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A Shanghaï, le philosophe jésuite ne mâche plus ses mots


Vue sur la Skyline de Shangaï, en mai 2015.

LETTRE DE PÉKIN

Dans la Chine de Xi Jinping, un jésuite qui enseigne la philosophie dans une université chinoise a intérêt à faire profil bas. Mais, au 58e jour de confinement dans son appartement de Shanghaï, Benoît Vermander ne mâche plus ses mots. « C’est une nouvelle étape dans une stratégie d’ensemble de l’Etat-parti : établir un management scientifique qui permette d’exercer un contrôle continu et évolutif sur la population, calibré selon la nature des urgences. Il faut éliminer tout ce qui est “impur” : les virus aussi bien que les mèmes censés polluer l’atmosphère sociale. C’est une forme extrême d’hygiénisme social », explique-t-il, par Skype, d’une voix aussi douce que déterminée.

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Présent dans le monde chinois depuis une trentaine d’années, ce sexagénaire trapu à la barbe blonde fait volontiers penser aux marins du Grand Nord, mais c’est en fait à d’autres espèces en voie de disparition qu’il appartient. A celle des jésuites encore présents en Chine – ils ne sont plus qu’une poignée – et surtout à celle des grands érudits, religieux ou non, qui, depuis des siècles, bravent les vents contraires pour maintenir le dialogue intellectuel entre la Chine et l’Occident.

Encyclopédique, son érudition évoque un temps où le lettré pouvait encore espérer embrasser tout le savoir du monde. La variété des titres de ses derniers ouvrages en témoigne : Versailles, la République et la Nation (Les Belles Lettres, 2018), L’Homme et le grain. Une histoire céréalière des civilisations (Les Belles Lettres, 2021) et, enfin, Comment lire les classiques chinois ? (Les Belles Lettres, 336 pages, 27 euros, à paraître le 10 juin 2022). Sans compter le livre que ce diplômé de science politique (Paris et Yale) et de théologie (Centre Sèvres à Paris et université de Taïwan) vient de publier en chinois : Sur un triangle herméneutique. Formation et interaction de la sinologie, des classiques comparés et de la théologie interculturelle (Fudan University Press, non traduit). Les quatre derniers essais d’une œuvre qui en compte déjà une trentaine. Comme si cela ne suffisait pas, Benoît Vermander est également un calligraphe et un peintre reconnu dont les travaux sont régulièrement exposés tant en Chine qu’en France.

« Les sociétés ne se maintiennent jamais naturellement »

Le fil rouge de ses réflexions ? « Je suis convaincu que les sociétés ne se maintiennent jamais naturellement. Ce qui m’intéresse, ce sont les ressources qui permettent ce maintien malgré toutes les forces contraires. Les rituels en font partie, le mémoriel aussi, et enfin le textuel. Un canon, un texte reconnu comme sacré est fondateur du vivre-ensemble », explique le professeur d’herméneutique. Mais que nous apportent aujourd’hui les classiques chinois ? « Ils appartiennent au vivre-ensemble de l’humanité. Sans les perspectives ouvertes par ce qu’on apprenait de la Chine, il n’y aurait pas eu les Lumières au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, les débats sur le genre, sur la crise environnementale ou sur la “justice” comme la “justesse” dans l’usage du langage sont très proches des réflexions de Confucius sur la frontière entre le naturel et l’artificiel. »

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