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Iouri Chevtchouk, le vétéran du rock qui irrite le Kremlin


Le chanteur de rock russe Iouri Chevtchouk, lors d’un rassemblement de protestation dans le centre de Moscou, le 22 août 2010.

Un esprit libre mis à l’index par Moscou. Considéré comme l’un des plus grands auteurs-compositeurs russes contemporains, Iouri Chevtchouk, 65 ans, a été condamné, mardi 16 août, à une amende pour ses propos jugés critiques contre le Kremlin. Le chanteur du célèbre groupe de rock DDT est accusé par la justice d’avoir discrédité l’armée russe, après avoir dénoncé l’invasion de l’Ukraine et désavoué le président Vladimir Poutine lors d’un concert.

« La patrie, ce n’est pas être le lèche-cul en permanence du président », avait-il martelé devant son public, lors d’un concert organisé le 18 mai à Oufa, petite ville de l’ouest de la Russie, sous les applaudissements de la salle. « Maintenant, on tue des gens en Ukraine, pourquoi ? Nos gars meurent en Ukraine, pourquoi ? (…) A cause des plans napoléoniens de notre César », a-t-il déploré. Le concert terminé, les policiers venus l’interpeller dans sa loge lui avaient dressé un procès-verbal, avait alors rapporté son producteur sur Instagram.

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« Je n’ai jamais trahi la patrie ni mes convictions sur la paix »

Reconnu coupable d’« action publique destinée à discréditer le recours aux forces armées russes », le pionnier du rock russe a donc été condamné à une amende de 50 000 roubles (800 euros) par un tribunal d’Oufa, sa ville d’origine qu’il avait quittée dans les années 1980 pour Léningrad (Saint-Pétersbourg), formant alors le groupe DDT.

L’amende infligée semble faire office d’avertissement, car la loi pénale russe prévoit dans ce cas de figure des peines pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison, notamment en cas de récidive. Or, en la matière, le rockeur n’en est pas à son coup d’essai.

Le 27 février, « tous les morceaux joyeux » avaient été retirés de la programmation

Peu avant le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, le chanteur disait déjà craindre pour « la paix dans le monde ». Trois jours après le début du conflit, Iouri Chevtchouk était monté sur scène, le 27 février, pour faire entendre sa voix à Toula, une ville industrielle russe. « Vous me connaissez depuis quarante ans… Je ne me suis jamais écrasé devant les supérieurs, je n’ai jamais trahi la patrie ni mes convictions sur la paix et l’amour… Mais qu’est-ce que je peux faire ? Il faut se parler les uns aux autres, de personne à personne… Non à la guerre ! » Lors de ce concert, « tous les morceaux joyeux » avaient été retirés de la programmation.

Deux mois plus tard, le 21 avril, son groupe de rock DDT refusait de se produire dans une salle à Tiounmen, en raison de la présence de la lettre « Z », emblème d’un patriotisme russe exacerbé. « La situation a empiré en Russie, à tel point qu’on ne peut plus rester neutre. On doit impérativement soutenir » la Russie dans ce conflit, explique Anna Zaytseva, maîtresse de conférences en langue et civilisation russe à l’université Toulouse-II Jean-Jaurès. « Plus d’une trentaine d’artistes et de groupes, de tous styles confondus, figurent aujourd’hui sur des listes dont les concerts ont été interdits. De façon officieuse, mais les salles s’y plient », affirme-t-elle.

Une « conscience morale » du rock russe

A l’instar des concerts d’Akvarium, le groupe de rock phare de Boris Grebenchtchikov − qui vit à Londres mais dont les autres membres sont restés en Russie −, et de ceux de Machina Vremeni, le premier groupe de rock russe fondé par Andreï Makarevitch − aujourd’hui installé en Israël −, toutes les dates de DDT ont été déprogrammées en Russie. Selon Anna Zaytseva :

« Tous les trois font partie de la même génération des rockeurs ayant percé sur les grandes scènes pendant la Perestroïka et la Glasnost (…) et ayant pris des positions ouvertes contre la guerre. »

Une période au cours de laquelle leurs chansons profondément antisystème font un tabac.

Ce n’est qu’en 1991, à la chute de l’URSS, que Iouri Chevtchouk s’affirme toutefois comme une icône du rock en Russie. D’un point de vue musical, l’artiste se réfère lui-même au chanteur, « barde » soviétique Vladimir Vyssotski, avec des textes décrivant la société de manière satirique et abordant le patriotisme, l’opposition à la guerre et le rejet de toute violence, notamment. « Il fait partie du panthéon du rock russe », dont il est « la conscience morale », estime la chercheuse Anna Zaytseva, autrice d’un article sur la légitimation du rock russe en URSS dans les années 1970-1980.

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Concernant ses textes, « il faut toujours lire entre les lignes », conseille Olga Shabelnikova, historienne spécialiste de la Russie et rattachée à l’université de Strasbourg. « Il a toujours eu des choses à dire et l’a toujours fait, notamment par ses chansons », se souvient-elle. Apprécié pour son rock aux accents folks, l’auteur des titres Nié streliaï (« Ne tire pas », 1980, écrit à la suite du retour au pays des premiers cercueils russes durant la guerre en Afghanistan et qui deviendra rapidement un slogan pacifiste), mais aussi d’Automne (1992) et du hit Lioubov (« L’Amour », 1996), reste à ce jour « célèbre », ainsi qu’« aimé et écouté » en Russie.

En raison de la guerre en Ukraine, alors que beaucoup d’artistes russes ont dû quitter leur pays, Iouri Chevtchouk demeure encore et toujours un objecteur de conscience. « Il vit cela comme un devoir citoyen », souligne Anna Zaytseva. Un devoir qui l’a déjà conduit par le passé à s’engager contre la première guerre en Tchétchénie au début des années 2000, à donner en 2008 un concert « antiguerre » en hommages aux victimes du conflit en Géorgie et à appeler à la libération des opposants emprisonnés en Biélorussie. Il fut également, entre autres, l’un des meneurs d’un vaste mouvement de contestation durement réprimé en Russie, contre le retour de Vladimir Poutine a Kremlin à l’hiver 2011-2012.

Le rockeur, qui n’a pas assisté à son audience, mardi, en raison du Covid-19, a transmis une déclaration écrite via son avocat Alexandre Peredrouk. Dans celle-ci, il souligne « avoir toujours été contre la guerre, dans n’importe quel pays et à n’importe quelle époque ».





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