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Chicago, capitale de la lutte des classes


Pour rencontrer Marcelina Pedraza, il faut se rendre là où nul ne va jamais. Dépasser l’université de Chicago, traverser les rues désertes des quartiers pauvres de la ville, un peu inquiet, et descendre vers le sud sur plus de 30 kilomètres. Puis franchir un pont à bascule sur le canal Calumet, qui dessert la zone industrielle. On peut apercevoir une immense colline verte : c’est la montagne d’immondices accumulées par la ville depuis des décennies. Enfin, on arrive pour assister à cette réunion où se retrouvent syndicalistes et militants de l’extrême-sud de Chicago. Une première depuis l’épidémie de Covid-19.

Marcelina Pedraza en est. A 47 ans, elle fait partie de cette lignée de Mexicains venus en renfort de l’industrie lors la première guerre mondiale : « Je suis la cinquième génération d’ouvriers syndiqués, des chemins de fer à la sidérurgie », ditelle fièrement. Sa famille a vécu dans sa chair la rudesse des temps : son grand-père avait eu plusieurs phalanges coupées, mais elle croyait que « c’était normal quand on était ouvrier dans la sidérurgie » ; son père est mort d’une crise cardiaque à 41 ans, alors qu’elle n’avait que 9 ans ; elle a vécu pauvrement avec sa mère, à deux pas des hauts-fourneaux, et ne s’était jamais rendu compte que le lac Michigan était si proche, juste derrière la barrière des usines.

Après avoir commencé ses études en Californie, Marcelina Pedraza les a interrompues – « ma mère ne pouvait pas payer » – et a suivi une formation avec la Fraternité internationale des ouvriers en électricité. Elle a travaillé sur des chantiers, puis à l’usine, avant d’entrer chez Ford en 2016. Ces dernières années, ce sont surtout des combats sociétaux qui l’ont mobilisée, à commencer par la lutte contre un projet d’usine de recyclage de métaux mené par General Iron. « Ils polluaient les quartiers du nord et ont décidé de déménager au sud. Nous leur avons dit que c’était du racisme environnemental », accuse Marcelina Pedraza, qui montre, accrochées au mur, les photos des militants qui menèrent le combat. « Il a fallu faire une grève de la faim », rappelle-t-elle, pour que l’administration Biden finisse par envoyer, en mai 2021, le directeur de l’agence de protection de l’environnement, l’Afro-Américain Michael Regan. Celui-ci a poussé la maire, Lori Lightfoot, à suspendre les permis octroyés à General Iron.

Les combats d’antan

Les combats d’avant étaient d’une autre trempe et la militante, qui dit avoir lu Marx, Lénine et Trotski, confie son admiration pour ses prédécesseurs à Chicago : « Je suis redevable aux révolutionnaires qui ont sacrifié leur vie. » Autrefois, la cité fut surnommée la « Paris du Midwest » en raison de l’agitation qui y régnait. La Commune marqua les esprits. Après le grand incendie de 1871, l’afflux de travailleurs tira les salaires vers le bas, les loyers vers le haut et exacerba les tensions sociales et ethniques. Les ouvriers les plus actifs étaient des anarchistes allemands ayant fui le « printemps des peuples » manqué de 1848.

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