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En Tanzanie, la Chine investit dans la formation des futures élites africaines



En Tanzanie, la Chine investit dans la formation des futures élites africaines

Le centre de formation politique Mwalimu Julius Nyerere Leadership School en Tanzanie a commencé à donner des cours, mi-juin, aux aspirants dirigeants de six pays du sud de l’Afrique. Particularité de cet établissement : Pékin y a investi 40 millions de dollars et il ressemble aux écoles qui ont formé des générations de cadres du Parti communiste chinois. 

Ce sont des bancs d’école pas comme les autres. Ils sont réservés à la future élite politique de plusieurs pays du sud de l’Afrique et ont été cofinancés par la Chine. Il s’agit de la première école politique régionale parrainée par Pékin sur le continent africain.

Les premiers étudiants de la Mwalimu Julius Nyerere Leadership School, en Tanzanie, ont commencé à assister aux cours qui y sont dispensés depuis la mi-juin. Ils ont été accueillis par un message du président chinois Xi Jinping en personne, qui leur a souhaité de « prendre une part active à la promotion de l’amitié sino-africaine et de porter l’esprit de coopération [entre la Chine et le continent africain] ». 

Six pays liés historiquement à la Chine

En tout, ils sont 120 à fréquenter cet établissement flambant neuf, inauguré le 22 février, qui occupe 10 hectares de terrain à Kibaha, aux abords de la ville portuaire de Dar es Salam. Ces aspirants dirigeants viennent de six pays – l’Afrique du Sud, la Tanzanie, le Mozambique, l’Angola, Zimbabwe et la Namibie – qui ont tous un point commun : un lien historiquement fort entre les partis au pouvoir et la Chine.


Ce n’est donc pas un hasard si ce centre de formation politique a vu le jour en Tanzanie. « Les relations entre les deux pays sont un cas particulier : le Parti communiste chinois (PCC) et le Chama cha Mapinduzi (CCM) [le parti au pouvoir en Tanzanie, NDLR] ont maintenu sans discontinuer des rapports proches depuis la période post-coloniale. La relation entre les deux pays a été qualifiée, à Pékin, d »amitié pour chaque saison’, ce qui est la formule consacrée pour désigner un partenaire fiable et durable », souligne Daniela Caruso, spécialiste des relations sino-africaines à l’Université pour la paix des Nations unies, au Costa Rica.

Avant la Tanzanie, la Chine avait aussi soutenu une autre école du même genre, mise en place par le Congrès national africain (ANC), en Afrique du Sud en 2014. « Mais il ne s’agissait que d’un centre local, alors que là, l’ambition est vraiment régionale car l’école vise à former les dirigeants de six pays, et pas n’importe lesquels », souligne Lina Benabdallah, chercheuse à l’université de Wake Forest en Caroline du Nord (États-Unis), qui travaille depuis une décennie sur le soft power politique chinois en Afrique.

Dans tous ces pays, les dirigeants appartiennent à des partis qui occupent le pouvoir depuis les luttes d’indépendance et « qui sont aussi les principaux champions en Afrique d’une certaine forme de socialisme apparaissant comme proche de l’idéologie officielle chinoise », explique Adams Bodomo, professeur d’études africaines à l’université de Vienne et membre du Centre de relations internationales sino-africaines. 

Pour Pékin, c’est donc « une manière d’avoir à peu de frais une plateforme pour faire la promotion du modèle de gouvernance à la chinoise en Afrique », affirme Lina Benabdallah. La Chine est déjà en territoire ami, et n’a dépensé que 40 millions de dollars pour aider à bâtir ce centre de formation politique, ce qui représente une goutte d’eau dans l’océan des milliards de dollars que Pékin a investi en prêts pour développer les infrastructures en Afrique.

Des cours aux contours flous

Et cet établissement a tout d’une « branche africaine des écoles du Parti communiste qui forment depuis des décennies les générations de dirigeants en Chine », estime Obert Hodzi, spécialiste du rôle de la Chine en Afrique à l’université de Liverpool. Pour Pékin, « le but est clairement d’influencer la jeunesse africaine afin de la rendre plus compréhensive à l’égard du modèle de gouvernance à la chinoise, et peut-être de le promouvoir dans leurs pays respectifs », ajoute Adams Bodomo. 

Mais concrètement, quel est le contenu de ces cours censés mettre les futurs dirigeants africains sur une voie sino-compatible ? Difficile de le savoir : les liens sur le site de l’établissement vers les matières enseignées ne fonctionnent pas et tout est fait pour minimiser le rôle de la Chine. En outre, aucune information n’est fournie sur les enseignants. Seule la directrice de l’établissement, Marcellina Mvula Chijoriga, est présentée. Cette économiste était professeure de finances et de management à l’université de Dar es Salam avant de rejoindre la Mwalimu Julius Nyerere Leadership School. 

« On peut penser qu’une partie des cours va mettre l’accent sur l’héritage des mouvements pour la libération dans ces pays et l’importance de la coopération entre les gouvernements à l’époque de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud tout en rappelant l’amitié de la Chine », estime Adams Bodomo.

« Il faut aussi noter que tout ce qui concerne cet établissement dépend, en Chine, du département de liaison internationale du Comité central du Parti communiste, qui est en charge de développer les relations avec les partis politiques ‘amis’ à l’étranger et n’est pas tenu par les mêmes contraintes diplomatiques que le ministère des Affaires étrangères par exemple », souligne Obert Hodzi, de l’université de Liverpool.

En d’autres termes, les formateurs chinois qui interviendraient peuvent très bien ne pas tenir compte de la fameuse doctrine de non-ingérence prônée par Pékin et donner des conseils de gouvernance. « Il devrait être question de comment traiter avec l’opposition, maintenir la paix sociale et comment une gouvernance à la chinoise peut aider au développement économique dans les pays africains », poursuit le chercheur.

« Gagnant-gagnant » pour Pékin et l’Afrique ?

Pour Pékin, participer ainsi « à la formation des futures classes dirigeantes dans ces pays est aussi une manière de protéger ses intérêts économiques et politiques », assure Daniela Caruso. Si les étudiants qui ont fréquenté ce centre de formation occupent ensuite des postes à responsabilités, ils se montreront plus compréhensifs sur la manière dont Pékin fait des affaires dans leur pays. C’est du moins ce que peut espérer le PCC.

« C’est aussi une manière d’approfondir les relations d’amitié avec des pays afin d’avoir des alliés plus fiables sur la scène internationale, et qui seront plus compréhensifs avec certaines politiques chinoises, notamment à l’égard de la minorité musulmane des Ouïghours », ajoute Lina Benabdallah, la chercheuse de Wake Forest.

Mais il ne faut pas croire que cette école a été imposée à des pays africains qui n’en voulaient pas. « C’est ce que Xi Jinping appellerait une initiative gagnante-gagnante », estime Adams Bodomo. Les gouvernements de six pays associés sont « très intéressés d’en apprendre plus sur un modèle de gouvernance avec un seul parti qui a aussi bien réussi économiquement », assure Lina Benabdallah.

Ces cours arrivent aussi à un moment charnière dans la vie politique de ces pays africains. « Tous ces partis au pouvoir sont, à un degré ou un autre, sous pression de l’opposition et risquent de perdre le pouvoir. Ils viennent chercher des conseils pour assurer leur survie politique à un pays – la Chine – qui est passé maître en la matière », explique Obert Hodzi.

Il n’y pas que l’économie en Afrique pour la Chine

L’existence même de cette école est aussi un rappel que la Chine n’agit pas seulement par intérêt économique en Afrique. Les « nouvelles routes de la soie » chinoises et les gigantesques investissements dans les infrastructures, comme le port de Djibouti ou le chemin de fer reliant la Tanzanie à la Zambie, ont donné l’impression que tout n’était que dollars, rail et béton en Afrique pour Pékin. Alors que le soft power devient de plus en plus important.

Mais « pour tous ceux qui étudient la diplomatie chinoise, il n’y a rien d’étonnant à voir Pékin occuper ce terrain. Cela fait des années que des centaines de jeunes africains sont invités à faire des études en Chine », assure Lina Benabdallah. C’est simplement une approche moins bling-bling que celle des prêts accordés à la pelle et une démarche de plus longue haleine. « Ce centre de formation est la preuve que ces efforts commencent à payer », ajoute l’experte.

Pour Daniela Caruso, de l’Université pour la paix, il n’y a rien d’étonnant non plus à ce que Pékin fasse la même chose que « d’autres pays qui ont promu des initiatives similaires, comme la Grande-Bretagne et le Programme for African Leadership (PfAL) de la London School of Economics ». L’ex-président américain Barack Obama a lui aussi lancé en 2010 la Young African Leaders Initiative (Yali), qui poursuit un but similaire mais au profit de valeurs différentes.

« C’est tout simplement une bataille à qui réussira le mieux à influencer la jeunesse africaine qui se joue actuellement », résume Adams Bodomo. La principale différence est que « la Chine voit les choses en plus grand que, par exemple, les États-Unis avec son programme Yali, qui ne concerne pas plus d’une centaine de personnes par an », note Lina Benabdallah.

Ce centre de formation politique en Tanzanie n’est, en outre, peut-être qu’un début. « La Chine fait des efforts diplomatiques au meilleur moment pour elle », estime Obert Hodzi. Durant la pandémie de Covid-19, Pékin est apparu comme bien plus enclin à fournir des vaccins que les États-Unis, et « la guerre en Ukraine a laissé pour beaucoup de pays africains l’impression que l’Occident n’aidait que très timidement son allié ukrainien », souligne Obert Hodzi. Plus l’aura américaine en Afrique pâlira, plus la cote de la Chine peut, potentiellement, monter auprès des pays africains qui chercheront des alternatives. Une école, comme celle en Tanzanie, peut alors devenir une vitrine du soft power à la chinoise.





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