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A Strasbourg, dans la section russophone du lycée des Pontonniers, se mêlent « la grande et la petite histoire »


Caroline (tous les lycéens cités ont requis l’anonymat) se place devant le micro disposé sur le trottoir d’une artère strasbourgeoise, en ce lundi matin ensoleillé du mois de mai, et lit devant une trentaine de personnes un extrait du roman de l’écrivain russe Vassili Grossman Vie et Destin (L’âge d’homme, 1980), dans lequel une mère juive attend la mort dans le ghetto de Berdytchiv, en Ukraine, liquidé par les nazis en septembre 1942. « Je suis sûre, Vitia, que cette lettre te parviendra, bien que je sois derrière les barbelés du ghetto juif. Je ne recevrai pas ta réponse car je ne serai plus de ce monde… », énonce d’une voix mal assurée la lycéenne biélorusse.

La classe russophone du lycée des Pontonniers de Strasbourg, le 16 mai 2022.

Avec deux camarades de la section russe du lycée des Pontonniers, à Strasbourg, et un élève ukrainien qui vient d’arriver en France, elle participe à la cérémonie de dévoilement de nouveaux Stolpersteine, des petits pavés en laiton doré scellés dans le sol devant les habitations de juifs victimes de la Shoah. Jupe noire, chemise blanche, manucure blanche et rouge – symbole des opposants biélorusses – sur une main, et bleu et jaune – les couleurs de l’Ukraine – sur l’autre, chaussures Dr. Martens aux lacets bleu et jaune également, le look de la jeune fille raconte son histoire et ses questionnements. L’élève de première, arrivée il y a cinq ans en France, s’inquiète des répressions en cours dans son pays et, avec son petit ami ukrainien, est plongée dans la guerre qui sévit à l’est de l’Europe. Alors, commémorer les victimes de la Shoah sonne, aujourd’hui, comme une évidence : « Si on oublie ces terribles événements, ils vont se répéter. »

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La participation à cette cérémonie fait partie de ces petites pierres de mémoire que son enseignante, Raïssa Smirnov, essaie de semer dans l’esprit de ses élèves. Le lycée international des Pontonniers, parmi les plus huppés de Strasbourg, organise chaque année, début mai – excepté ces deux dernières années du fait de l’épidémie due au Covid-19 –, des « journées de la mémoire » autour de la seconde guerre mondiale. Une manière de rendre hommage aux 36 professeurs et élèves de l’établissement victimes du nazisme. Expositions, cours croisés entre les différentes sections internationales (anglais, italien, russe, polonais, allemand…), témoignages de descendants de victimes de la Shoah ou ateliers artistiques rythment ces journées.

« Partager les mémoires »

Au sein de la section russe – que Raïssa Smirnov, sa responsable, préfère qualifier de « russophone », au vu de la diversité des origines de ses élèves –, cette initiative prend un relief particulier au regard de l’actualité. La guerre en Ukraine n’est pas seulement dans toutes les têtes, elle est aussi dans le quotidien d’une partie des 56 lycéens qui composent cette section. Tchétchènes, Russes, Moldaves, Ukrainiens, Arméniens ou Azéris… Les élèves, en grande majorité boursiers, viennent de tout l’ancien espace soviétique et au-delà. Si une minorité d’entre eux est née en France, la plupart y sont arrivés il y a trois, cinq ou dix ans. De ce fait, certains ont toujours de la famille en Ukraine ou en Russie, d’autres craignent une extension des hostilités dans leur pays d’origine. Pour d’autres, enfin, le conflit actuel réveille des traumatismes passés.

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