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à Ouagadougou, les maquis font de la résistance


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Ce maquis spécialisé dans les steaks de cheval (un animal sacré chez les Mossi) est ouvert depuis 1974 à Ouagadougou.

Il est 17 heures, la bière coule à flots et des éclats de rire résonnent dans un « six-mètres », une ruelle en terre de Ouagadougou. Chaque soir à l’heure de la « descente » (la sortie des bureaux), Moussa Sidibé et ses amis se retrouvent chez Serge, un vieux copain qui a ouvert une buvette devant chez lui après avoir perdu son emploi, il y a dix ans. Quelques chaises en plastique, un petit toit de tôle ondulé, des rafraîchissements. Dans la capitale burkinabée, cela suffit pour ouvrir son « maquis », le nom de ces bars à ciel ouvert. On en compte plus de 3 000, soit vingt fois plus que les pharmacies. Et malgré la crise et l’inflation, ils ne désemplissent pas.

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La concurrence est telle que les établissements rivalisent de superlatifs pour vanter leur spécialité : la boisson « la plus fraîche », le « meilleur poulet bicyclette », un menu qui propose du lion ou du « phacochère grillé ». « Une bonne bière, un morceau de viande, ça soulage la tête », préconise Fulgence Tiendrebeogo, dit « Fili », le gérant d’un maquis spécialisé en steaks de cheval depuis 1974. Une manière aussi de « résister », estime-t-il, alors que les djihadistes incendient les débits d’alcool dans certaines régions du pays.

Il y a les buvettes plantées au bord de la route et les jardins mal éclairés, plus discrets pour retrouver son amante

Question emplacement, les tenanciers ne manquent pas non plus d’imagination. Il y a les buvettes plantées au bord de la route, idéales pour contempler le ballet de la circulation, les maquis « ambiancés » crachant de la musique zouglou, les jardins mal éclairés, plus discrets pour retrouver son « deuxième bureau », c’est-à-dire son amante… On en trouve aussi dans les ministères, les lave-autos et devant l’aéroport, où il n’est pas rare que les buveurs manquent leur avion.

Un arbre à palabres urbain

Lieu de solidarité et de débats, les maquis font office d’arbre à palabres urbain. On y vient pour parler des affaires, des problèmes du quartier, écouter les conseils d’un aîné ou simplement causer « de tout et de rien », même si la multiplication des attaques terroristes plombe de plus en plus les discussions. Les enseignes se font d’ailleurs l’écho de cette actualité : la « Consolatrice », le « Confinement » ou encore le « maquis Macron », surnommé ainsi depuis la visite surprise du président français, qui avait insisté pour y boire une bière en marge de son déplacement au Burkina Faso en 2017, au grand dam de ses gardes du corps…

Serge, le gérant de l’Adjoba, dans le quartier de Ouidi, à Ouagadougou.

Chez Serge, à l’Adjoba, les clients ne quittent pas leur téléphone, à l’affût des alertes sur les réseaux sociaux. On suit avec inquiétude les blocus des djihadistes autour des villes et la multiplication des déplacés. « Chacun apporte sa pièce au puzzle pour nous permettre de comprendre ensemble », indique Moussa Sidibé, alias « Balla », chef d’entreprise dans le bâtiment. Ce soir-là, le ton monte. Certains critiquent les putschistes au pouvoir, d’autres la France, on regrette la montée des discours haineux. « Des appels à la violence sur les messageries, des regards méfiants dans la rue… Jamais on n’aurait pensé voir ça », s’attriste Balla.

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Mais ici, on est entre amis, copains de lycée, collègues ou clients réguliers… La tolérance est la règle. Qu’on soit un élu musulman, un militaire catholique, un fonctionnaire aisé ou un garagiste fauché, tout le monde s’assoit à la même table. Un mélange des genres de plus en plus rare au Sahel, mais qui n’empêche pas les piques et les invectives de fuser.

« Toi mon esclave, espèce de mangeur de riz ! », raille Balla à l’adresse de son voisin gourmantché, une ethnie originaire de l’est du pays. Se moquer ou s’insulter entre « alliés à plaisanterie » est une vieille tradition qui sert de catharsis et permet de maintenir une certaine cohésion sociale. « Avec plus de 60 ethnies dans le pays, on se serait déjà rentrés dedans sans ça ! », croit Daniel derrière son verre de whisky et des arachides grillées achetées à un vendeur ambulant.

Se soustraire au foyer familial

Au Burkina Faso, le maquis est une véritable institution, un trait d’union entre les cercles de la famille, du quartier et de la vie publique. « Certains disent qu’ils viendraient des colons ou de la diaspora en Côte d’Ivoire, mais c’est surtout un prolongement des cabarets traditionnels où on consomme la bière traditionnelle dans les villages », pointe le sociologue Issa Niamba. C’est aussi un « refuge », estiment ces hommes mariés qui cherchent à se soustraire du foyer. « Prendre le maquis, c’est quitter le domicile pour rejoindre les camarades sans que sa femme ne sache quand on rentrera », résume un habitué, hilare.

En plein pic de Covid, les autorités avaient dû rouvrir les maquis moins de deux mois après leur fermeture

Car au maquis, on partage aussi ses peines, ses angoisses. Pour ne pas « rester seul chez soi », souffle-t-on. Au Burkina, où le domicile est souvent synonyme de contraintes et d’obligations familiales, la vie en extérieur occupe une place centrale. A peine la chaleur tombée, les Ouagalais prennent d’assaut les terrasses pour savourer la brise du soir. « Rester enfermé à la maison est perçu pour beaucoup d’hommes comme une prison », précise Issa Niamba. Si bien qu’en plein pic de la crise de Covid-19, les autorités avaient dû se résigner à rouvrir les maquis, moins de deux mois après leur fermeture. De toute façon, à l’Adjoba, les habitués bravaient déjà le couvre-feu pour venir boire en cachette dans la cour de Serge. Même des policiers en patrouille, s’amuse-t-on.

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La nuit tombe au Boulougou Bar, l’un des plus vieux de la capitale, ouvert peu avant l’indépendance de l’ex-Haute-Volta. Chaque week-end, les « anciens » revêtent leur costume ou leur boubou de fête pour se défouler sur de la rumba congolaise et les rythmes mandingues de leur jeunesse, joués par un orchestre. Sur la piste, les couples tentent d’oublier la lourde actualité. « Il faut bien continuer de vivre, sinon on s’enterre », lâche un danseur, le front dégoulinant.



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