fbpx

En Tunisie, la Kharja des maîtres soufis renaît à Sidi Bou Saïd


Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du Monde Afrique depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du Monde Afrique.

Le village de Sidi Bou Saïd, dans le golfe de Tunis, le 4 avril 2020.

Les drapeaux verts et rouges des confréries soufies pavoisent à nouveau les ruelles de Sidi Bou Saïd surplombant le golfe de Tunis. Quatre jours durant, du 7 au 11 août, le village touristique classé au patrimoine mondial de l’Unesco, vit au rythme de la Kharja, une procession de deux confréries soufies. Pendant certains rituels, comme les Aïssaouias, les disciples chantent et dansent jusqu’à entrer en transe. A l’abri des regards se déroulent aussi des cérémonies plus formelles, au cours desquelles les nouveaux adeptes prêtent serment. Une tradition qui connaît un nouveau souffle, après des années de reflux marquées par la montée du salafisme et la crise sanitaire.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Tunisie : « Le projet présidentiel de nouvelle Constitution est dangereux »

Le soufisme est un courant ésotérique de l’islam dont l’objectif est la recherche d’une fusion avec le divin. Aly Cherif, galeriste, et natif de Sidi Bou Saïd, a rejoint cette communauté dès ses 9 ans, fasciné par « des hommes avec des grandes moustaches et du jasmin dans les cheveux qui venaient chaque année chez nous chanter et danser ». Sa famille appartient à l’une des branches de la tradition soufie importée de Meknès, au Maroc, à la fin du XVe siècle, la confrérie des Aïssaouias.

« A ses débuts en 1840, la Kharja était surtout un événement social, rappelle Aly Cherif. Elle symbolisait la rencontre entre deux villages d’agriculteurs et de pêcheurs. Les habitants de l’Ariana [une ville du Grand Tunis] venaient passer leurs vacances à Sidi Bou Saïd et une tradition de rendre hommage aux saints des villages s’est installée entre les deux communautés, afin de donner la bénédiction aux récoltes à venir pour l’année », explique Aly Chérif. Cette rencontre est ensuite devenue une fête mystique et populaire, partie intégrante du patrimoine tunisien.

Chaîne humaine

Malgré sa popularité – près de 10 000 spectateurs venaient chaque année assister à la Kharja avant la pandémie –, cette fête a été menacée de disparition, comme le reste du patrimoine soufi, à cause des attaques salafistes perpétrées après la révolution de 2011. Pour l’islam rigoriste, le soufisme est considéré comme une hérésie.

En 2013, près d’une quarantaine de mausolées est incendiée à travers le pays, dont celui de Sidi Bou Saïd, qui datait du XIIIe siècle. Il a été restauré depuis, mais cet épisode a profondément marqué la communauté. « C’était une période très noire pour nous, il y avait des menaces d’attaques et de fusillades terroristes qui ciblaient directement nos événements, nous avons dû tout arrêter », se souvient Aly Chérif.

Dans les rues de Sidi Bou Saïd, les danseurs et chanteurs soufis se préparent, le 11 août 2022.

En 2014, avec d’autres habitants et les disciples de la confrérie de Sidi Bou Saïd, ils forment une chaîne humaine pour protéger la Kharja qui a lieu sans les disciples de l’Ariana, à cause des menaces sécuritaires. « Il s’agissait de montrer notre résistance contre l’extrémisme. Cette chaîne a aussi solidifié nos soutiens au sein de la population », souligne Aly Chérif, précisant qu’avant la révolution, cette diversité était moins marquée.

Du côté de l’Ariana, « il y avait plus de soutiens et de connaisseurs du soufisme que de salafistes, donc nous avions le dessus. Mais, comme d’autres, nous avons dû mettre un terme à nos activités pendant quatre ans à cause des menaces », explique Nader Karrout, membre de la confrérie soufie.

Lire aussi : En Tunisie, la justice suspend la révocation d’une cinquantaine de juges décidée par le président Saïed

Après ces années sombres, puis le lourd impact de la pandémie de Covid-19, la renaissance de la procession est une grande fête. « Nous nous sentons beaucoup plus en sécurité qu’avant, on sent que les choses sont revenues à la normale », commente Aly Chérif. En témoigne la présence policière discrète aux abords du village, mais, surtout, la foule compacte devant chaque rituel.

Tolérance et ouverture

« La Kharja de Sidi Bou Saïd a vraiment gardé cet aspect social au-delà du religieux, de la rencontre entre les communautés et cela draine aussi le public. C’est du soufisme populaire, très accessible et qui repose beaucoup sur l’esthétique musicale », explique Youssef Bayari, président de l’Association de protection du patrimoine de l’Ariana, qui ajoute qu’à travers les siècles les danses et chants se sont perfectionnés, devenant de vraies performances artistiques. Selon Nader, le soufisme attire aussi par sa tolérance et son ouverture. « Les mausolées accueillent tout le monde. Ce sont des lieux de refuge pour les marginalisés, les plus pauvres », ajoute-t-il.

La Kharja des maîtres soufis tunisiens renaît dans les rues de Sidi Bou Saïd, le 11 août 2022, après plusieurs années de suspension.

Aujourd’hui, si le patrimoine soufi retrouve son public après des années en dents de scie, il manque encore de valorisation, selon le réalisateur Walid Tayaa, qui avait fait un documentaire entre 2004 et 2010 sur les soufis du courant Aïssaouia et l’importance de la musique dans le rituel religieux « pour sortir de la vision un peu exotique et superficielle qu’avaient les étrangers du soufisme, explique-t-il. C’est un patrimoine immatériel, qui repose essentiellement sur la transmission. »

Lisez notre série d’été sur les femmes du continent Article réservé à nos abonnés La Kahena, mythique reine berbère aux mille visages

Les maîtres de chant assurent la relève en enseignant la musique, les rituels, les textes aux plus jeunes, ce qui explique le caractère familial des confréries où le savoir est légué de génération en génération. Mais ils n’ont aucune reconnaissance sur le plan institutionnel et beaucoup vivent dans la précarité, précise le cinéaste. « C’est dommage, parce que certains meurent dans la pauvreté la plus absolue et sont oubliés, sans qu’on leur reconnaisse le statut d’artiste ou de gardien d’un patrimoine très important », conclut-il.



Lire la suite
www.lemonde.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.