gouverné depuis son indépendance, en 1956, par des politiciens et dictateurs issus de la vallée du Nil, l’influent Darfouri se pose en défenseur des régions marginalisées. Hemetti était à la manœuvre pour négocier les accords de paix de Juba, en octobre 2020, avec différents mouvements rebelles du Darfour notamment. Cet accord a entériné l’arrivée à Khartoum de plusieurs chefs rebelles, dont la plupart ont soutenu le putsch du 25 octobre, en estimant que le gouvernement civil de transition ne représentait pas la diversité du pays.

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Aujourd’hui, le général Daglo s’affiche épaule contre épaule avec Abdel Fattah Al-Bourhane, « dans la même tranchée », selon les mots de ce dernier. Pourtant, ce mariage de convenance pourrait bien voler en éclat à plus long terme. Hemetti refuse catégoriquement d’intégrer ses troupes au sein de l’armée régulière, qui voit d’un mauvais œil l’ascension de cet homme, âgé de 46 ans seulement, souvent moqué pour son accent et sa mauvaise maîtrise de l’arabe littéraire, qui n’a pas suivi de formation militaire à proprement parler.

Leur alliance de façade est motivée par une peur partagée – être mis en cause pour leur implication dans le massacre du 3 juin 2019 et les crimes commis au Darfour – et des intérêts communs – leur prépondérance dans de larges secteurs de l’économie. Deux sujets sur lesquels les représentants civils des autorités de transition devenaient menaçants : en promettant de livrer Omar Al-Bachir à la CPI et de faire la lumière sur les exactions du massacre du 3 juin 2019, ou bien en essayant de reprendre la main sur les entreprises proches de l’armée, ils sont devenus les ennemis des deux dirigeants.

Aujourd’hui, Hemetti comme Bourhane promettent des élections « libres » pour juillet 2023. Le premier se prépare-t-il pour ces échéances ? Il tente en tout cas de faire oublier son passé sanguinaire et de se présenter comme un homme d’Etat respectable. Il nie toute responsabilité dans le sort de plus de 45 manifestants tués depuis le 25 octobre. Alors que les enquêtes des organisations de défense des droits humains accablant le chef de milice se multiplient, lui se dit la cible d’une « campagne de diabolisation ». Dans les cortèges qui défilent régulièrement dans les rues du pays pour dénoncer la mainmise des militaires, la population ne semble pas dupe. Sur les pancartes brandies par les manifestants, Hemetti est décrit comme « le général du sang ».



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